Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Saoudi Abdelaziz

L’étude qui date des 26 et 28 octobre 1989 est intitulée "Algérie, du soulèvement populaire d'octobre 1988 aux contestations sociales des travailleurs". Le défunt Saïd Chikhi (1944/1993) était fondateur de la revue de sciences sociales NAQD. 

Le soulèvement d'Octobre 1988 connaît actuellement une instrumentalisation rapide dans les discours et les meetings, dans les analyses et dans les mass-média. La différence à ces tragiques évènements est devenue familière et un consensus quasi général s'est fait autour de leur interprétation. Celle-ci consiste à voir dans "Octobre" l'aboutissement d'une crise économique et sociale liée au chômage, à la crise du logement... Il est devenu, aussi, à la mode d'associer "Octobre" à l'ouverture démocratique qui s'en est suivie. Ces deux associations – l'une située en amont, l'autre en aval – ont connu une carrière très rapide dans les discours politiques et idéologiques et, à force de répétition, elles sont devenues des lieux communs et se sont imposées comme autant d'évidence.
Et c'est précisément parce que le consensus s'est établi autour d' "Octobre" qu'il doit plutôt nous troubler et nous interroger. Il doit nous interroger car évoquer le chômage, la question du logement pour expliquer le soulèvement d'Octobre c'est tout à la fois dire tout et rien, confondre causes et effets et, surtout, opérer une réduction de la complexité des rapports sociaux en œuvre par l'évacuation de ce qui constitue le nœud central de l'Algérie d'aujourd'hui : le champ de la marginalité. Ce qui caractérise les groupes sociaux qui relèvent de ce champ de la marginalité c'est, comme l'indique Sami Nair, "La tendance à accéder de façon partielle et marginale aux ressources du système de production, leur exclusion radicale par rapport aux avantages et bénéfices liés à l'institutionnalisation politico-sociale, enfin un ethos de vie fondé sur ce que l'on pourrait définir comme une culture de la survivance" .
Ce même consensus fait autour d'Octobre doit aussi nous troubler car imputer aux "périphéries sociales" qui ont pris d'assaut les villes la capacité d'imposer la problématique démocratique nous semble un peu forcé. Admettre, en effet, que c'est l'action populaire qui a impulsé la dynamique démocratique c'est croire que celle-ci est l'œuvre du mouvement des masses elles-mêmes et c'est faire croire que les mœurs démocratiques peuvent naître après des décennies de misère sociale, de domination bureautique et de despotisme politique comme "la fleur du fumier".
Notre propos n'est pas de faire l'analyse des machinations de la classe dirigeante qui, oubliant qu'elle a imposé hier, par le Parti Unique, le silence à toutes les classes sociales, la répression de antagonismes sociaux, la tuerie et la torture aveugle du peuple, offre cavalièrement, aujourd’hui, le multipartisme pour sortir de la crise. L'objet des lignes qui suivent est plutôt de scruter les nouveaux rapports de force en train de naître et ce qui peut se traduire, à l'ombre de la "transition vers la démocratie" décidée par le haut, en nouvelles recettes de contrôle social et de domination politique. Nous privilégierons, dans cette étude, le diptyque ville/usine pour tenter de cerner l'état des rapports sociaux et la dynamique des "mouvements sociaux" avant et après Octobre 1988.
I. LE SOULEVEMENT D'OCTOBRE 1988
I. 1. LE CHAMP DE LA MARGINALITE
Le premier élément qui doit être pris en considération est sans aucun doute le chômage. En l'espace de trois ans seulement, le nombre de chômeurs a doublé (658 000 en 1985 – 1 200 000 en 1987) et si rien n'est changé, d'ici quelques années, le taux de chômage atteindrait les 31,7 % de la population active à l'horizon 2000 . C'est dire que pour des milliers et des milliers d'individus, c'est l'antichambre de la marginalité : ils sont dans la ville mais aux portes de la société.
Ils sont aussi de la ville car l'écrasante majorité d'entre eux n'a rien à voir avec le "lumpenprolétariat", fils de l'époque de l'industrialisation et de l'exode rural des années 1960 et 1970. Alors qu'au cours de cette période c'est la campagne qui envoyait sa population la plus jeune et la plus qualifiée vers la ville où l'industrialisation les attirait par ses offres d'emploi, il n'en est plus de même aujourd'hui. En effet, la circulation de la force de travail a connu depuis quelques années, un changement radical. Nous seulement elle procède d'un mouvement migratoire inter-urbain mais le mouvement d'exode rural se trouve lui-même inversé : les habitants de la campagne ne veulent plus aller à la ville mais exigent que celle-ci vienne à eux .
Mais voilà, la ville n'est plus relayée, depuis 1984, par l'industrialisation suite aux décisions des détenteurs du pouvoir consistant à baisser le taux d'investissement productif, à démanteler les grandes entreprises publiques et à réduire le recrutement de la force de travail.
