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Publié par Saoudi Abdelaziz

Redouane Osmane (1951/2007) Photo DR

Redouane Osmane (1951/2007) Photo DR

"Pour ceux qui n’ont pas eu le privilège de connaître Redouane Osmane, décédé le 15 décembre 2007. Extrait de « Alger, blessée et lumineuse », Daikha Dridi, éditions Autrement, Paris 2006, éditions Barzakh, Alger 2008".

 

« En arrivant à la forêt de Bouchaoui à quinze minutes d'Alger, je souris en me disant qu'il est plus facile de décrocher un rendez-vous avec n’importe quel chef d'entreprise algérien qu'avec ce syndicaliste si occupé qu’il est impossible de le faire asseoir pour parler tranquillement plus de dix minutes d'affilée, à moins de le coincer le vendredi au moment de la prière. Les seules distractions qu’il s’offre sont des entraînements sportifs divers et variés pendant plusieurs heures, tous les vendredis, en forêt. Les cheveux en bataille, poivre et sel, grand et plutôt maigre en dépit de sa passion pour les haltères, Redouane Osmane est non seulement un homme pressé mais aussi un homme qui ne sait plus parler en tête-à-tête sans élever la voix comme s'il s'adressait à toutes les familles avec enfants, pour le moins énergiques et bruyants, qui peuplent Bouchaoui.

Dans son visage, ses yeux brillent d'éclairs que l’on surprend rarement sur les visages de plus de 50 ans, s'agitant continuellement, comme s'ils étaient sur le point de bondir hors de leurs orbites.

Cela fait plus de vingt ans que ses amis l'ont surnommé Redouane Syndicat. Hors du militantisme politique et syndical - et du sport - il n’y a de place dans la vie de ce célibataire de 53 ans, passionné de la contestation, que pour la poésie, notamment celle de Jean Sénac.

C'est en 1951, dans ce magnifique quartier qui porte le nom de la basilique qui y trône, Notre-Dame-d'Afrique, qu'est né Redouane, fils d'un ouvrier de l'usine de tabac Bastos et fidaï de la zone autonome d'Alger pendant la guerre de Libération.

Redouane grandit dans une famille de sept enfants, tous politisés et sentimentalement influencés par l'implication de leur père et de leur mère, couturière à domicile devenue relais entre le FLN et des Algériens d'origine européenne acquis à l’indépendance de l’Algérie. Tout le monde habite chez le grand-père maternel, laitier de la Casbah, qui a construit sa maison au fur et à mesure qu’il voulait y loger ses cinq filles et leurs familles. «Dans cette sorte de grande favela construite en dépit du bon sens, mon grand-père ajoutait un escalier par-ci, une pièce par-là, en nous disant que c’était provisoire, je me souviens que tout était provisoire, c'était une sorte de grand labyrinthe à plusieurs sorties dont le seul atout était la splendeur de la vue sur la baie.»

C'est dans ce quartier arabe pauvre et orgueilleux, perché au-dessus d'un Bab-el-Oued où vivent majoritairement les cols bleus et les misérables parmi les Européens de la France coloniale, que Redouane va à l’école puis au lycée Bugeaud qui était, rappelle-t-il, le lycée longuement évoqué par Albert Camus dans son roman posthume “Le denier homme”, devenu après l’indépendance de l’Algérie, le lycée Émir-Abdelkader où travaille Redouane à ce jour comme enseignant de littérature française et leader syndical.

L'univers du syndicalisme, Redouane le découvre très tôt, lorsqu'il est obligé d'interrompre sa scolarité en terminale et de travailler dans l'Office algérien des fruits et légumes à la suite de l'arrestation de son père par le nouveau régime de Boumediène pour activité politique illégale.

«La première grève de ma vie, c'était à l’OFLA et j'avais 17 ans», dit celui qui, pour avoir repris le chemin des études immédiatement après la libération de son père n’a pas, pour autant, quitté l'univers du militantisme syndical et politique. Le temps de passer un bac philosophie et d'entamer des études de littérature française, il est une nouvelle fois obligé d'interrompre ses études pour rechercher du travail, à la suite d'une deuxième arrestation de son père, cette fois-ci pour constitution d'une organisation clandestine crypto-islamiste : « Mon père est passé par toutes les couleurs du spectre politique, l'important pour lui était de trouver le moyen efficace de s'opposer à la dictature. Il n'a jamais été un véritable islamiste et pourtant l’organisation pour laquelle il avait été arrêté s'appelait quelque chose comme Djounoud Allah [Les soldats de Dieu] », se souvient en riant Redouane dont le père est toujours en vie et en excellente forme.

