Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Saoudi Abdelaziz

Par Belkacem Ahcene-Djaballah, 4 février 2021. Le Quotidien d'Oran

Casbah Editions, Alger 2013.

Affaiblie par l'épuration mais forte du prestige de «l'insurrection» d'août 1944 (contre l'occupant nazi) et de ses 167 «martyrs» de la Libération de Paris, la préfecture de police de Paris est devenue puis restée (jusqu'à nos jours ?) une sorte d' «Etat dans l'Etat», auquel il était très difficile, sinon impossible d'imposer des réformes. Entre 1947 et 1963, sa cible favorite a été d'abord et surtout les «Nord-Africains», en particulier les «Français musulmans d'Algérie» (les Fna) arrivés, émigrés forcés ou volontairement, en «métropole». Les Algériens furent donc ciblés, continuellement, soit comme des étrangers, soit comme des «indigènes» que l'on pouvait discriminer en raison de la situation coloniale. Sous divers motifs étaient mis en place des dispositifs qui empruntaient au traitement habituel des «indésirables».

La marge de manœuvre fut élargie avec la nouvelle configuration politique née du déclenchement de la guerre de libération nationale et encore plus lorsque celle-ci déménagea une partie de son action en «métropole» (ouverture rendue nécessaire d'un «second front»). On passa donc de l'«indigène» au citoyen diminué puis à une nouvelle clientèle policière. Les structures changèrent ainsi que les méthodes. La mentalité, elle, n'avait pas changé, avec «l'absence du vécu colonial des gardiens de paix parisiens».

Les structures : Si au départ (années 20), on avait le Saina (visant tous les colonisés), par la suite on a eu la Mona, la Bna, les Ctam (1952), la Bav (Brigade des agressions et violences, «une nouvelle police des Algériens» créée à partir de 1953), le Samas (1958) et enfin la Bac (Brigade anti-criminalité)... mais aussi les Civ, le Sat-Fma (sorte de Sas/Sau) s'appuyant sur les Brs (Bureaux de renseignements spécialisés)... puis le Gap (Groupe interministériel d'action psychologique) puis la Fpa (Force de police auxiliaire)... Une cascade d'organismes, d'approches et de sigles...

Puis vint Papon (15 mars 1958)... Avec cet ancien préfet Igame de Constantine (1956-1958), ancien collabo antisémite des nazis occupant alors la France, ayant fait ses «preuves» au Maroc sous protectorat, un autre grand tournant allait voir le jour, avec des méthodes de travail encore plus radicales, dont l'aide de «harkis» ramenés d'Algérie et organisés en «brigades nord-africaines» (Bna) chargés spécialement d'«éliminer» les «indésirables».

La «Bataille de Paris» (sic !) allait commencer... et on alla jusqu'à créer en août 58 le Scaa (Service de coordination des affaires algériennes directement rattaché au cabinet du préfet... une déclinaison métropolitaine du Cra, Centre de renseignement et d'action opérant dans l'Est algérien faisant «travailler» ensemble unités policières et militaires) : Rafles gigantesques (dont certaines durèrent des semaines et des mois, avec des regroupements dans des «centres de triage» rappelant l'époque des nazis et ses policiers parisiens collabos y entassant le Juifs), raids, bouclages et blocus des quartiers, contrôles répétés, opérations de type militaro-policier d'envergure, contrôle au faciès, bannissement, «brutalités» routinières, sévices et torture, internements (dans les Cars ou «Camps d'assignation à résidence surveillée» en métropole même : Thol, Larzac...), limitations à la liberté de circulation, «reconduites» «vers le douar d'origine»... et même exécutions sommaires... l'élimination physique étant devenue une modalité d'action.

Point d'orgue, les massacres du 17 octobre 1961 en plein Paris : une manifestation pacifique de 20 000 personnes (Ali Haroun évoque le chiffre de 50 000... avec beaucoup de femmes et d'enfants) contre un couvre-feu ciblant les seuls Algériens qui entraîna... 12 000 arrestations en une seule journée mais aussi des centaines de morts par balles ou par étouffement (sous les corps) ou sous les coups de «bidule» portés par les agents, et de disparus (dont plusieurs jetés dans la Seine)... un véritable «massacre colonial» en pleine capitale... auquel participèrent, dit-on (certains témoins interviewés trente ou quarante ans après les faits) des pompiers, des machinistes de la Ratp mais aussi de simples passants. La «ratonnade» généralisée... Un «pogrom» (Pierre Vidal-Naquet).