La conséquence est que le pays, de plus en plus dénué d'activités économiques mais non d'agglomérations urbaines, sombre dans la crise et la misère, la diminution des offres d'emploi et les licenciements massifs du personnel mettant des pans entiers de la population active en "quarantaine sociale". C'est ainsi que 20, 30, 40 voire 60 % de la population sont mis hors histoire en arrivant sur le marché du travail sans possibilité d'insertion dans la sphère productive.
Il ne faut pas croire cependant que c'est la désindustrialisation qui soit la seule raison de la crise. C'est que la diminution de l'emploi se double aussi d'une forte sélection scolaire. L'école a cessé en effet d'être l'agent de 'l'intégration sociale en offrant aux "enfants du peuple" des possibilités d'ascension sociale. Bien au contraire, elle est maintenant vécue comme l’agent d'une sélection sociale et elle distribue tout simplement plus d'échecs que de succès : sur 100 enfants inscrits en première année fondamentale, seuls 4 jeunes arrivent à l'université et 300 000 à 350 000 exclus de l'enseignement général sont recensés, chaque année, par les statistiques officielles.
Ce sont assurément ces jeunes situés hors des cadres de socialisation ordonnée autour de l'école et de la sphère productive qui vivent le chômage de façon directe, brutale et destructrice. La société est perçue alors comme un ordre qui non seulement empêche de se constituer comme acteur social et collectif mais dans lequel tout concourt à se percevoir comme exclu et rejeté dans le champ marginal. Or cette conscience d'exclusion est de plus en plus accentuée par la rage quand les anciennes formes de régularisation de contrôle social se décomposent et se transforment en des espaces où se mêlent la misère, le mal de vivre, l'injustice, la domination et le vide de socialisation.
Social, le champ de la marginalisation est aussi d'essence urbaine. Il est lié à l'extension considérable des agglomérations urbaines et à leurs divers mécanismes d'exclusion.
Il convient, en effet, de noter que si la population a doublé en 20 ans (1966-1987), la population urbaine a, dans le même temps, triplé. Autre aspect important, ce ne sont pas les grandes villes qui ont connu le plus fort taux d'urbanisation mais plutôt leurs périphéries et les villes moyennes. Ce qui veut dire que ce sont les "faubouriens" qui ont assisté, au cours de la décennie écoulée, à l'explosion urbaine.
Or c'est au niveau de ces périphéries que la question de la reproduction sociale prend une signification dramatique et crée des foyers d'instabilité et de turbulence sociale. C'est ici que les mécanismes d'exclusion repoussent les groupes et couches populaires vers les zones les plus dégradées de la ville et où l’énorme concentration urbaine est refoulée dans des quartiers-dortoirs. L'allure de ces faubourgs populaires est connue : les équipements collectifs quasi inexistants, l'environnement est éclaté, les espaces "verts" sont détruits, les rues sont miséreuses. Quant aux conditions de logement, elles sont déplorables : l'exiguïté des espaces habités pousse les habitants à l'entassement soit à l'utilisation des pièces par roulement : ceux qui peuvent dormir le jour – les jeunes chômeurs – le font pour céder la place à ceux qui doivent dormir la nuit – leurs frères et sœurs ––.Mais la question urbaine ne suffit pas à expliquer les phénomènes de turbulence. Plus important est le fait que les faubouriens vivent un présent urbain fragmenté et parcellaire sans espaces d'échanges et sans niveau de sociabilité. En effet ce qui caractérise le cadre de vie du champ marginal c'est la débâche du symbolique traditionnel.
Alors que jusqu'à la fin des années 1970, les villes constituaient des extensions des campagnes, elles ne le sont plus depuis quelques années. Elles sont devenues des espaces de consommation où le gain facile, la spéculation et le marché parallèle prolifèrent.
Quant aux campagnes, elles sont elles-mêmes gagnées par la frénésie de l'urbanisation et leurs pratiques traditionnelles sont elles aussi taraudées par la consommation . Bref, le monde des faubouriens est la ville et leur univers celui de la consommation, lui-même exacerbé par l'universalisation de l'univers occidental de consommation.
La conséquence majeure de ce phénomène est que les anciennes solidarités et les régularisations du passé se sont complètement défaites. Dans ces conditions, les individus sont en état de perdition, de rupture d'ancrages et de certitudes. Une telle conséquence est particulièrement marquée dans le cas des jeunes tenus en marge de l'emploi et de l'école. Ces jeunes rejettent les valeurs du passé et ne veulent pas non plus vivre comme leurs parents. Ils sont acquis complètement à la consommation de masse et leur imaginaire social est tourné vers Paris, Naples, Copenhague qui les fascinent plus qu'Alger ou le Caire. Leur conscience est par ailleurs bâtie à l'encontre du travail car tous s'accordent pour trouver le fondement de la société ailleurs que dans le travail. Il faut dire que l'exemple de leurs parents est là pour que la réussite et le travail en usine ou dans les services se présentent à leur conscience comme deux entités opposées.Les jeunes d'hier refusaient de travailler la terre, les jeunes d'aujourd'hui refusent le statut d'ouvrier de bâtiment et d'usine.
