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Publié par Saoudi Abdelaziz

Joseph Andras est connu en Algérie pour son livre consacré à Fernand Yveton, un martyr de la lutte pour l'indépendance. Chritiane Achour Cholet écrit : "La lecture de De nos frères blessés confirmait le pouvoir de la littérature de faire signifier les êtres, les faits et le contexte autrement, par ses choix et son travail d’écriture". Dans sa préface à l'ouvrage du grand reporter John Gibler L’évasion d’un guérillero - Écrire la violence, Joseph Andras décortique le rôle des journalistes.

 

L’évasion d’un guérillero

Une préface de Joseph Andras, le 31 janvier 2021

La chose est entendue : mieux vaut être agent immobilier, trader, tueur en série ou policier, tout, en somme, plutôt que journaliste. Nul n’ignore les ressorts de cette détestation collective : endogamie sociale du milieu, collusion avec le pouvoir politique, suivisme des rédactions citadines, sensationnalisme des perspectives éditoriales, soumission systémique aux forces de l’argent, gouvernement de l’actu et du fait divers.

 

 

On traque le scoop, on abaisse le nombre de mots et « on vend du papier comme on vend des poireaux » (cela, c’est un enseignant d’un incontournable établissement français de journalisme qui l’avoua un jour). Ne cédons toutefois pas à la confortable déploration de notre temps ; l’affaire n’est pas nouvelle : Camus pourfendait déjà, la Seconde Guerre finissant, ce qu’il tenait pour les « vices » essentiels de la presse : « l’appétit de l’argent et l’indifférence à la grandeur ». Les années 2000 n’auront simplement rien arrangé à l’affaire en question : temps contracté des réseaux sociaux ; libre cours alloué au bruit (buzz) et à la baston (clash) ; imparable empire de la formule (la majorité des articles partagés ne sont pas lus par ceux-là mêmes qui les relaient : le titre aura suffi) ; sacre de l’information en continu. Élaboré de l’intérieur de la corporation, un livre est allé jusqu’à faire état de la « barbarie journalistique » à l’œuvre [1].

Le procès a été fait cent fois ; n’y revenons pas.

On pourrait se mettre en quête des voix par trop éparses, des talents voués à l’ombre, des vertueux inconnus ; on pourrait, mais cela a tout l’air d’une rue sans issue : la probité des uns n’élucide pas l’ordinaire des autres. Tentons plutôt, dans les pas de Ryszard Kapuściński, journaliste polonais de son état, d’opérer une coupe au cœur même de la profession : plus que le portrait, le cadre ; plus que l’impulsion particulière, ce qui la rend structurellement possible et pensable. « Le bon journalisme est facile à distinguer du mauvais », dit-il avant d’expliciter : le premier, en plus de décrire l’événement, en explique les causes ; le second se borne à décrire, à présenter ce qu’il rapporte « sans liens ni rapports avec le contexte historique ». Face au menu fait nu, les longs fils que l’on offre à l’œil du lecteur – et, pour ce faire, il faut des heures que l’on ne compte pas, de la place sans publicité, les coudées franches et le désir rédactionnel d’éclairer l’arrière-plan tout autant que la scène. À quoi le reporter ajoutait que l’histoire et l’anthropologie lui sont parentes, et que l’on pourrait parler, pour qualifier son travail, de « littérature pédestre » : bref, grand angle et semelles crottées.

aux éditions Ici-bas

L’auteur des pages qui nous occupent ici, John Gibler, est journaliste. On lui compte quatre ouvrages – dont le présent, paru en langue anglaise en 2018 – caractérisés par un intérêt continu pour le Mexique. Précisons qu’il est citoyen étasunien, et que ce n’est pas tout à fait rien si l’on a lu son compatriote John Reed, journaliste lui aussi, rapportant du terrain les sentiments des insurgés du début du siècle dernier à l’endroit des « maudits gringos ». Cent ans séparent les deux hommes : c’est beaucoup, mais beaucoup moins quand un empire féroce se tient à vos frontières.

