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Publié par Saoudi Abdelaziz

L'interview  paru dans El Watan a pour titre un propos de Youcef Aouchiche : «Des groupuscules en Algérie et à l’étranger ont cherché à phagocyter le mouvement populaire». El Watan a oublié la phrase qui suit et qui donne le sens de l'analyse : L’attitude du pouvoir et sa gestion sécuritaire et répressive ont renforcé l’emprise de ces groupuscules. A dessein bien sûr"

Par  Mokrane Ait Ouarabi, 10 décembre 2020

Dans sa dernière déclaration, le FFS affirme que la crise politique s’accroît et met en péril la pérennité de l’Etat national.  Pouvez-vous être plus précis ?

Youcef Aouchiche, premier secrétaire du FFS: 

Sans jouer les Cassandre, les dangers qui guettent le pays sont bien réels. Nous devons avoir à l’esprit que tout comme les civilisations sont mortelles, pour reprendre Spengler, les Etats-nations le sont aussi. Dans notre pays, le projet national reste à parachever. Aujourd’hui, il se trouve remis en question, menacé même, par la conjonction de deux faits.

Le premier réside dans l’entêtement des dirigeants à récuser toute possibilité de changement démocratique qui renforce l’immunité interne, le second dans les stratégies mises en œuvre à une échelle plus globale, mondiale et régionale, visant à affaiblir les Etats et à défaire les liens nationaux pour faire émerger des classes dirigeantes totalement soumises à l’idéologie néolibérale.

Les reconfigurations géopolitiques que connaissent certaines régions du monde, au Moyen et Proche-Orient notamment, sont également à l’ordre du jour dans notre région. Ce qui rend la situation encore plus fragile est la nature de la crise nationale et multidimensionnelle qui ne cesse de s’aggraver et prendre des proportions encore plus alarmantes avec l’impact et les retombées désastreuses de la pandémie de Covid-19 qui altèrent de façon très sérieuse les capacités de l’Etat à répondre aux urgences d’aujourd’hui et aux défis de demain.

Hospitalisé le 28 octobre en Allemagne, le président Abdelmadjid Tebboune est loin des affaires de l’Etat depuis plus d’un mois. Quel est l’impact de cette longue absence sur le pays ?

Les Algériens sont enclins à croire en une malédiction. Le souvenir de l’ancien chef de l’Etat sur une chaise roulante, incapable de parler pendant que les notabilités du pouvoir se relayent de façon burlesque pour les rassurer, n’a pas encore été relégué dans l’inconscient collectif, que les voilà replongés dans un nouveau vaudeville.

Bien sûr, un chef de l’Etat peut tomber malade, mais suspendre tout un pays à un bulletin de santé prouve que l’Algérie ne s’est pas encore dotée d’institutions légitimes et pérennes capables de faire face à une absence prolongée du premier magistrat du pays et assurer la continuité de l’Etat et de ses différents services. Tout cela rend d’autant plus urgente une solution politique.

Que pensez-vous des résultats du référendum sur la révision constitutionnelle qui a été marqué par un fort taux d’abstention ?

Cette abstention massive exprime d’une façon claire le rejet du système dans sa globalité et renvoie à une profonde aspiration populaire pour l’instauration d’un changement radical dans le pays. Nous avons prévenu le pouvoir sur l’échec prévisible d’une démarche autoritaire et unilatérale.

Les décideurs n’ont pas vraiment mesuré les conséquences de la révolution citoyenne du 22 Février.

Ils continuent à s’enfermer dans un déni de la réalité en pensant qu’il est toujours possible, moyennant un bricolage constitutionnel et institutionnel, de faire illusion et sauver un système fossilisé et qui est de toute façon condamné à péricliter.

Tout cela fait perdre un temps précieux au pays au moment où il y a besoin d’un consensus interne fort pour faire face aux multiples défis et risques sur l’Etat national qui s’accroissent de jour en jour.

Vous avez appelé le pouvoir à mettre fin à la gestion sécuritaire et liberticide de la société. Vous attendez-vous à des gestes allant dans le sens de l’apaisement ?

Il est à espérer, dans l’intérêt du pays, que les décideurs mesurent la gravité du moment et changent enfin de paradigme en amorçant un processus politique qui posera les fondements d’une Algérie libre, démocratique et réconciliée.

Cela exige, en effet, une volonté et des gestes politiques forts, à commencer par la libération des détenus d’opinion et la levée de toutes les restrictions et entraves à l’exercice des libertés fondamentales et l’ouverture des champs politiques et médiatique.

Ces mesures permettront de créer un climat favorable à l’amorce d’un vrai dialogue national sans exclusive, en vue d’une solution politique consensuelle  et durable à la crise.

Comment trouvez-vous la résolution du Parlement européen sur la situation des droits de l’homme en Algérie, qui a été vivement critiquée et condamnée par les autorités algériennes ?

Le respect des droits de l’homme et des libertés est au centre de notre combat politique. Il s’agit d’une préoccupation et d’une aspiration majeure de nos concitoyens.