Redouane se met à enseigner en collège, puis reprend ses études universitaires, tout en s’impliquant activement dans les organisations trotskistes clandestines. Lorsqu'il obtient son diplôme, il commence par enseigner à Oran pendant plus d’un an et revient en 1990 au lycée et au quartier de son enfance, qu'il ne quittera plus jamais, y compris aux pires moments de la guerre civile.

Son appartenance politique n'est un secret pour personne à Bab-el-Oued au moment où les groupes islamistes armés ciblent et assassinent pêle-mêle ceux qu'ils considéraient comme des communistes athées. Parmi les collègues de Redouane, une enseignante de français et une surveillante qui ne portaient pas le hidjab, originaires de la Casbah, ont été assassinées.

Mais ce qui a peut-être protégé Redouane Osmane est paradoxalement ce côté un peu aérien et détaché de tout ce qui ne fait pas partie de son obsession militante. Les anecdotes sont légion sur le Redouane tête-en-l’air, tel ce jour en pleine atmosphère macabre de 1994, où raccompagnant à la hâte un ami dans sa 205 en ruine, Redouane a tout de même pris te temps de s'arrêter à la vue d’une vieille dame qui le hélait. Seulement pour lui dire : «Désolé madame, je n'ai pas où te mettre et je suis très pressé», avant de démarrer sans prendre le temps de la regarder. Une fois de retour à la maison, il est surpris d'entendre sa mère l'accueillir avec ces mots: “Comme ça, tu abandonnes ta propre mère sur le bord du chemin!»

Surpris mais pas plus ému que cela, Redouane ne prête qu'une oreille distraite aux anecdotes qui fleurissent parmi ses amis sur ses «absences» notoires.

Lui est ailleurs. Occupé à périodiquement lancer à la face d'un gouvernement qui n'oppose que mépris aux attentes de sa population la rage de 50 1100 enseignants dont personne en Algérie ne se doutait qu’ils se réveilleraient un jour. Redouane Osmane est une des figures clés des secousses qui ébranlent régulièrement depuis quelques années l'école algérienne.

« On est mal payés. L'État ne veut plus donner les moyens d'enseigner correctement, on n'a aucune liberté pédagogique et on subit les injonctions débiles du ministère et de fonctionnaires de l'administration qui ne sont pas des diplômés, qui sont incompétents et qui décident de tout. » Voilà comment Osmane résume le profond malaise qui a fini par sortir les enseignants algériens d'une longue période de torpeur pour devenir « cauchemar national numéro un » du gouvernement à chaque rentrée scolaire depuis 2003.

Les enseignants qui ont assisté, impuissants, à la lente dégradation de leur niveau de vie ces quinze dernières années, ont aussi avalé en silence l’humiliation d'être désignés comme responsables dans l'ombre de la grande vague d'obscurantisme religieux et de son cortège de violences. Alors que le budget annuel de l'Éducation nationale se réduisait, que les recrutements et les salaires étaient gelés, que se détérioraient les infrastructures scolaires en même temps qu’augmentait le nombre d'élèves par classe, le discours généralement bien-pensant, véhiculé par les médias et les personnalités politiques, faisait de récole la coresponsable, avec la mosquée, du succès de l'islamisme dans la société.

Il n'est pas rare en effet d'entendre expliquer notre désastre national des années 1990 par le recrutement en masse dans les années 1970 d’enseignants égyptiens - et comme chacun sait, derrière chaque Égyptien il y a un frère musulman qui sommeille - venus donner un coup de main à l'arabisation forcenée du système éducatif. Sans parler des manuels scolaires décriés comme la matrice qui a vu naître ces générations de jeunes Algériens aussi ignares qu’intolérants, aussi bigots que violents, qui ont peuplé les maquis de la décennie 1990. Tout le monde, en particulier les francophones, est convaincu que les manuels scolaires algériens sont remplis d’imbécillités. Je me souviens d'une réunion de rédaction d'un hebdomadaire où, pour préparer le marronnier de la rentrée scolaire, le rédacteur en chef avait décidé d’emblée que l'on consacrerait plusieurs pages à exposer aux lecteurs les «bévues des manuels scolaires». Or aucun des journalistes «d'investigation» qui se gaussaient quelques jours auparavant des perles dont sont supposés regorger nos manuels scolaires n'a réussi à en dénicher, et il fallut rectifier l'angle d’attaque de la rentrée en urgence.

Cela non pas pour nier les faiblesses du système éducatif algérien mais pour souligner que souvent ses détracteurs succombent aux raccourcis et à la caricature. D'autant qu’il a été rare, dans les débats houleux sur la réforme de l'éducation au début des années 2000, d'entendre des voix de l'intérieur du système, celles des enseignants eux-mêmes. La parole ayant été monopolisée par des “experts” pour qui le débat se réduisait à des questions purement idéologiques : enseignement en langue arabe, en tant que langue de la culture et de la religion auxquelles sont attachés les Algériens, ou au contraire, enseignement en français, supposé être véhicule intrinsèque de la modernité tandis que l’arabe serait “vecteur de sous-développement et d’arriération”.

