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Publié par Saoudi Abdelaziz

Maati Monjib : « C’est la police politique qui gouverne au Maroc. L’atmosphère est irrespirable »

Par Rachida El Azzouzi et Rosa Moussaoui

31 Décembre 2020

 

L’historien et défenseur des droits humains Maati Monjib a été arrêté ce mardi 29 décembre à Rabat. Cet intellectuel critique était depuis plusieurs années sous surveillance, harcelé par la police et la justice, dans le collimateur du pouvoir monarchique. Entretien réalisé avant son incarcération par Mediapart et l’Humanité.

Il y a un mois, le 23 novembre, douze organisations internationales de défense des droits humains dont l’ONG Human Rights Watch appelaient les autorités marocaines à mettre fin à la campagne de « harcèlement policier et judiciaire » que subit depuis plusieurs années l’intellectuel et opposant marocain Maati Monjib. Leur appel aura été vain. 

Maati Monjib, l’une des voix critiques les plus emblématiques du règne de Mohammed VI, à l’origine de l’Association pour le journalisme d’investigation, a été arrêté mardi 29 décembre et incarcéré à la prison d’El Arjat dans la banlieue de Rabat. Cet historien, défenseur des droits humains, venait de s’asseoir à la table d’un restaurant de la capitale en compagnie du journaliste et activiste Abdellatif El Hamamouchi lorsque des hommes en tenue civile, débarqués de deux voitures de police, ont procédé à son interpellation.

Un acharnement qui n'épargne pas sa famille

L’incarcération de Maati Monjib fait suite à une enquête ouverte au début du mois d’octobre par la justice marocaine qui le soupçonne de « blanchiment de capitaux ». Selon le communiqué du procureur du roi, publié à l’époque, le parquet a été saisi par une unité spécialisée pour « un inventaire de transferts de fonds importants et une liste de biens immobiliers » qui « ne correspondent pas aux revenus habituels déclarés par M. Monjib et les membres de sa famille ».

A la fin du mois d’octobre, Maati Monjib et des membres de sa famille ont été convoqués par la Brigade nationale de la police judiciaire de Casablanca. Pour l’intellectuel, qui attend depuis 2015 d’être jugé pour « atteinte à la sécurité intérieure de l’État » avec six autres journalistes et militants des droits humains, les faits ne sont « pas nouveaux » et figurent déjà dans l’acte d’accusation de son procès déjà vingt fois reporté. C'est seulement, à ses yeux, une nouvelle étape dans le « harcèlement médiatique et judiciaire » que lui fait subir « la police politique marocaine ». 

« Je suis innocent », clame l’universitaire qui a déjà observé plusieurs grèves de la faim pour dénoncer l’acharnement du régime, qui, au-delà de sa personne, n’épargne plus sa famille. Selon lui, ces poursuites correspondent à des représailles, après ses déclarations publiques pointant le « rôle de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST, renseignement intérieur) dans la répression des opposants et la gestion des affaires politiques et médiatiques au Maroc ».

Au mois de septembre dernier, dans le cadre de notre enquête pour Mediapart et l’Humanité sur l’affaire Omar Radi, du nom de ce journaliste pris pour cible par le pouvoir marocain, aujourd’hui accusé de viol, ce qu’il nie farouchement, nous nous étions longuement entretenues avec Maati Monjib. Il se sentait traqué, jusque dans ses séjours en France, sous la menace d’une épée de Damoclès. Nous avions conduit cet entretien par visioconférence. Preuve qu’il était surveillé : un intrus s’était brièvement invité dans notre conversation, pourtant accessible seulement via un lien confidentiel.

Nous publions aujourd’hui ces échanges in extenso.

Où en est la procédure à votre encontre pour « atteinte à la sûreté de l’Etat », dans l’affaire de l’Association marocaine pour le journalisme d’investigation?

Maati Monjib : Je dois comparaître en justice ce 1er octobre. C'est la vingtième fois que je suis convoqué depuis 2015 : quatre audiences par an !

Photo DR

Comment expliquez-vous l’étirement de ce procès qui n’a jamais vraiment eu lieu ? 