Un livre, assure Gibler, doit permettre la conversation. Il ne sidère pas, fort d’un savoir à sens unique ; il tend la main et invite à sa table. Sitôt que l’on cesse de le tenir pour un « objet isolé » – entendre hors sol, « momie sacrée de la pensée » –, le livre s’ouvre à la parole : l’écrit de tomber de son vieux trône, et l’Auteur avec. « Que voudrait dire écrire en écoutant, escribir escuchando ? Quelle forme prendrait un écrit qui écoute ? Que recouvrirait une politique de l’écoute ? » demande Gibler dans quelque entretien, convoquant là, en le détournant à dessein, un des mots d’ordre des rebelles zapatistes du Chiapas – « commander en obéissant ». En manière de réponse, il propose l’« étreinte  » ; mieux : l’«  étreinte rebelle  » de la lecture, celle des «  littératures de lutte  ». C’est que l’intéressé ne se cache pas derrière le petit doigt de l’« objectivité  », la fameuse, elle qui si volontiers sert les plats des puissants en s’honorant de ses gants blancs. Gibler la nomme d’ailleurs le «  discours du pouvoir  », et l’on serait en peine de le contredire : imaginer un seul instant que les porte-drapeaux de la neutralité de l’information ne soient pas des défenseurs du libre-échange, de la propriété privée du capital, des écarts salariaux non encadrés, de la transmission du patrimoine, de la démocratie parlementaire bourgeoise, des mesures en matière de lutte contre le dérèglement climatique ou bien des discussions sans cesse reconduites quant à la «  solution à deux États  » en Palestine, l’imaginer, et se figurer que cela ne pèse en rien sur le traitement de ladite information, voilà qui sans délai tire un sourire entendu. Il faut être grand reporter au Monde pour se demander, candide ou feignant de l’être, pourquoi un milliardaire a racheté votre journal [2].

Gibler rappelle à ses lecteurs cette évidence : la subjectivité est partout, y compris dans le choix d’un adjectif plutôt qu’un autre. Mais la conscience du sujet oblige : le journaliste américain érige l’honnêteté en garde-fou. Autrement dit, le juste, le vrai. Les cyniques jugeront le critère incertain, bancal, brumeux ; les autres saisiront qu’il est, en l’occasion comme en toute autre, indispensable de tenir les deux bouts : signifier sa partialité, indiquer d’où l’on parle, faire tomber le masque et vérifier les faits, recouper les données, s’échiner à lever les doutes persistants. Son écriture, note-t-il encore, « prend explicitement parti ». Le mot effarouchera les gens de lettres – jusqu’à ceux de la gauche engagée, où, semble-t-il, on ne craint rien tant que le militant : voilà qui sent la carte, le Parti, le soldat et, pour un peu, les camps de rééducation. Tâchons plutôt d’avoir le beurre (l’aura du rebelle libre, du citoyen conscient) et l’argent qui va avec (des prix, un rond de serviette dans les grands médias).

Au reste, le propos de Gibler n’est pas sans rappeler celui d’Orwell, lançant en 1946 dans les pages du magazine Gangrel : « Ce qui me pousse au travail, c’est toujours le sentiment d’une injustice, et l’idée qu’il faut prendre parti. Quand je décide d’écrire un livre, je ne me dis pas : “Je vais produire une œuvre d’art.” J’écris ce livre parce qu’il y a un mensonge que je veux dénoncer, un fait sur lequel je veux attirer l’attention et mon souci premier est de me faire entendre. » Une « conversation », c’est bien ça.

Le journalisme consiste à sortir dans la rue pour tendre l’oreille : c’est aussi l’avis de Gibler. Et c’est, je l’ai dit, le Mexique qu’il a de long en large choisi de parcourir. Si ses précédents ouvrages donnaient à saisir la guerre des cartels de drogue ou l’assassinat des 43 étudiants d’Iguala, L’Évasion d’un guérillero revient sur les années 1990 et, plus en particulier, sur l’enlèvement d’Andrés Tzompaxtle Tecpile, dit Rafael, indigène nahua alors âgé de 27 ans.

On lira le livre.

Disons seulement qu’il fut arrêté en octobre 1996 tandis qu’il escortait, sans armes, des journalistes en direction d’un campement de l’ Armée populaire révolutionnaire (Ejército Popular Revolucionario, EPR), ceci en sa qualité de membre de la guérilla ; qu’il fut longuement torturé entre les murs d’installations militaires étatiques ; qu’on lui proposa de devenir indicateur et qu’il refusa ; qu’il s’évada au terme de quatre mois de captivité, quatorze kilos en moins et la peur au ventre pour ses proches ; que sa colonne vertébrale et sa vue en souffrent encore. Et disons de l’EPR qu’elle naquit dans le Sud-Ouest du pays en 1994 – l’année de l’insurrection zapatiste, autrement plus célèbre de par le monde – et se montra au grand jour deux ans plus tard, dans l’État de Guerrero, l’un des plus pauvres et des plus dangereux du Mexique : quelque chose comme 100 combattants, masqués et armés de fusils, marchèrent dans la ville d’Aguas Blancas tandis que ses habitants commémoraient le massacre, survenu un an plus tôt, de 17 paysans.
Un massacre d’État : la police avait froidement ouvert le feu sur des hommes non armés. Ernesto Zedillo, membre du parti au pouvoir depuis 1929, dirigeait en ce temps le Mexique, et l’EPR annonça vouloir en finir avec le pouvoir militaire, la bourgeoisie, affronter l’impérialisme voisin, s’emparer de l’État et, ses membres étant léninistes revendiqués au lendemain de l’effondrement de l’Union soviétique, instaurer un régime socialiste – au nom, à lire l’un des communiqués de l’armée insurgée, de la défense « des intérêts des pauvres et des exploités ».