Il y a lieu de relever, toutefois, une lecture erronée des réalités algériennes dans la résolution du Parlement européen.

Parler d’«ethnie» ou de soi-disant «minorités» victimes de ségrégation ou autre est une ineptie. Ces parlementaires prêchent par européocentrisme.

Quant aux droits de l’homme, ils méritent une autre approche et sont trop précieux pour être enveloppés dans un tel discours et dans des stratégies et des équations d’intérêts visant à défendre ou à imposer des accords économiques dans le cadre de rapports asymétriques.

Cela dit, au lieu de l’hystérie «anti-ingérence» de certains relais du pouvoir, le meilleur rempart face à toute forme d’immixtion réside dans nos capacités à construire un régime politique démocratique, crédible, respectueux des droits de l’homme et des institutions solides, portées par un consensus interne fort et une large adhésion populaire.  

Le président français, Emmanuel Macron, a affirmé, dans une interview à Jeune Afrique, qu’il ferait tout son possible pour aider le président Abdelmadjid Tebboune dans sa «transition», le qualifiant au passage de «courageux». Des propos qui ont fait réagir certaines figures de l’opposition. Qu’en pensez-vous ?

 Les propos de M. Macron n’ont rien d’exceptionnel. Ils s’inscrivent dans la continuité d’une politique française qui dessert notre pays et qui a toujours considéré l’Algérie comme faisant partie de sa zone d’influence.

Cela étant dit, réduire la vie politique nationale aux déclarations d’institutions ou de dirigeants étrangers qui, au final, n’expriment que la continuité de leur politique à l’égard de notre pays, dictée par leurs seuls intérêts, n’est qu’une diversion dans laquelle nous refusons de nous inscrire.

La crise que vit notre pays ne trouvera d’issue que dans le cadre d’une solution politique interne et inclusive.

Après la conférence nationale pour le consensus, qui n’a pas abouti, vous lancez une nouvelle initiative d’une convention nationale qui rassemblera les acteurs politiques et les représentants de la société civile pour convenir ensemble d’un programme commun de sortie de crise. Les conditions de sa réussite sont-elles, cette fois-ci, réunies ?

Notre initiative de convention nationale s’adresse à l’ensemble des forces politiques et sociales du pays. Elle vise à presser le pouvoir à accepter un vrai changement politique. Nous restons convaincus qu’il n’y aura pas de sortie de crise sans un dialogue sincère et inclusif. Il n’y a d’ailleurs pas d’autres issues sinon d’opter pour le nihilisme et le chaos.

Nous sommes également confiants sur les chances de réussite de cette initiative, car la gravité du moment l’exige. Nous enregistrons avec satisfaction que cette idée, celle de la reconstruction du consensus national, est également souhaitée par beaucoup d’acteurs politiques, y compris d’animateurs raisonnables et responsables au sein du hirak.

Vous refusez d’intégrer des regroupements de partis, à l’instar du PAD ou des initiatives comme Moubadara 22. Pourquoi ?   

La culture du dialogue et du compromis fait partie de l’identité politique du FFS que nous n’avons jamais refusée. Sauf que nous considérons dans le cas du PAD qu’il ne constitue pas un cadre en mesure d’imposer le changement ou d’influer sur les événements. Notre conception est plus large, elle est fondée sur une démarche politique réaliste et inclusive. Nous encourageons toutes les initiatives d’auto-organisation qui consacrent en leur sein le pluralisme idéologique et qui encouragent le débat démocratique.

Notre conviction est qu’il ne peut y avoir de changements sans de véritables organisations politiques, syndicales et associatives.

Certaines voix se sont élevées pour déclarer la fin du hirak, après la suspension volontaire des marches hebdomadaires à cause du coronavirus. Etes-vous du même avis ?

Des groupuscules en Algérie et à l’étranger animés par des objectifs antinationaux ont cherché à phagocyter le mouvement populaire et l’entraîner dans des logiques d’affrontement. L’attitude du pouvoir et sa gestion sécuritaire et répressive ont renforcé l’emprise de ces groupuscules. A dessein bien sûr.

Le pouvoir s’est toujours refusé à avoir face à lui de vrais interlocuteurs politiques en mesure de proposer de vraies alternatives, préférant renforcer les plus démagogues et les plus extrémistes. L’objectif n’est autre que d’installer une bipolarisation, à l’image de celle que nous avons connue durant les années 1990, pour faire rater au peuple algérien, une nouvelle fois, la chance de reprendre son destin en main.

Il y a une certitude aujourd’hui : le populisme est l’allié objectif du pouvoir. Toutefois, la détermination de nos compatriotes à ne plus accepter les diktats et à exiger leurs droits fondamentaux demeure intacte.

L’échec du dernier référendum en est la plus spectaculaire démonstration. L’aspiration à la liberté, à la démocratie et à l’édification d’un Etat de droit et d’une République démocratique et sociale est une flamme qui n’est pas près de s’éteindre.

Source : El Watan

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