Ils tiennent à laisser une épée de Damoclès au-dessus de la tête de la personne poursuivie et de toutes celles qui lui ressemblent. Pour faire peur à tout le monde. L’affaire est politiquement sensible, scrutée au niveau international. L’intervention de grandes ONG et de la presse internationale nous a sauvé la mise, jusque-là. Le soutien extérieur et l’appui de personnalités marocaines m’ont en fait protégé d’une condamnation. De grands résistants comme Abderrahmane Youssoufi ont adressé au roi une lettre lui demandant que cesse ce harcèlement d’un historien spécialiste du mouvement national. Cette génération me connait : j’ai consacré ma thèse à la lutte de pouvoir entre le mouvement national, les libérateurs du Maroc, et la monarchie. Noam Chomsky et Richard Falk ont protesté ; le Washington Post et le New York Times ont évoqué l’affaire dans des éditoriaux : cela faisait mal à l’image du Maroc. Et puis la grève de la faim que j’ai observée en 2015 a eu son effet. Du coup, le pouvoir a décidé de laisser la patate chaude entre les mains des juges, priés de « gérer » l’affaire. Ce qui ne veut rien dire. D’où le report incessant du procès, dans l’attente de nouvelles instructions, alors que sur le plan judiciaire, le dossier est vide. Ils espèrent me voir quitter le Maroc, car en restant, en m’exprimant comme je l’entends, j’encourage les voix libres.

Pourquoi cette association formant des journalistes marocains à l’investigation est-elle devenue un point de fixation si sensible ?

Cette association est un projet qui remonte loin. Nous avions essayé de la faire enregistrer en 2008 : le régime s’est refusé à reconnaître son existence. Nos interlocuteurs dans l’administration nous répondaient que l’investigation, c’était le domaine réservé de la police. Jusqu’au 22 février 2011, deux jours après les manifestations du printemps marocain. A ce moment-là, ils ont pris peur, ils ont lâché du lest en reconnaissant de très nombreuses associations.

En fait, l’investigation est considérée comme une ligne rouge par le régime marocain, comme par tous les régimes autoritaires. L’idée même que des journalistes puissent être familiarisés à ces techniques est vécu par le régime comme une menace. L’un des journalistes que nous avons formés a conduit une enquête sur le business royal des métaux précieux comme l’or. Il en a démontré l’impact écologique très néfaste sur le sud-est du Maroc. La police lui a aussitôt téléphoné pour lui demander si c’était moi qui lui avais soufflé le sujet de cette enquête… Alors que c’était une commission indépendante, constituée de profils différents, aux sensibilités politiques diverses, qui sélectionnait les projets d’enquêtes que nous parrainions.

Autre motif de crainte pour le pouvoir : nous avons formé des centaines de journalistes à l’usage de l’application Story maker, qui permet de transformer un smartphone en véritable caméra, de tourner, en reportage, des images immédiatement transmises et sauvegardées, ce qui les soustrait à d’éventuelles saisies policières. C’est un outil open source, développé par le quotidien britannique The Guardian. Son usage nous vaut des accusations d’espionnage au profit de puissances étrangères… 

Vous sentez-vous sous surveillance ?

 Je suis traqué jusque dans mes séjours à l’étranger. Alors que je me trouvais à Montpellier pour quelques jours, le site Chouf TV, la plus grande officine des services marocains, a consacré tout un article à la tenue que je portais, en parlant d’une chemise de soie jaune. Ils ont menti sur la matière, pas sur la couleur. Ce puissant média de diffamation, le plus suivi, avec des millions de connexions quotidiennes, avait annoncé en avant-première l'arrestation des journalistes Souleiman Raissouni et Omar Radi. Moi aussi, ils ont annoncé mon arrestation prochaine, mais elle n’a pas encore eu lieu.

J’ai perdu 16 kilos, à cause du harcèlement policier. Lorsque je vais à la campagne, dans mon village au sud de Benslimane, pour rendre visite à ma mère de 88 ans, la police me suit. Ils se postent à quelques centaines de mètres de chez elle. Une fois, ils ont déclenché leur gyrophare, pensant me faire peur. Sur tout le trajet, ils me suivaient avec leur voiture de police et leur gyrophare, comme si j’étais le roi !

C’est devenu insupportable. A force d’être filé, d’être photographié à mon insu avant de découvrir les clichés publiés dans la presse de diffamation qui m’invente des maîtresses, m’accuse de corruption et que sais-je encore, ma psychologie a changé. Je suis devenu beaucoup plus sensible. Ces pressions m’isolent de mes collègues, qui ont peur. Elles me rendent la vie infernale. C’est dur.

Le bureau de Rabat d’Al Jazeera a été prié de cesser de m’inviter, sous peine de fermeture. J'ai été menacé à plusieurs reprises dans la rue. Physiquement : on m’a fait comprendre que j’avais intérêt à fermer ma gueule.  