Aussi si ces jeunes souffrent du chômage, ce ne sont pas tellement les valeurs du travail productif qui semblent servir d'appui à une conscience de soi ou le levier de la formation d'une action collective.
Dès lors, étant en mesure de rejeter les anciennes formes de régulation plus que d'en construire de nouvelles, ces jeunes vivent dans un "monde flottant", étant entendu que ce monde n'est pas créé par les tensions entre le traditionnel et le moderne mais par une société décadente parce qu'en pleine décomposition.
Cette décomposition a pour reflet l'éclatement de l'espace. Au fur et à mesure que l'urbanisation s'accélère, cet éclatement s'agrandit dans les villes et leurs périphéries. Partout surgissent des banlieues dortoirs dominées par le béton armé et le chaos ; les individus sont de plus en plus parqués dans des cités instaurant des ghettos lesquels se sont substitués brutalement au monde plus ou moins bien régulé des bidonvilles. Au code commun et au système de socialisation autour de l'usine qui caractérisaient ces derniers ont pris place des unités isolées et indifférentes les uns des autres et des micro-espaces urbains signifiant la mort de la ville et de la société.
Dans telles conditions où l'urbanisation se déploie avec ses ratages et ses mécanismes d'exclusion, ses déséquilibres et son vide de socialisation, ses espaces éclatés et ses normes étrangères à l'urbanité, le cadre de vie est alors le quartier ou la rue. Là, le dénuement, la monotonie et le despotisme au quotidien se conjuguent pour secréter des comportements "conformistes" et des normes de rechange pour survivre à la marginalité imposée par le système dominant. Les marginaux s'engagent alors dans le secteur informel de l'économie où la "débrouillardise", les "combines" et la délinquance professionnelle sont les règles. Ils agissent en se référant au code de l'honneur, ils s'affirment par des expressions et des gestes virils et ils se testent par des actes de courage et d'agressivité physique ... mais ces marginaux ont aussi d'autres logiques d'action : l'expérience des fréquents passages à tabac dans les locaux de police, le sentiment de vivre dans un système pourri et celui d'exister comme une foule et non pas comme un collectif, nourrissent des sentiments de révolte, de contestation et de refus.
Mais voilà, d'espace d'expression et de cadre de protestation, ils n'en ont aucun...
I. 2. DE LA FAIBLESSE DU MOUVEMENT SOCIAL A L'EXPLOSION POPULAIRE
Lorsque le soulèvement d'Octobre éclate, c'est tout le pays qui s'évanouit dans la crise. La société est alors sans boussole, les rapports sociaux sont en pleine décomposition, les discours des professionnels de la politique et des clercs sont creux et la scène du mouvement social est vide. Tout s'est passé comme si le procès de formation de la classe dirigeante ne s'est constitué que sur la base de l'exclusion et de l'affaiblissement de forces sociales susceptibles de conduire à un changement historique. Cette situation résulte non pas de l'absence de différenciation au niveau économique et social mais du fait principal que la classe dirigeante interdit l'expression autonome des revendications opposées, refuse l'institutionnalisation du conflit social et réprime tout mouvement social pouvant servir de levier à la formation d'une action organisée en stratégie.
Autrement dit, la crise dont il s'agit n'est pas seulement le produit de "dérégulation économique" ou l'effet des rapports sociaux capitalistes mondialement organisés. Ces paradigmes s'imposent mais non seulement ils ne suffisent pas pour expliquer totalement le système social global mais ils risquent, en occultant, de servir d'alibis à toutes les stratégies politiciennes aussi contradictoires soient-elles. En réalité, la cause structurelle de la crise est l'impasse d'un ordre social traditionnellement établi dans le pays et qui laisse toujours percer les contours de la permanence, de ce qui dure, de ce qui ne bouge pas au niveau des formes archaïques et sans cesse renouvelées de la domination politique et du contrôle social.
C'est ce procès de domination et de contrôle qui est à l'œuvre depuis l'indépendance du pays.
Mais alors que l'entrée dans l'Algérie de Boumediene et dans la "modernisation" économique se faisait par l'intégration sociale de toutes les classes sociales aux ressources liées au système productif et aux rétributions provenant de la rente pétrolière et l'exclusion politique de leurs libres confrontations, elle s'opère depuis quelques années par la marginalisation croissante des classes et couches productives.
Au cours de la décennie des années 1970, les revendications de ces classes trouvaient plus ou moins des solutions dans le cadre d'une gestion "princière" des entreprises. L'objectif de paix sociale primait alors sur tout autre finalité, même économique. De larges latitudes sont alors laissées aux cadres gestionnaires pour disposer de tous les instruments de la gestion de la force de travail et ce, afin d'étouffer les luttes ouvrières et d'empêcher que la classe ouvrière n'apparaisse comme force sociale. Attribution de prime, d'indemnités, de surqualifications, de revenus sans productivité du travail correspondante, recrutements massifs et concessions en matière d'œuvres sociales sont alors les procédés pour "pacifier" les relations sociales. A partir des années 1980, le décor bascule complètement : tous les instruments de gestion de la force de travail sont "réquisitionnés" par le pouvoir central . La suite est aujourd'hui bien connue : dévalorisation progressive de la valeur de la force de travail et marginalisation systématique des fractions jeunes et non qualifiées des classes productives .