Aujourd'hui, la colère des enseignants et leurs grèves cycliques ont ramené à la surface la question du rôle de l’État dans un pays qui, au sortir de la colonisation, s'était donné pour objectif primordial “l'éducation pour tous” et qui, quarante ans plus tard, se trouve, de par ses choix économiques libéraux, contraint à revoir sa politique d'éducation obligatoire et gratuite pour tous. Pendant les années d'application du plan d'ajustement structurel [1994-1996], l’école a été frappée de plein fouet, et le budget que l'État consacrait à l’Éducation nationale a connu une constante régression depuis 1996.

Les crédits de fonctionnement ont subi une nette érosion entre 1996 et 1999, passant de 23,8% à 15,7% et la part que l'État réservait au fonctionnement des établissements scolaires est passée de 22,7% en 1996 à 15% en 1999. Cela dans un pays où la tranche d'âge des 5 à 29 ans représente près de 56% de la population et où les enfants âgés de 5 à 14 ans, en âge de scolarité obligatoire donc, représentent 25,3% de la population totale.

Avec le programme de relance économique, entamé en 2001, les pouvoirs publics se sont remis à injecter plus d'argent dans le secteur de l'éducation, « le budget de l'Éducation nationale passant, selon le ministre de l'Éducation nationale, de près de 127 milliards de dinars en 1999 à 264 milliards de dinars en 2005 » et de nouvelles écoles sont en construction dans tout le pays, mais l’effet de ces investissements tarde à être visible tant la décennie 1990 aura été dévastatrice pour l'école.

 

« Les enseignants aujourd'hui se battent pour l'augmentation de leurs salaires mais aussi contre la confiscation par les pouvoirs publics de leur rôle pédagogique. L'enseignement n'est envisagé qu'en termes utilitaires : il y a des centaines de milliers d'enfants et on a l’obligation de les mettre à l’école et c'est ce que fait le gouvernement, un point c'est tout. Ce n'est que récemment que se sont engagées une réflexion, des interrogations sur les choix et le modèle d'école que l’on veut pour les Algériens. Le problème, c'est que nous avons le sentiment que cette réflexion dans l'air du temps ne se fonde pas sur les réalités de l’école algérienne mais n’est que pur mimétisme: nos officiels voient ce qui se fait ailleurs dans les pays développés et essaient d'imiter tant bien que mal.»

Pour Redouane Osmane, le discours consistant à culpabiliser l’école et les enseignants est superficiel et purement idéologique : « L’école n'a pas produit les violences des dix dernières années, c’est l'école qui est malmenée par la société pas le contraire. Ce n'est pas l’école qui a produit les milliers de chômeurs et l’exclusion, elle a été victime dans son périmètre et a été débordée. Les enseignants, qui étaient tellement paupérisés et qui ne se retrouvaient pas dans le discours de la pensée unique, se sont mis à sympathiser avec les courants qui étaient clans la contestation. »

Enseignant de français au Lycée Émir Abdelkackar à Bab-el-Oued depuis 1990, Redouane Osmane affirme que les islamistes n’étaient pas présents majoritairement dans les lycées mais « c'est l'indifférence générale qui leur a donné le beau rôle et une tribune ». Lui-même se souvient avoir vivement réagi à certaines nouvelles règles que les islamistes préconisaient et que l'administration appliquait - comme celle d’imposer aux filles et aux garçons de monter séparément aux classes - ou à la floraison de journaux muraux à l'intérieur de l'établissement invectivant la mixité, prônant le djihad et édictant des préceptes sur les bonnes mœurs. « J’ai dû faire la guerre au directeur qui a permis cela et attirer l'attention des autres enseignants à travers la section syndicale, sur le fait qu'au lieu de prendre en charge le problème le plus épineux auquel nous étions et sommes à ce jour encore confrontés, à savoir la surcharge des classes, l’administration se focalisait sur les nouvelles règles de bienséance à suivre. »

En quelques mois, la pression de la majorité des enseignants de ce lycée au coeur de l'un des quartiers bastions de l’activisme islamiste a réussi à faire éliminer du paysage du lycée Émir toute la littérature fondamentaliste et les nouvelles règles imposées contre la mixité.

Pour Redouane Osmane, militant trotskiste qui a combattu les islamistes sur le terrain de l’activité politique, il est trop facile de dire que « le discours islamiste prévalait à l'intérieur des classes, je pense qu'il s’agit là d'un discours policier, tendant à diaboliser les islamistes. C'est dans la société elle-même que l’islamisme s'est épanoui, dans les mosquées, les maisons, les quartiers, ce qui se passait dans la société a fini par déborder dans les écoles ».