«Dix ans après que la citoyenneté française leur eut été octroyée, les Algériens n'étaient donc toujours pas reconnus comme des individus dont l'action politique pouvait s'expliquer par la défense de valeurs et d'intérêts, ou par une trajectoire historique partagée par nombre de régions colonisées. Pour la police parisienne, ils restaient enfermés dans le carcan d'une situation coloniale fondée sur la criminalisation de toute remise en cause de ce rapport de domination» (p 204). En plus d'être une terre colonisée, occupée, l'Algérie allait devenir aussi une «colonie punitive», une «terre de bannissement» (le plus célèbre des bagnes fut celui de Lambèse qui servit à la répression des militants nationalistes jusqu'en 1962... en plus des autres camps de concentration, des camps de regroupement... et des «livraisons» aux bourreaux locaux qui avaient multiplié les centres de détention et de torture.

Bref, bien qu'elle ne fut jamais en position de monopoliser les pouvoirs à la façon de l'armée en Algérie, il n'en reste pas moins que les années 1958-1962 «ne furent pas celles de l'Etat de droit, mais celles de l' «Etat de police»... appuyé par le Général de Gaulle lui-même et son Premier ministre M. Debré...

Après 1962... Aujourd'hui... une parenthèse refermée ? Pas si sûr... tant que la situation «coloniale» perdure encore dans bien des esprits. A. Tebboune et E. Macron, B. Stora et S. Chikhi ont du «pain sur la planche» ! Face à des mémoires «inoublieuses»... et une «histoire» qui «bégaie»


 

L'Auteur : Emmanuel Blanchard, maître de conférences en sciences politiques (Université de Versailles-Saint Quentin en Yvelines, chercheur au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip). Recherches sur les polices en situation coloniale et sur la socio-histoire des politiques d'immigration.

 

Table des matières

Introduction/Partie I :La police parisienne aux prises avec le nouveau statut des Algériens (1944-1947)/Partie II : Innovations et adaptations d'une police des citoyens colonisés (1947-1956)/ Partie III : Les contributions de la préfecture de police à la définition d'un «problème nord-africain» (1947-1958)/ Partie IV : «Eliminer les indésirables» : nouveaux dispositifs et radicalisation d'un répertoire d'action (1958-1962)/ Annexes (3)/Liste des sigles et abréviations/Sources utilisées / Références citées / Index / Remerciements.

Extraits

«L'émergence d'une «histoire apaisée» de l'Algérie colonisée apparaît plus comme un horizon que comme une réalité»( p12), «L'Algérie fut un des territoires français qui paya le prix humain le plus lourd aux combats de la Seconde Guerre mondiale et les immenses sacrifices consentis par l'ensemble des populations accentuèrent, plus qu'ils ne résorbèrent, la fracture née du spectacle du suzerain colonial défait» (p 21), «La figure de l' «indésirable» appliquée aux Algériens était donc tout à la fois sociale et politique et les constituait en «ennemis de l'intérieur» dont les caractéristiques étaient cependant loin de leur être propres» (p 198), «La solution la plus simple consisterait à interner tous les Fma compromis ou suspects...» (Préfecture de police. Extrait rapport du 29 juillet 1957, p291), «A compter de l'automne 1958, les polices jouèrent en métropole le rôle des militaires en Algérie...»(p 331), «Le 17 octobre 1961(à Paris), ce ne fut pas un service de maintien de l'ordre qui fut mis en œuvre, mais une véritable «chasse à l'homme» fondée sur des critères raciaux... Un événement qui, par son caractère unique dans l'histoire de la France métropolitaine du XXe siècle, est particulièrement difficile à catégoriser»» (p 391.

Avis : Un livre issu d'une thèse de doctorat... certes «refondue» et dont certains chapitres n'ont pas été repris, heureusement pour le lecteur. Toutes les parties sont passionnantes nous faisant découvrir, faits à l'appui, le côté presque toujours obscur et souvent criminel de la police parisienne ! On en perçoit bien des séquelles aujourd'hui encore. Suite et... pas fin ! l'auteur devrait présenter une autre thèse... de 62 à 2020.

Citations 

«Le 1er mai 1945 a été le premier acte d'une affirmation collective et publique de la revendication d'indépendance nationale» (p 23), «L'accentuation de la misère de populations infériorisées ou construites en ennemis est un ressort courant des acteurs administratifs , politiques ou médiatiques engagés dans les luttes de définition d'un certain nombre de problèmes publics» (p 187), «Dans le cas algérois, le terme «bataille» (d'Alger) était destiné à anoblir l'action de régiments de parachutistes qui avaient effectué de vastes «opérations de police» fondées notamment sur l'usage massif de la torture (...) Pierre Vidal Naquet affirmait d'ailleurs que si l'expression pouvait être utilisée à bon droit, c'était bien parce que la police parisienne pouvait être comparée aux parachutistes du général Massu» (pp 334-335). «L'histoire des «Français musulmans d'Algérie» émigrés en métropole entre 1944 et 1962 est placée sous le sceau d'une forte emprise des forces de l'ordre» (p 399)

Source : Le Quotidien d’Oran

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article