Cette marginalisation économique et sociale est allée de pair avec la répression des luttes et résistances ouvrières que la classe dirigeante considère désormais comme un désordre à supprimer.
Là aussi, les procédures de neutralisation des conflits de travail sont "réquisitionnées" et les cadres gestionnaires sont invités à ne pas hésiter à faire appel aux forces de l'ordre pour réprimer toute velléité de résistance au sein de la classe ouvrière. C'est ainsi que des groupes ouvriers voient, tour à tour, s'abattre sur eux la violence institutionnelle : ceux de la base logistique Sonatrach de Béni–Mered et leurs collègues de Khémis-Miliana, ceux de la Sonitex, ceux de la Sonade d'Oran, ceux de l'unité ex-Sonama d'Alger, ceux du complexe textiles de Draa Ben-Khedda, ceux de Cimotra de Constantine, ceux de l'unité Emballages Métalliques de Kouba, ceux de l'unité DNC de Sidi-Moussa, ceux du CVI de Rouiba, et plus récemment, ceux de l'Ecomet de Saïda, ceux de l'Entreprise des Travaux Routiers de Jijel, ceux des mines de l'Ouenza, ceux de l'unité ENEL d'El-Achour... et encore ceux du CVI de Rouiba...
Presque partout le pouvoir politique a déchaîné sa violence prouvant par là qu'il se réduisait de plus en plus en une machine politique privilégiant ses appareils d'ordre et de répression.
Deux séries de conséquences majeures découlent de ce nouveau décor. Premièrement la dévalorisation du travail productif et la marginalisation des travailleurs jeunes et sans qualification conjuguent leurs effets avec ceux induits par la désindustrialisation et le démantèlement des Entreprises pour faire effilocher l'image de la grande usine. Les rapports sociaux industriels ne paraissent plus irriguer l'ensemble de la société et une distance considérable sépare aujourd'hui l'usine et la vie quotidienne. Il faut préciser que cette fracture ne procède pas uniquement de la crise économique mais plutôt d'un programme de mesures d'essence politique initié par le bloc social au pouvoir recomposé en direction des fractions dominantes d'orientation improductive et parasitaire. Dans ce cadre, il est désormais question de mettre en œuvre un nouveau mode de gestion, de nouvelles formes de contrôle social et de nouveaux instruments de régulation économique mais sans que l'usine demeure le centre de l'économie et de la société.
Mais il faut indiquer aussi que le monde du travail commençait déjà à s'épuiser avant cette nouvelle configuration institutionnelle. L'usine est devenue de plus en plus incapable de donner une image positive du travail productif et la domination sociale des cadres gestionnaires s'est éloignée de plus en plus des rapports techniques de travail. Quant aux conditions d'existence et de reproduction de la force de travail, elles n'ont pu fonder des systèmes d'identification stables ni assurer l'intégration des nouvelles recrues ouvrières. Dans ces conditions, les valeurs liées au travail s'épuisent et les jeunes, surtout commencent à fuir la condition ouvrière pour une société bien différente, plus éloignée du travail et plus hétérogène. L'absentéisme, le turn-over, le travail au noir étaient alors les formes d'esquive du travail en usine.
La deuxième série de conséquences a trait au mouvement des luttes ouvrières. Celles-ci ont fortement décliné dans les années 1980 : 922 grèves sont recensées en 1980, elles chutent à 809 et à 648 en 1987. A la veille d'Octobre 1988, la grève a bien paralysé la zone industrielle comprise entre Rouiba et Réghaïa ainsi que les centres des PTT, mais la moyenne mensuelle des grèves reste encore en-deçà de celle qui a caractérisé les années précédentes.
De fait, l'usine et les autres espaces productifs ont cessé, depuis quelques années d'être les moteurs des luttes sociales.
 
L'effervescence sociale des classes productives des années 1970 est bien tombée : les jeunes refusent le destin ouvrier, ils désertent le syndicat devenu, parce qu'on a éliminé les "meneurs", un cadre formel.
 
Alors que le refus et la révolte sont partout, les jeunes des classes populaires se trouvent face à une société qui se sépare morceaux par morceaux de l'usine, de ses formes de protestation et de ses modes d'action. La conséquence majeure est alors l'absence de mouvement social capable d'orienter le refus social vers un adversaire clairement défini et des enjeux susceptibles de se transformer en projet positif.