Plus que le contenu des programmes et manuels scolaires, pour les enseignants c'est l’état d'abandon de l’école par l'État qui est un véritable danger. L’impact sur l’école des années de violences et des bouleversements économiques a été dramatique. À partir des années 1990, le nombre d'élèves par classe augmente à un rythme ahurissant, passant d'un maximum de 30 élèves par classe à une moyenne de 45 et allant jusqu'à 60 élèves par classe. Alors que l'on ne recrute plus d'enseignants et que l'on rogne sur le budget de l’éducation, on bourre littéralement les classes, en laissant passer ce que les enseignant appellent les «inscriptions sauvages». Politique d'un gouvernement nourrissant une profonde méfiance à l'égard de sa société et qui, incapable de faire face à la rébellion islamiste, sommait les enseignants d'oublier la pédagogie pour se consacrer au gardiennage social, résumée en une formule restée célèbre du directeur de l'Académie d'Alger de l’époque: «Mieux vaut un élève assis en classe qu'un terroriste dehors.» À l'intérieur des écoles, les moyens se réduisent drastiquement : il n'existe plus de laboratoires, il n'y a plus de chauffage et la corruption apparaît.

 

 

“Avant les années 1990, jamais un élève n'aurait été accepté en classe en savates, maintenant c'est courant”, relève Redouane Osmane dont près des deux tiers des élèves sont issus des classes défavorisées : « Sur les fiches de renseignements, ils sont une majorité à être enfants de chômeurs, de dockers, d'ouvriers, de retraités, et une minorité à être enfants de cadres moyens ou commerçants. »

Il n'y a presque plus d'activités culturelles, il est rare de trouver encore des professeurs de musique ou de dessin et le sport des filles a failli être éliminé du système scolaire: «À un certain moment, les filles ramenaient toutes des dérogations de complaisance pour éviter te sport, phénomène causé et encouragé par la religiosité de certains enseignants et la torpeur générale.» Des campagnes ont été menées dans plusieurs établissements par des enseignants pour alerter le ministère du laisser-faire des administrations vis-à-vis de la dispense des cours de sport pour les filles, et aujourd'hui l'obligation de n'accepter de dispense que par le médecin scolaire a eu pour effet le retour des filles aux cours de sport: « Elles sont bien plus nombreuses et on voit qu'elles aiment le sport», dit Osmane pour qui cette bataille a, en réalité, été gagnée par les promotions d'enseignantes d’éducation sportive diplômées d’universités, qui ont porté la question à l’intérieur des sections syndicales où elles sont très actives.

À tout cela, s'ajoute la descente au plus bas de l'échelle sociale des enseignants: le salaire de base d'un enseignant du secondaire comme Redouane Osmane est de 10 000 DA [moins de 90 euros]. Seules quelques primes ont été consenties lors des dernières années pour calmer la contestation, mais la situation n'a guère évolué. « Je suis au dixième échelon, le maximum auquel peut prétendre un enseignant du secondaire, et aujourd'hui je termine ma carrière avec un salaire de 23 000 DA toutes primes incluses. Lorsque je partirai en retraite, je n'aurai droit qu’à mon salaire de base de 10 000 DA et cela voudra dire qu'il faudrait que je continue à travailler pour pouvoir survivre. »

Pour s’en sortir, d'ailleurs, l’écrasante majorité des enseignants algériens ont aujourd'hui un double emploi : ils donnent des cours particuliers, enseignent parallèlement dans les écoles privées où ils sont encore moins bien payés, travaillent comme chauffeurs de taxi clandestins ou se consacrent à mille petits boulots.

Lorsqu'en 2000 les enseignants ont tenté, à travers les sections de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA) auxquelles la majorité du corps enseignant algérien appartenait, de lancer des mots d'ordre de grève c’est la direction même de l’UGTA qui a refusé de soutenir la protestation.

Redouane Osmane, qui a fini par quitter l'UGTA en 2000, après plus de vingt ans dans ses rangs, en garde un souvenir amer : « Des responsables de l’UGTA ont non seulement voulu nous empêcher de faire grève, mais en plus ils nous ont envoyé les flics. »

Les milliers d'enseignants ont fini par quitter cette organisation trop acquise à l’exécutif et par faire grève à l’appel d'une multitude de syndicats autonomes créés sur les décombres de la Fédération des travailleurs de l'éducation. La contestation, qui a fini par prendre une envergure nationale, était partie d’Alger à l’appel d'une organisation nouvellement créée, le Conseil des lycées d’Alger, dont le bastion était le lycée Émir Abdelkader de Bab-el-Oued et le secrétaire général Redouane Osmane.

Source : Facebook

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