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Publié par Saoudi Abdelaziz

1930/2002. Photo DR

1930/2002. Photo DR

Par Jérôme Meizoz, 11 mars 1998 

Depuis le début des années 90, on constate qu'aux côtés de vos travaux classiques, « méthodiquement contrôlés », vous manifestez des « raison d'agir », par des textes d'action, comme Sur la télévision et, aujourd'hui, Contre-feux. Comment en êtes-vous venu là?

 Pierre Bourdieu. Les interventions que j'ai faites dans l'espace politique sont plus anciennes, mais moins visibles, car j'étais moi-même moins visible à l'époque. Je pense aux interventions sur la Pologne avec Michel Foucault, en 1982, mais aussi à de constantes prises de position sur l'Algérie, pays que je connais bien pour y avoir longuement enquêté. Cela dit, depuis une quinzaine d'années, je me suis battu plus particulièrement pour mettre en place un « intellectuel collectif ». Il y a dix ans, à la Foire du livre de Milan, j'ai organisé la rencontre d'une cinquantaine d'intellectuels européens pour essayer de constituer une instance internationale permanente capable de prendre position régulièrement sur les problèmes politiques qui intéressent les intellectuels. J'ai prêché l'intellectuel collectif un peu partout, par le biais de la revue Liber, notamment. Un des problèmes de cette utopie, c'est l'accès aux médias : mon souhait est de redonner aux intellectuels la propriété de leurs moyens de diffusion, de leur permettre de parler plutôt que d'être parlés par les médias. Malheureusement les médias ne veulent connaître les intellectuels que comme des individualités et rendent difficiles ou vains tous les efforts pour parler collectivement, j’en donne des exemples dans mon livre.

 Est-ce pour cela que vous avez fondé, il y a deux ans, votre propre maison, Éditions Liber- Raisons d'agir?

 La collection « Raisons d'agir », est le produit d'un véritable travail collectif de chercheurs, historiens, économistes, sociologues, de même que le collectif ARESER qui vient de proposer une description clinique, assez cruelle, de l'université française. Il s’agit d’une maison d’édition autonome, offrant une tribune qui permet d’échapper à l’épuisant lobbying qui est nécessaire pour passer quelques pages dans les médias. Les petits livres que nous avons publiés ont atteint, pour deux d’entre eux, plus de 100 000 exemplaires. Nous avons ainsi la maîtrise complète de notre parole, sans nulle censure. Pensez au livre de Serge Halimi sur le journalisme de révérence, Les Nouveaux chiens de garde : il est absolument certain qu’il n’aurait jamais trouvé éditeur...

Votre maison d'édition s'inscrit dans un esprit de « résistance », le mot revient souvent.

Oui. Nous souhaitons exercer une force négative, c'est-à-dire avant tout résistante aux médias les plus puissants, comme Le Monde, pour ne pas le nommer, qui banalisent le discours néo-libéral sur le monde social. Le succès de vente est donc important, car il oblige les médias à prendre en compte ce que nous disons. Malheureusement, aujourd'hui, dans les médias, la force des idées se mesure à la force du nombre. C’est la pensée audimat. Nous espérons, par nos livres, tenir en respect, ou du moins faire respecter certaines règles. D'où le titre de mon livre, Contre-feux. Les grands journalistes, qui détiennent aujourd’hui un immense pouvoir, veulent parfois faire croire que les intellectuels veulent je ne sais quel pouvoir terroriste de type stalinien. En fait, les intellectuels ne veulent pas le pouvoir, ils veulent un contre-pouvoir efficace, ils veulent le pouvoir de dire non.

Dans votre livre, deux émotions dominent: la « fureur » d'une part, contre un monde économique injuste, de l'autre l'éloge d'un « miracle » social, la résistance spontanée que les chômeurs, les grévistes, en France, lui opposent. On a pourtant l'impression, à vous lire, que le pessimisme l'emporte...

Il y a un désespoir devant ce qu'il advient des sociétés européennes, il y a également une fureur suscitée par les intellectuels qui se rendent complices des forces commerciales. Ce qui me met en colère, c'est disons, la légèreté parisienne, ce ton badin avec lequel on s'oblige à parler des choses sérieuses, qui autorise toutes les reconversions et toutes les compromissions. La légèreté parisienne tue la conviction. J'ai heureusement fait d'autres expériences, ainsi ma participation aux mouvements de la nouvelle gauche, c'est-à-dire à la gauche de la gauche, m'a fait découvrir, à l'opposé de ce que je viens de décrire, des militants désintéressés, qui font en quelque sorte l'art pour l'art de la politique. Ils échappent à la fausse alternative de l'optimisme et du pessimisme : leur combat est peut-être désespéré, mais ils font ce qu'il y a à faire. D'où mon admiration pour le mouvement des chômeurs qui a réussi à exister en France, est s'est même étendu en Allemagne. Ce mouvement hautement improbable, que même les socialistes se sont empressés de critiquer, qui n'avait pas guère l'appui des médias, a même réussi à passer les frontières!

Dès que le sociologue passe de l'étude objectiviste au texte engagé, l'ambiguïté s'installe : est-ce qu'il « dévoile » les mécanismes sociaux cachés ou est-ce qu'il les « dénonce »? Bien des réactions primaires contre Sur la télévision y trouvent leur origine. Comment décririez-vous le but de votre travail?