Dans le domaine des idées et des discours, la scène est tout aussi vide. Les stocks d'opinions préformées n'ont pas pu dégager le sens et les enjeux avec les classes populaires qui aménagent et négocient leurs rapports avec la société et la politique. Elles ont encore moins pu négocier la nature de leurs propres constructions du réel et les significations de leurs refus. Quant aux "discours réglés" et aux « prêts à porter » des professionnels de la politique et de l'embrigadement social, ils sont devenus creux... Mais alors cette crise des idées et des discours augmente le danger d'un écroulement catastrophique en privant le monde social d'un encadrement culturel et d'une infrastructure morale et intellectuelle, et ce d'autant que les classes populaires se désintéressent totalement de l'histoire officielle devenue un instrument d'étouffement de la mémoire sociale, de la religion instituée muée, parce que fermant les yeux sur l'arbitraire au quotidien, en recette de contrôle social, et de la "culture" de cour parce que celle-ci se préoccupe "moins de faire savoir que de faire dépendre"...
Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, que les marginaux et les marginalisés qui, rejetés dans les espaces originaux périphériques, ne peuvent en appeler ni à un univers de classes productives, ni à un mouvement social pouvant servir de cadre d'action, ni à un projet de société. Ils se mettent à adopter ce que Bertrand Badie nomme la "culture de l'émeute" . Celle-ci se nourrit de comportements informels, de pratiques de fuite et d'esquives aux appareils d'ordre, de normes de "classes dangereuses", de démonstrations spectaculaires, d'actions souterraines de dissidences... et enfin de discours religieux comme formes de protestation...
L'Islam est devenu le vecteur de toutes les protestations et c'est pourquoi "les mosquées s'ouvrent aux trottoirs des rues" . Mais la religion n'a pas toujours rempli cette fonction sociale. En effet, du temps de l'industrialisation rapide et de l'exode rural, elle a fait fonction surtout de compensation. De ce point de vue, l'Algérie est loin de présenter un cas particulier, les industrialisations ayant eux-mêmes connu cette situation où la religion offre aux individus un espace d'enracinement.
Cette fonction de compensation s'explique à partir du moment où l'industrialisation a provoqué le laminage des systèmes d'appartenance traditionnels des migrants venus des campagnes.
La religion apparaît alors comme un palliatif nécessaire au système socio-économique venant combler le vide social et culturel que ce dernier instaure. Aussi coupés des repères ancestraux, sans prise sur le devenir collectif et réduits à de simple porteurs de forces de travail dans un système qui les déroute, les migrants en appellent à la région pour offrir des repères stables, ou lieu d'ancrage pour leurs angoisses et leurs espoirs et un espace de communication.
Ce qui vient d'être dit de l'Islam est, toutes proportions gardées, valable pour le charisme de Boumediène. Les rythmes fiévreux de l'industrialisation, l'ébranlement du cadre traditionnel, le bouleversement des univers des collectifs d'individus par la promotion et la mobilité sociales, l'exode massif des migrants, conjuguent leurs effets avec le despotisme policier pour intégrer toute l'activité sociale dans le cadre étatique. La conséquence est que toute la société s'est trouvée en état d'anomie et d'atomisation dans lequel chaque individu se trouve isolément face au pouvoir anonyme et omniprésent. Aussi face au désarroi devant ces réalités si mouvantes et si éclatées, aux sentiments contradictoires de craintes devant l'arbitraire et d'espoirs égalitaires, des couches assez larges de la population sont à "la recherche d'un sens globalisant et d'un système unificateur" .
C'est Boumediene qui va personnifier ce sens et ce symbole en permettant de réunir mobilisation et obéissance, enthousiasme et silence, nationalisme à l'extérieur et oppression nationale à l'intérieur, participation et exclusion, "avenir radieux" et présent misérable... C'est la perte de ce sens et de ce symbole qui est à l'origine de l'explosion des sentiments populaires lors des obsèques du chef de l'Etat. C'est en somme plus l'aspect sécuritaire que la nature du régime qui a fait pleurer les couches populaires.
Mais depuis, la situation a changé parce que le système social global, en entrant dans la crise, a produit d'autres mécanismes de domination et d'opposition. Les jeunes marginaux ont désormais un enracinement urbain mais la ville, dénuée de dessein culturel, instaure des ghettos. La sphère publique est à la sécularisation mais la vie quotidienne n'offre aucun espace d'échanges et d'épanouissement.
Le symbolique officiel est en pleine débâcle mais les classes populaires sont sans relation avec un idéal universel et ne peuvent s'autoriser d'une utopie de transformation sociale pour contester l'ordre établi. Des exigences considérables de bien être préoccupent la population mais celle-ci est confrontée à une situation où le niveau de vie augmente de manière vertigineuse pour une petite minorité et où l'angoisse des lendemains est lot de tous les autres.
C'est alors que les périphéries entières vont se mettre à "l'heure de pointe pour les dieux" . Là, des leaders "intégristes" ont peu de peine pour donner un sens à la domination subie et organiser la révolte des jeunes pour lesquels cette domination est illégitime et ne prend la forme d'aucun rapport social...
L'Islam incarne alors le bien par opposition au mal, le vrai par opposition au mensonge, la justice par opposition à l'arbitraire, la morale par opposition à la corruption.
