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Publié par Saoudi Abdelaziz

DANS LEURS YEUX.  Par Ghassan Salhab

Paru dans Lundi matin, le 22 février 2021

Tout est près, les pires conditions matérielles sont excellentes. Les bois sont blancs ou noirs, on ne dormira jamais.
André Breton

Ghassane Salhab.

Toute réflexion, toute pensée, toute analyse de la situation libanaise, de quelque ordre que ce soit, sont désormais plus que vaines, accablées (et accablantes) de tant d’évènements. De même toute action. Elles nous enfoncent encore plus dans ce puits sans fond que nos nombreux et divers adversaires se sont évertués et continuent de s’évertuer à creuser.

Ils ne gloussent pas sous cape de nos velléités, ils s’esclaffent à visage découvert, effrontément. Nous ne leur faisons pas peur. Dans leurs yeux, leurs voix, leurs fronts, leurs épaules, nulle crainte, nul tremblement, de l’agacement tout au plus. Ils nous ignorent superbement pour tout dire. Leurs différents rideaux sécuritaires ne sont que ce rituel de toujours, celui qu’ils nous obligent de jouer, chacun cantonné dans son rôle. Ne surtout pas s’en écarter. Les mêmes murs de toujours contre lesquels nous n’avons de cesse de butter, des murs derrière lesquels ils ne s’abritent pas vraiment, tout à leur incomparable égotisme et leur dédain.

Des adversaires d’une sidérante médiocrité pourtant, incapables de garder un semblant de savoir-faire, de direction (puisqu’ils prétendent diriger), qui n’ont pas su ou pu continuer de nous entraîner dans cette insensée course à l’échalote, dont il faut bien rappeler qu’une grande partie des citoyens a longuement tiré profit, des profits fort inégalement répartis bien entendu, profits cependant, dollars et livres libanaises confondus. Des adversaires qui sont tellement pris par leurs sempiternelles querelles intestines et d’intérêts en tout genre (en dépit d’une marge de manœuvre de plus en plus étroite, quasi inexistante, mais que diable !) qu’ils ne voient absolument rien d’autre.

Leurs flics, leurs militaires, leurs hommes de main, leurs mouchards, leurs fusils, leurs balles, en vrai et en caoutchouc, leurs matraques, leurs bombes lacrymogènes, leurs canons à eau, sont autant de pièges tendus. Ils nous attendent exactement là où nous les attaquons. Une fois notre soulèvement commencé, aussi inattendu fut-il pour eux comme pour nous, le territoire de la confrontation a très vite été délimité. Et aujourd’hui, avec cet encore plus inattendu germe infectieux, le périmètre est plus circonscrit que jamais. Nous ne sommes que des sales gosses à leurs yeux, des ingrats qu’il faut mater, qu’il faut exténuer, qui finiront bien par se lasser, et peut-être même, pour plus d’un d’entre nous, par rentrer dans les rangs, voir rejoindre (y retourner pour ceux qui ont eu le culot de s’en arracher) leur camp, passer de l’autre côté. Ils en ont tellement fait une affaire de famille, des affaires de familles, de clans, pour être plus précis. Et le clan, vous en faites partie ou vous en êtes exclus. De sales gosses ou des brebis galeuses sinon. Nous ne pouvons l’ignorer, l’ennemi dispose de plus d’un point d’appui en nous-mêmes, en chacun d’entre nous, et qu’on le veuille ou non, cela détermine la répétition de nos défaites. Chaque assaut mené, chaque bataille livrée, ne font que réitérer cette désastreuse réalité.

Quel combat mener aujourd’hui face à tout « ça » dont nous sommes issus d’une manière ou d’une autre ? Qui d’entre nous n’a une sœur, ou un frère, ou un cousin, ou une cousine, ou une tante, ou un oncle, ou un père, ou une mère, ou un enfant, ou encore un ami d’enfance, un voisin de palier, voire une part de lui-même, qui n’en fassent partie ? Sur quel territoire entraîner cette hydre ? Comment enfin voir cette peur dans leurs yeux ? Qu’elle ne les lâche plus, de jour comme de nuit, surtout la nuit. Comment, à leur instar, devenir liquide, matière insaisissable, nous infiltrer dans leurs artères, leurs nerfs, leurs muscles, leurs comptes, déséquilibrant durablement et irréversiblement leur équilibre certes précaire, mais de toujours, depuis leurs premières aspirations à diriger, gouverner, véritable tour d’équilibrisme ?

Quelles luttes menées qui ne soient rengaines ? La crise, notre crise, économique, sociale, « structurelle », n’est pas comme nous l’avions résolument pensée, la fameuse clé, le sésame ouvre-toi. Tout au contraire, elle est une des pièces maitresses dans l’arsenal de l’ordre régnant, même « chez nous », ce foutoir sans nom, mais un foutoir très clair dans son insatiable volonté de tirer profit de cela aussi, à défaut de l’avoir provoquée avant l’heure pour mieux l’endiguer, et proposer in fine un misérable pansement.

Oui, quelles luttes entreprendre qui ne soient une impasse tendue de plus, quelles luttes qui puissent les surprendre, les désarçonner profondément ? Je n’ose prétendre à une réponse ici, réponses au pluriel en l’occurrence, individuelle(s) et collective(s), « et ».

Peut-être s’imaginer une rue jamais fixe, jamais instaurée, ritualisée, mais constamment mouvante, imprévisible, fantasque ; peut-être s’imaginer des milliers de petites actions, des milliers de graffitis, des milliers de feuilles volantes, des milliers de rencontres de toutes sortes, les provoquer, petites de préférence, les entrecroiser, répandre nos rumeurs, qu’elles soient fondées ou non, se répandre tout en étant nulle part de précis. Que ce soit à Beyrouth, à Tripoli, à Jal el-Dib, à Kfar Roummane, à Nabatiyeh, à Saida, à Baalbeck, à Sour, à Aley, à Halba, partout en ce bout de méditerranée, y être et ne pas y être. Insaisissables.

Je veux voir la peur dans leurs yeux, m’a tout récemment écrit un ami et camarade.

Nous voulons voir la peur dans les yeux de nos adversaires, nous voulons voir leurs pupilles s’affoler.

Source : Lundi Matin

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