C'est tout le problème de la différence entre décrire et prescrire, dans les sciences humaines. Prenez l'exemple de Milton Friedman, l’économiste bien connu de l'École de Chicago. Friedman a été le conseiller économique de Pinochet, au Chili, dans sa politique ultra-libérale. S’agit-il d’économie descriptive? Moi-même, j'ai été victime de ce moralisme de la neutralité, de la non-implication du scientifique. Je m'interdisais alors, et à tort, de tirer certaines conséquences évidentes de mon travail d'enquête. Avec l'assurance que donne l'âge, avec la reconnaissance aussi, et sous la pression de ce que je considère comme une vraie urgence politique, j'ai été amené à intervenir sur le terrain dit de la politique. Comme si on pouvait parler du monde social sans faire de politique! On pourrait dire qu'un sociologue fait d'autant plus de politique qu'il croit ne pas en faire...

Vous mettez en garde contre la « dégradation de la vertu civile » dans les démocraties contemporaines. C'est presque une expression de moraliste. Qu'entendez-vous par là ?

L'expression peut paraître très normative. Or il y a des conduites qui sont plus universelles que d'autres, selon le test kantien de l’universabilité. La « vertu civile », consiste dans le fait de prendre acte que nous sommes objectivement solidaires, et que les actions des uns ont des conséquences pour les autres. Tout un ensemble d’acquis du processus historique qui a fait l’État démocratique (la sécurité sociale, que l’on veut remplacer par des assurances, etc.) sont menacés par la pensée néo-libérale.

L'État social est une conquête historique censée garantir le bien commun, rappelez-vous. Or aujourd'hui, il est également menacé par le néo-libéralisme qui le vilipende comme un appareil bureaucratique, fait de lourdeurs, etc.

La politique néo-libérale, fondée sur une vision étroite de l'économie, a pour objectif de détruire tous les collectifs (État, associations, familles, etc.), tous les freins au marché pur, pour permettre à ses forces de s'exercer en toute liberté. C'est la négation de l'ordre social dont je parlais. Le démantèlement de l'État social, actuellement, par exemple à travers l'accord AMI, et bien d'autres mesures, brisent de nombreuses structures essentielles. Ainsi, on sait que les dominés ont partie liée avec l'État social : pour prendre un exemple précis, à mesure que l'État social dépérit, la précarisation des emplois féminins augmente. Pourquoi? Ce qui est affaibli, c'est ce que j'appelle la « main gauche » de l'État, (hôpitaux, services sociaux), les dominés du service public, et c'est là que les femmes sont le plus représentées... De son côté, la « main droite » de l'État (hauts fonctionnaires, énarques, etc.) professe et impose (aux autres) les principes néo-libéraux.

Vous êtes particulièrement critique quant au rôle des médias dans ce processus.

Oui, car ceux-ci contribuent pour une part par légèreté, par insouciance, par ignorance aussi, au ronron néo-libéral. Sans compter ceux qui se font le relais de discours politiques conservateurs, présentés comme modernistes... Comme tous les bons menteurs, ils mentent bien, parce qu'ils sont eux-mêmes trompés.

En attaquant des écrivains comme Philippe Sollers ou Bernard-Henri Lévy, vous montrez aussi combien la logique néo-libérale peut avoir des effets néfastes dans les univers artistiques. Pouvez-vous en donner des exemples?

Je prendrai l'exemple du marché de l'édition, sur lequel nous menons actuellement une grande enquête. On voit les conséquences de ce que je nomme la « révolution conservatrice » dans les domaines de la production culturelle, chez les artistes comme au niveau des institutions. Il y a rencontre et coïncidence entre les intérêts d'écrivains un peu cyniques qui présentent la soumission aux verdicts commerciaux comme une révolution littéraire (ainsi ce qu'on lit sur la « nouvelle génération » romanesque, le « retour au réel », la « fin du formalisme ») et d'autre part, une concentration de plus en plus grande de l'édition. Cette concentration, perceptible dans la grande presse comme dans l'édition littéraire, s'accompagne du triomphe généralisé de la logique commerciale. Comme me le disait un professionnel du monde éditorial, l'édition est de plus en plus dirigée par des gens qui ne lisent pas les livres, mais les listings de vente... C'est pourquoi je m'attaque aux pitreries des écrivains qui, en badinant sur ces questions, scient la branche sur laquelle ils sont assis.

Toujours dans le même ordre d'idées, comment expliquez-vous la vogue, dans la grande presse, des « sujets de société », couplée au mépris affiché des journalistes pour les « sociologues »?

La sociologie a ce privilège de produire un consensus négatif, de faire l'unanimité des journalistes, des artistes, et autres contre elle, car elle dit sur eux des choses douloureuses à entendre. Les scientifiques, les physiciens par exemple, n'ont en général rien contre elle. Pour faire écrivain, par exemple, il est de bon ton d'afficher son mépris pour la sociologie. De même, les philosophes n'aiment guère la sociologie, mais pour d'autres raisons que j'ai abordées dans Méditations pascaliennes : car elle remet en question leur point de vue surplombant, et par là même leur statut d'observateur suprême et supérieur. En général, ceux qui sont les plus féroces envers la sociologie, ce sont étrangement ceux qui n'en connaissent pas le premier mot... Quant aux journalistes, La Misère du monde leur a fait découvrir que ce que ces gens que d’ordinaire ils font parler (je parle du journalisme écrit) ou qu’ils font taire (je parle du journalisme télévisé ou radiophonique) ont des choses extraordinaires à dire, si on sait les écouter. Beaucoup de journalistes le savent encore, mais ils ont eux-mêmes de plus en plus de mal à se faire écouter... Le sensationnalisme « de société » est vraiment l'exact contraire de la sociologie. 

Source : Homme moderne

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N
Merci beaucoup
excellent de retourner à Pierre Bourdieu, bravo
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