Toutes les tours du régime sont contenues dans ces dénonciations lesquelles sont, bien qu'exprimées sous le couvert de la religion, plus liées aux conditions d'existence des gens qu'à leur vie dans l'au-delà, et plus à des questions idéologiques qu'à des problèmes métaphysiques.
Mais les potentialités de contestation et de rupture des marginaux sont multiples et débordent de toutes parts la mosquée. Elles ont comme points de chute les stades à l'intérieur desquels les jeunes vont révéler leur puissance explosive. N'ayant guère de lieux de rassemblement et de manifestation collectifs, des dizaines de milliers de jeunes apprennent à se rendre à ces endroits pour exprimer leurs protestations.
Celles-ci prennent la forme d'une véritable action subversive : les jeunes développent une ironie mordante, expriment leur esprit moqueur dans des farces en raillant, sous forme de vers, l'arbitraire et les personnalités de la classe politique. Le symbolique officiel est alors taillé en pièce et une sorte de cynique se mêle à une dissidence et à une raillerie d'autant plus perçantes qu'elles compensent la rage produite par l'impuissance d'agir. Mais au fur a mesure que la situation se dégrade et que la population manque de l'essentiel – pénuries de biens de consommation, d'eau, de logement... – les jeunes apparaissent de plus en plus comme porteurs de radicalité :
Les stades s'ouvrent aussi tout comme les mosquées à la rue et du même coup à la ville.
La révolte embrasse la ville et une série de soulèvements populaires commence à secouer une grande partie du pays, plongé dans une crise économique et sociale généralisée. La première grande secousse parvient de la Casbah quartier populaire d'Alger en 1985. Constantine et Sétif connaissent ensuite l'explosion en novembre 1986. La riposte des autorités ne tarde pas : occultant la contestation, la rébellion et la révolte et réduisant leurs valeurs significatives à des "actes de délinquance", elles font intervenir leurs forces de répression.
Mais la révolte ne s'arrête pas et gagne, en septembre 1987, Aïn-Abid où des milliers de personnes occupent le siège de l'APC pour revendiquer l'eau et l'électricité. Les habitants d'Azazga font de même en 1988 : c'est ensuite au tour d'Oued-Oussera de connaître des manifestations populaires : les habitants endommagent les locaux de la Kasma du F.L.N. et de l'APC mais sont réprimés par les brigades anti-émeutes et les forces de sécurité qui procèdent à des arrestations.
Dans la même année, les villes de Saïda et de Mostaganem sont aussi les lieux de l'explosion populaire et dans les deux cas la répression ne s'est pas fait attendre. Partout, c'est l'accumulation des contradictions urbaines et sociales et leur exacerbation qui induisent d'elles-mêmes les soulèvements populaires.
Suivront alors Ouenza, Miliana, Bordj-Bou-Arreridj, Batna... et bien d'autres villes connaissent la spirale des manifestations et répressions. Mais au niveau de tous ces évènements, deux constantes semblent se dégager : ils prennent tout à fait l'allure de manifestations de la périphérie contre le centre, du peuple des périphéries régionales contre la capitale où se prennent les décisions économiques et sociales.
Mais ces troubles ne procèdent pas de la politique mais du besoin moderne de bien être ; aussi seules comptent les questions locales qui se substituent aux questions politiques nationales.
C'est comme si les classes populaires se sentent plus appartenir à des systèmes d'ordre sociaux fondés sur des lieux et personnifiés par les serviteurs de l'Etat (le responsable du Parti, le Maire ou le Wali) qu'à un système national de classes sociales. On reconnaît là, la logique d'action des classes et des couches marginalisées.
En attendant, entre les problèmes qui commandent l'Etat et ceux qui alimentent les révoltes populaires, c'est le vide, et le premier va échouer dans ce qu'il semblait être son point fort, son aptitude supposée à imposer ses normes, ses commandements et ses mensonges.
C'est le 5 Octobre : le soulèvement populaire embrasse toute la ville d'Alger ainsi que d'autres villes. Cette fois-ci ce ne sont plus les brigades anti-émeute qui interviennent mais les chars ! C’est l'horreur suivie de la terreur...
Plus révélatrices pour notre propos que la chronologie de ces tragiques évènements, nous apparaissent les significations du soulèvement populaire d'Octobre. Elles sont essentiellement au nombre de deux. D'abord, contrairement aux descriptions d'E. Hobsbawn pour qui les mouvements sociaux "primitifs" caractérisant la genèse de l'Europe moderne ne sont jamais orientés vers l'Etat et le pouvoir politique mais uniquement vers les riches et les puissants, le soulèvement d'Octobre fait de l'Etat un adversaire concret : c'est contre les A.P.C., les Kasmas du Parti, les locaux de la Daïra, les Commissariats de Police, les Edifices ministériels... bref contre les représentants du pouvoir politique que s'est tournée la colère des jeunes. C'est contre les symboles de la domination – et on non pas ceux de la richesse – qu'apparaissent les actes de révoltes. En somme, les jeunes ont désigné, dans la rue, la véritable cible .