Bien sûr, le pouvoir nia l’existence de prisons clandestines où l’on torturait les opposants.

« Nous n’allions jamais accepter la soumission juste comme ça », explique Rafael à l’auteur, qui l’a rencontré à plusieurs reprises en vue de recueillir son récit. Ajoutant : « Nous avons notre mémoire. » Les phrases sont courtes, d’une redoutable simplicité : celle qui donne la force, un jour, de ce geste un peu fou : s’emparer d’un fusil quand tout espoir est perdu. Il faut dire que la faim n’a jamais fait de grandes phrases. La dignité non plus.

Si l’ancien guérillero chérit la lecture, il cultive, nous raconte Gibler, l’orgueil de l’autodidacte et de celui dont la langue fut mise à mal par la Conquista : il n’y a « ni manuel ni école », seulement « la vie, c’est tout », répond l’Indigène sitôt qu’on l’interroge, avec cet étonnement que l’on devine, sur la tradition de résistance des populations autochtones. Cette vie entravée qu’il veut bonne, c’est-à-dire, confie-t-il, en harmonie avec la nature, sans pillages ni palais, sans exploitation du vivant en son entier. Ses bourreaux ne s’y trompèrent pas : pareil projet, il faut s’en acquitter, et fracasser un corps est le « prix à payer pour avoir osé défier l’État ». L’EPR visait des bases militaires et des postes de police ; elle visera plus tard, après une longue période de retrait, des gazoducs et des oléoducs au mitan des années 2000. « Tu es notre cobaye. […] Juridiquement, on ne saura même pas qui t’a arrêté » : on aura reconnu, derechef, ses bourreaux.

Mais on a su.

Une improbable cavale, une conférence de presse et, désormais, un livre en plusieurs langues oscillant entre l’enquête et le témoignage, le reportage et l’essai.

Andrés Tzompaxtle Tecpile, libéré de ses engagements militants, a insisté auprès de John Gibler : L’Évasion d’un guérillero ne sera pas l’écrit « d’un mort ». Seulement une parole survivante et singulière pour mettre au clair les chiffres et les silences : ce que peut le bon journalisme, tout compte fait.

Notes

[1] Antoine Perraud, La Barbarie journalistique, Paris, Flammarion, 2007.

[2] En mai 2018, à la question de savoir pourquoi Xavier Niel a, depuis huit ans, investi plusieurs dizaines de millions d’euros dans le quotidien Le Monde, Ariane Chemin répondait sur le plateau d’« Arrêt sur images  » : «  Je ne sais pas.  » L’intéressé semblait, lui, en savoir davantage : « Quand les journalistes m’emmerdent je prends une participation dans leur canard et après ils me foutent la paix. »

Source : Lundi Matin

 

POST SCRIPTUM

Joseph Andras à Alger

« Joseph Andras se déclare ravi d’être publié aussi en Algérie : « Iveton devait être lu chez lui, c’est la moindre des choses »Vœu en quelque sorte exaucé, d’une part par l’édition à Alger chez Barzakh du récit, d’autre part son édition en arabe – « an ikhwanouna al-jarha » – en ce mois de juin 2018, par le journaliste et poète, Salah Badis.

Un quotidien algérois rend compte de la rencontre du samedi 23 juin à Alger, au café littéraire « Le Sous-Marin ». Saïd Djaffar et Omar Zelig animaient la rencontre et le débat. Salah Badis a souhaité traduire ce texte : « Le roman aborde la guerre de libération nationale mais en même temps ce n’est pas sur des destins collectifs mais sur un destin individuel, celui de Fernand Iveton […] Quand je lisais son nom dans un journal, il était souvent considéré comme un ami de l’Algérie. Alors qu’il a été guillotiné pour l’Algérie ».

Le traducteur s’est attardé sur la réécriture en langue arabe : « avec Andras, la langue est vraiment inhabituelle dans certains passages, il avait sa langue, sa poésie. C’est un peu risqué ce que j’ai choisi, c’est-à-dire de le suivre, car c’est un travail de sculpteur. Et il y a toujours un risque avec la langue ». Saïd Djaffar, quant à lui, a évoqué « la force de la littérature (qui) est de redonner vie à l’histoire », force transmise par une écriture « ciselée et précise ». « Badis est resté fidèle au livre. D’ailleurs, ses choix artistiques sont justifiés et on retrouve en arabe la musique du roman ».

Sur le choix du titre, Salah Badis a précisé « Ikhwanouna (nos frères) » renvoyait aussi aux combattants algériens qu’on appelait « El-Khawa » ; pour le mot jarha (blessé) et non madjrouhin (au pluriel), le singulier a été préféré au pluriel car il souligne une blessure symbolique ».

Texte intégral de l'article de Chritiane Cholet Achour : DIACRITIK : La force des grands textes : Joseph Andras (De nos frères blessés)

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