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Publié par Saoudi Abdelaziz

"Dans certains états ayant normalisé leurs relations avec Israël,  commence à apparaître une criminalisation de l'activité propalestinienne."

Une analyse de Benjamin Barthe, 6 janvier 2021

DR

Le débat récurrent sur les causes du malheur arabe pointe invariablement, dans une liste de facteurs explicatifs, le rôle délétère joué par le pétrole. Au lieu de faciliter le développement et le progrès social, socle d’un épanouissement démocratique, la rente pétrolière a été confisquée par les élites issues de la décolonisation, qui s’en sont servies pour clientéliser la vie politique et cimenter leur main mise sur le pouvoir.

De l’Algérie aux monarchies du Golfe, en passant par l’Irak et la Libye, les richesses tirées des hydrocarbures ont davantage fait le bonheur des autocrates arabes que celui de leur peuple. Mais les régimes en place au Proche­-Orient ont pu compter sur une autre rente, moins évidente, mais pas moins efficace : Israël.

Les plaies jamais refermées de l’expulsion des Palestiniens en 1948 et de l’occupation en 1967 de la Cisjordanie, de la bande de Gaza et du plateau du Golan constituent un ferment de déstabilisation que les pouvoirs de la région ont toujours su monnayer. La récente vague de normalisation entre l’Etat hébreu et quatre pays arabes (Emirats arabes unis, Bahreïn, Soudan et Maroc) a porté ce principe transactionnel à son paroxysme, mais il n’est pas nouveau.

Dans la foulée de la guerre du Kippour, en 1973, la Syrie de Hafez Al ­Assad (1930­2000) a reçu des milliards de dollars des monarchies du Golfe, au titre d’Etat sur la ligne de front avec « l’ennemi israélien ». Ces fonds, destinés officiellement à financer la reconstruction et le réarmement du régime baasiste, ont surtout permis au maître de Damas d’institutionnaliser un système de gouvernement dictatorial et prédateur.

Marchandages et dollars américains

Au début des années 1980, c’est auprès de la toute nouvelle République islamique d’Iran que Hafez Al­ Assad est allé marchander son hostilité à Israël. L’alliance signée avec les mollahs de Téhéran lui a rapporté des millions de tonnes de pétrole gratuit. De quoi consolider encore un peu plus son pouvoir, alors défié par une insurrection interne, emmenée par les Frères musulmans. A cette époque, le régime égyptien, dirigé par Anouar El-Sadate, a recouru à la même tactique, mais dans la direction opposée. En échange du traité de paix avec Israël, signé à Camp David, en 1979, il a obtenu l’accès à l’aide financière américaine. Le 1,3 milliard de dollars annuel versé par Washington a principalement profité à l’armée égyptienne. Une institution qui protège autant les frontières du pays que sa propre prééminence dans les affaires économiques et politiques. Sa participation au renversement, en 2013, de Mohamed Morsi, premier – et unique à ce jour – président égyptien élu à la régulière, l’a démontré.

L’histoire se répète aujourd’hui. Pour avoir reconnu Israël, les Emirats arabes unis recevront la bagatelle de 50 chasseurs bombardiers F­35 et de 18 drones de combat américains. L’accord devrait aussi leur permettre d’approfondir leurs relations avec l’industrie israélienne de la cybersurveillance. Celle­-ci a déjà fourni à la dynastie Al Nahyane, au pouvoir à Abou Dhabi, un logiciel espion lui permettant de siphonner le contenu du smart-phone de ses opposants. Parmi les cibles de ce système, figure Ahmed Mansour, arrêté en 2017 et condamné depuis à dix ans de prison. L’une des entreprises soupçonnées d’être à la pointe des activités de cybersécurité offensive des Emirats arabes unis, le Group 42, a prévu d’ouvrir un bureau à Tel­-Aviv.

A Bahreïn, la normalisation n’aurait pas pu aller de l’avant si le Parlement, relativement actif dans les années 2000, n’avait pas été mis au pas en 2011, dans le cadre de la répression du soulèvement populaire en faveur d’une monarchie véritablement constitutionnelle. Dix­ sept mouvements politiques et organisations de la société civile, de la gauche aux islamistes, ont dénoncé l’accord avec Israël, notamment le Wifaq, le parti conservateur chiite qui avait remporté près de la moitié des sièges de l’Assemblée aux élections de 2010. Ce virage diplomatique hypothèque encore un peu plus les chances d’un retour à la situation d’avant 2011, époque où Bahreïn passait pour le pays du Golfe le plus pluraliste avec le Koweït.

Au Soudan, l’établissement de relations diplomatiques avec l’Etat hébreu, décidé sous la pression des Etats­Unis, a fragilisé la coalition entre militaires et civils chargée de conduire le pays à des élections libres. Les premiers soutiennent le rapprochement avec Israël, tandis que les seconds insistent sur le fait que cette décision doit être avalisée par le futur Parlement. Le risque existe désormais que la transition démocratique soit interrompue par les militaires, pour éviter une remise en cause de leur orientation diplomatique.

Au Maroc, enfin, en échange de la réouverture du bureau de liaison israélien, le roi Mohammed VI a obtenu la reconnaissance, par les Etats-­Unis, de la souveraineté de Rabat sur le Sahara occidental. Un territoire contrôlé en partie par l’armée marocaine, au grand dam du peuple sahraoui qui le revendique. « Occupation contre occupation », a cinglé le quotidien israélien Haaretz, en réaction à l’accord.

Dans les cercles pro-­normalisation, aux Etats­Unis, dans le Golfe et en Israël, on guette le moindre sondage susceptible de fournir une légitimité populaire à ce tournant. Sans résultat très probant. La plupart des enquêtes font état d’une large opposition, de l’ordre de 60 % à 80 % des personnes interrogées, à la reconnaissance d’Israël sans règlement de la question palestinienne.

Signe éloquent, une criminalisation de l’activisme pro­palestinien commence à apparaître dans certains de ces Etats, notamment à Bahreïn et aux Emirats.

Pendant longtemps, les régimes arabes ont justifié leur autoritarisme par la guerre avec Israël. Il serait cocasse, mais pas totalement étonnant, que la répression soit désormais menée au nom de la paix avec ce même Etat.

Source : Le Monde

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