Mais si les jeunes, les marginaux ont indiqué la cible, ils ne peuvent, en revanche, montrer la voie.
 
En effet, leur révolte se détermine uniquement contre, ne formulant aucun projet pour l'avenir : ils s'insurgent assurément contre une situation intolérable, mais ils sont plus motivés par la rage d'appartenir au champ marginal que par des utopies de transformation sociale. Ils constituent des puissances explosives mais leurs actions ne véhiculent pas une thématique d'émancipation.
Trop marginalisés, trop dominés pour pouvoir assembler tous les éléments définissant le sens de leur domination, trop dépendants pour se porter vers des références précises, trop indifférents aux slogans politiques pour accepter des modèles "réglés" de mobilisation, les jeunes ne peuvent avoir la capacité de formuler leur propre problématique ni laisser entrevoir la société à laquelle ils aspirent par rapport à celle qu'ils rejettent.
On scrute, dés lors, la voie dans laquelle il faut aborder la problématique du soulèvement d'Octobre. Celui-ci est le produit d'un modèle de relations sociales marqué par le refus de l'institutionnalisation de la revendication et d'un système de pouvoir qui, enclin à concentrer ses efforts sur l'exercice de la répression, favorise la conversion de cette revendication en révolte.
Le soulèvement d'Octobre consacre la faillite d'un système de pouvoir qui prive la scène politique de ses possibilité d'ouverture et de régulation en interdisant l'expression de revendications opposées, en étouffant toute initiative émancipatrice de la connaissance critique et en plongeant la société dans une profonde indigence morale et intellectuelle.
Il résulte, alors, d'un ensemble de facteurs qui ont pour nom : "désenchantements engendrés par des échecs répétés, propagation d'une sous-culture, absence de classes ou de groupes sociaux capables d'animer des projets historiques, contrôle sévère de toute pensée critique... bricolage idéologique du Parti-Unique... . Tous ces facteurs finiront, parce que générateurs de crise de légitimité et de détérioration croissante des rapports entre gouvernant et gouvernés, par orienter vers la fermeture le système social global et dans lequel l'Etat et la société, privés de toute armature politique, intellectuelle et morale s'affrontent par la violence.
Que penser alors des réformes politiques d'essence libérale qui ont fait suite aux événements d'Octobre ?
Où trouver cette vertu démocratique qui a pu donner naissance subitement à l'ouverture du système politique et à l'institutionnalisation du multipartisme ? Or, sur ce point, la réponse parait maintenant claire : aussi important que fut le soulèvement d'Octobre, ce n'est pas celui-ci qui a été l'acteur principal du changement institutionnel mais le pouvoir politique lui-même qui s'est efforcé, après un bain de sang, de s'émanciper de sa profonde crise de légitimité : la politique économique et sociale est en faillite, la "pacification" de la société par la rétribution des revenus de la rente est désormais impossible, le travail a perdu son sens dans la société et pour les individus et le champ marginal fait peser de plus en plus ses actions dangereuses sur les détenteurs du pouvoir. Au même moment, la société connaît de grands bouleversements mais elle est lasse de s'entendre marteler les même discours et les mêmes anciens, et de se voir imposer l'image du "peuple-un" où "chaque citoyen se perd dans la foule". A ce tableau plutôt sombre, il faut ajouter le rêve, qui n'est plus un secret pour personne, que représente le capitalisme pour les fractions bourgeoises et "bourgeoiséifiées" de la société.
C'est cette situation qui fait que l'initiative des réformes politiques est venue incontestablement d'en haut et que "l'ouverture démocratique" n'est pas née des mouvements de la rue.
L'initiative est revenue au prince au moment où les détenteurs du pouvoir ayant échoué dans leurs prétentions à développer le pays et disposant de très faibles relais au sein de la société et des périphéries sociales, cherchent à s'attirer les faveurs d'une nouvelle base sociale. Aussi ces détenteurs du pouvoir n'ont-ils pas d'autres options et ce d'autant que les réformes politiques peuvent servir d'habile contre-feu : elles fournissent à la fraction des élites politiciennes la manière de disqualifier la révolte des villes et de substituer les urnes à la colère des marginaux.
Mais si ces réformes politiques engendrent assurément des formes nouvelles de domination, elle induisent, en revanche, des brèches institutionnelles en desserrant les écrous et en créant des espaces où la société peut apprendre à se défendre – et cela ne serait-ce que "par devoir à l'égard des enfants mitraillés en Octobre qui garderont le mérite impérissable d'avoir fait reculer la peur"15. Octobre 88 a d'ailleurs permis à l'intelligentsia de sortir quelque peu de son somnambulisme social et aux classes productives de déclencher une vague de grèves sans précédent.