Je sais que ma maison elle-même est placée sous écoute. J’ai reçu récemment un étudiant chez moi ; nos téléphones étaient éteints ; il m’a demandé mon avis sur ses projets de poursuite d’études aux Etats-Unis. Je l’ai encouragé, je lui ai conseillé de perfectionner son anglais. Deux jours plus tard, Chouf TV faisait de moi un trafiquant de migrants clandestins poussant les jeunes à quitter le pays sous couvert d’études aux Etats-Unis. On pense sans cesse à ce qu’ils vont sortir, à ce qu’ils vont publier. Je ne consomme pas d’alcool car je suis diabétique : lorsque des amis passent à la maison et me demandent s’ils peuvent apporter pour eux-mêmes des bières, je refuse. Voilà le résultat de ces pressions.

C’est la police politique qui gouverne désormais le Maroc, et l’atmosphère est irrespirable.

Le pouvoir faisait autrefois peser sur les opposants des accusations politiques et sécuritaires – « atteinte à la sûreté de l’Etat », etc. Il use aujourd’hui d’accusations de droit commun, infamantes, destinées à salir : affaire de mœurs, corruption, viol, etc. Comment s’est produit ce basculement ?

Cette stratégie a toujours été utilisée, même au temps de Hassan II. Mais à doses homéopathiques. Elle est devenue dominante à partir de 2011, et c’est pire encore depuis trois ans. Avec les réseaux sociaux, le pouvoir ne peut plus exercer le même contrôle médiatique et les accusations politiques n’ont plus le même effet. Elles donnent plutôt de la notoriété, du prestige aux opposants, elles peuvent faire d’eux des héros. Les printemps arabes ont mis en lumière les opposants, en donnant d’eux une bonne image : le pouvoir, au Maroc, s’est trouvé contraint de reconnaître la légitimité de leurs demandes. D’où cette stratégie consistant à les désigner non plus comme des opposants, mais comme des violeurs, des traîtres, des voleurs, des espions, des séparatistes. Et là, tous les coups sont permis. Dans le cas de Taoufik Bouachrine [le directeur du quotidien arabophone Akhbar al youm, condamné en 2019 à 15 ans de prison pour des violences sexuelles qu’il a toujours niées, NDLR], des pressions policières ont été exercées sur des femmes pour qu’elles portent contre lui de fausses accusations de viol. Elles étaient menacées, si elles n’obtempéraient pas, d’être poursuivies pour adultère. Des accusatrices ont fini par se rétracter et certaines femmes approchées, qui n’ont pas cédé au chantage, en ont témoigné auprès de défenseurs des droits humains.

Cette presse de diffamation qui traîne les opposants dans la boue a acquis un pouvoir démesuré. Comment cela a-t-il été rendu possible ? Est-ce un choix politique délibéré ?

 En fait, au Maroc, la police politique a plusieurs branches. L’une d’entre elles s’occupe des partis politiques, même les partis pro-régime. D’autres travaillent dans la société civile, au Parlement, dans les milieux d’affaires. Tous les secteurs sociaux sont quadrillés. Une branche qu’on pourrait baptiser désinformation/intoxication est spécifiquement dédiée aux médias. On a l’impression que celle-là est privilégiée, au moins sur le plan des ressources humaines et financières : ils ont beaucoup de moyens, beaucoup de pouvoir. C’est d’ailleurs cette police des médias qui suivait mon dossier, à l’Université, qui faisait pression sur mon directeur, qui me dénigrait auprès de mes collègues, etc. Ils ont eu des moyens colossaux à partir de 2011 : à cette époque, le régime a pris peur, il tenait à reprendre la main sur les médias, sur les réseaux sociaux.

Un bon journaliste, au Maroc, gagne l’équivalent de 600 euros. De jeunes journalistes sans expérience, sans compétences mais dociles ont été recrutés par ces médias de diffamation pour l’équivalent de 2500 euros, l’indemnité d’un sous-secrétaire d’Etat. J’en ai rencontré un, d’une médiocrité sans nom, sachant à peine écrire l’arabe correctement : l’armée l’avait mis dans un hélicoptère pour survoler des zones où se produisaient des accrochages avec le Front Polisario. Il racontait cela comme un exploit de guerre : il était fier.

Prenez Le 360, qui raconte des horreurs sur les opposants, les défenseurs des droits humains. Ils ont su s’imposer comme une référence jusqu’en Europe, en encadrant chaque article diffamatoire de chroniques signées par des grandes plumes, des écrivains connus. C’est une stratégie calibrée, très intelligente. Tous les prix Goncourt marocains ont été démarchés pour écrire dans leurs colonnes. Avec la garantie d’une liberté totale, et même d’une marge de critique à l’endroit du régime, pour une rémunération de 1000 euros par article de 600 signes. Ce qui offre à ce site une vitrine de respectabilité.

Ce régime est confronté à une opposition forte, populaire, crédible. Des intellectuels, des militants des droits humains, des journalistes sont à l’avant-garde de cette opposition, constituée, à la marge des partis institutionnels, de personnalités indépendantes, jeunes et moins jeunes, capable d’incarner une alternative. Cette stratégie de diffamation vise, tout simplement, l’éradication de toute alternative. Et puis coller une mauvaise réputation à un opposant, c’est une façon de l’isoler, de faire peur à tous les autres, pour réduire tout le monde au silence. La diffamation, c’est un poison, c’est très cynique. C’est beaucoup plus efficace que la prison ou la répression physique. Les gens ont peur d’être salis. Au Maroc, on a coutume de dire que la réputation, c’est du verre. Une fois qu’elle est brisée, on ne peut plus la recoller. Seuls les casse-gueule, dans ces circonstances, se permettent de parler encore librement. C’est une terrible stratégie d’affaiblissement et d’éradication morale de l’opposition.

Sous le régime de Hassan II, les intellectuels faisaient front, ils se montraient solidaires. Mohammed VI est parvenu à fissurer ce front-là. Certains anciens de la frondeuse revue Souffles affirment aujourd’hui que les libertés sont respectées au Maroc. Comment l’expliquez-vous ?

Le régime est parvenu à mettre la majorité des intellectuels de son côté. D’abord en achetant des consciences : des journaux, des sites, des instituts garantissent à des chercheurs une confortable rémunération. Ensuite, pour ceux qui ne se mêlent pas de politique, l’Etat peut parfaitement garantir les libertés individuelles, l’égalité entre hommes et femmes, les droits culturels comme ceux des Amazighs. Tout ce qui ne touche pas à la distribution des pouvoirs au sein de l’Etat et de la société est négociable. Sauf pour les opposants. Enfin, il y a cette stratégie de diffamation. Un intellectuel dont la réputation est salie voit sa vie, sa carrière s’effondrer. Lorsque Noam Chomsky m’a soutenu, j’ai été désigné comme l’ami d’un juif, donc comme un « sioniste », un pro-israélien. Depuis 2013, des milliers d’articles de diffamation me mentionnent. On a prétendu, en publiant ma photo et l’adresse de ma maison, que j’étais un pédophile. C’est inimaginable. Les gens ne flanchent plus par peur de la répression physique, mais par peur de la diffamation. Voilà la méthode de Mohammed VI.

Ceux qui refusent de plier, on leur rend la vie impossible. En avril 2019, ils ont essayé de me virer de l’Université : j’ai reçu une lettre, un « dernier avertissement » me sommant de « reprendre le travail » sous sept jours. Or je ne me suis jamais absenté : on m’interdisait de faire cours. Ils tenaient à ce que je signe un document attestant de ma « reprise » du travail, ce que j’ai toujours refusé : signer cela, c’était admettre une absence. Je n’ai pas signé. Je suis allé voir l’administration de l’Université au plus haut niveau. Heureusement, grâce à la complicité d’un collègue, je faisais un cours en cachette aux doctorants. La police politique ne s’en est jamais rendue compte. Je faisais émarger les étudiants sur une feuille de présence. Je participais à toutes les réunions des comités de recherche, même celles auxquelles je n’étais pas invité. Je signais exprès, je prenais des photos de ma signature. Mais personne ne voulait prendre en compte ces documents. Ils voulaient me licencier sans procédure, sans conseil de discipline. Je devais être licencié le 25 avril 2019. Les 22, 23 et 24, j’étais en grève de la faim. Le ministre en charge des Droits de l’homme a fini par saisir le ministre de l’Education de ma situation.

Comment définiriez-vous, aujourd’hui, la nature du régime marocain ?  

Les gens qui font ce régime se servent de leur pouvoir politique pour s’enrichir de façon inconsidérée. Au Maroc, les grandes fortunes augmentent à vue d’œil. Il y a aussi cette façon très sophistiquée de digérer l’élite, les partis politiques, leurs appareils, leurs personnels. Les services de renseignement disposent de dossiers sur toutes les personnalités publiques. La moindre dissension vous expose, sur le champ, à la diffamation. Même des ministres pro-régime, au plus haut niveau, sont parfois diffamés. Quiconque fait un pas de côté s’expose aux foudres du Palais et au dénigrement des médias de diffamation. C’est un régime fondé sur le cynisme politique et la calomnie. 

Source : L’Humanité.fr

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