II. LES CONTESTATIONS SOCIALES DES TRAVAILLEURS

II. 1. LES TRAVAILLEURS EN GREVE

Dimanche 25 Septembre 1988 : les 9 000 travailleurs du CVI se mettent en grève. Le lendemain se tient une Assemblée Générale avec les autorités politiques, administratives et syndicales mais sans succès : la grève est maintenue pour le 27 Septembre. Ce jour là, tous les travailleurs de la zone industrielle de Rouiba et de Réghaia rejoignent le mouvement et, forçant les troupes anti-émeutes, font jonction avec ceux du CVI pour occuper la rue. Les habitants de Rouiba apportent alors leur solidarité et, forts de ce soutien, les travailleurs en grève accueillent par des huées le Wali, le Mohafed et le Secrétaire Général de l'UGTA venus discuter de leurs problèmes. Il est procédé, le même jour, à l'arrestation d'une vingtaine d'ouvriers mais ils sont relâchés le lendemain. Mercredi 28 septembre : c'est l'affrontement entre les troupes anti-émeutes et les ouvriers ; ces derniers regagnent leurs unités de travail et dégagent des délégués de base pour discuter de leurs revendications avec les autorités. Ils décident la reprise du travail pour le 1er octobre. Mais la contestation gagne ce jour-là les services des PTT où le même scénario est joué : grèves dans certains Complexes d'Alger, interventions et intimidations des autorités, désignation de délégués grévistes et reprise du travail au bout de 4 jours.
Ces luttes qui ont un retentissement national servent, en quelque sorte, de détonateur. Alors que le nombre de grèves est, entre janvier et septembre 1988, de 500 il atteint, entre Octobre et décembre de la même année, un chiffre jamais connu dans l'histoire sociale du pays : 1433. Au nombre de grèves relativement stationnaire et bas des cinq années précédentes (moyenne annuelle de 779) correspond donc un décollage de la courbe de ces grèves en 1988 (1933 au total).
C'est assurément le mois de Novembre qui voit le mouvement atteindre son paroxysme : 824 contre une moyenne mensuelle de 68 grèves en 1985, de 58 en 1986 et de 54 en 1987. A partir de ce mois le pays semble s'embraser et presque partout les travailleurs font passer leurs insatisfactions latentes à leur expression explicite. La grève commence à concerner toutes les catégories de travailleurs, des BTP à l'industrie en passant par les services et les administrations publiques. Toutes les wilayas sont, à l'exception de Tindouf, touchées par le mouvement de contestation généralisée17.
L'aspect frappant de ce mouvement est que les travailleurs semblent se lancer dans des luttes vraiment collectives et non pas simplement communes comme c'était le cas des années 1970 et du début des années 1980.
En effet, c'est au même moment et c'est avec les mêmes revendications que se déclenchent les grèves. Entre le 12 et le 13 Novembre, ce sont plus de 20 grèves qui sont déclenchées dans la zone industrielle d'Annaba. Plusieurs unités feront de même entre 15 et 19 dans la même ville. Dans la wilaya de Boumerdes, c'est le 12 novembre qui voit l'agitation ouvrière se déclarer en plusieurs endroits (CVI, SNTR, EMAC...). Il en est de même pour Aïn-Defla où plus de 20 unités se mettent en arrêt de travail le 19 Novembre... C'est donc moins un processus de déferlement de grèves qu'un mouvement de concertation collective qui semble présider à la contestation généralisée des travailleurs. La détermination des grévistes est par ailleurs attestée par la durée moyenne des conflits. Cette durée est relativement longue et certaines grèves comme celle de Bâtiment de Rouiba ou comme celle de l'unité de mécanique lourde (Annaba) durent soit une semaine, soit plus 10 jours.
Les premiers mois de l'année 1989 témoignent encore de l'ampleur du refus du monde du travail. Il y a presque autant de grèves au cours du premier semestre de cette année (1 905 grèves) que tout au long de l'année 1988.
C'est donc l'aspect massif voire unanime des grèves qui caractérise les neufs mois d'Octobre 88 à Juin 1989 : il y a plus de grèves pendant ces neuf mois qu'au cours des quatre années précédentes.
Tout comme l'année précédente, toutes les branches économiques sont concernées par le mouvement de grève. Il en est de même pour toutes les wilayas, y compris celles qui ne sont pas tellement industrialisées comme Blida, Tizi-Ouzou, Bedjaïa, Biskra, Médéa... Il faut indiquer aussi que l'agitation gréviste ne concerne plus seulement les ouvriers du bâtiment et de l'industrie mais également d'autres couches sociales appartenant notamment aux service de la formation, de l'éducation, de la santé, des banques. Bref, tous ces arrêts de travail qui s'étendent comme une marée finissent par donner l'impression que c'est le pays tout entier qui est en grève.
Cette impression est d'autant plus forte que les grèves touchent cette fois-ci les lieux névralgiques et ont une grande portée nationale. Deux jours de grève des travailleurs de l'unité de distribution du carburant de Naftal paralysent Alger. Celle-ci connaîtra la même paralysie suite aux grèves des travailleurs de la TVC (Transport des Voyageurs) et de ceux des travailleurs des PTT. Ces derniers poursuivent, de fait, leur mouvement d'Octobre et de Décembre 1988 sauf que cette fois-ci sont les 38 000 postiers qui sont en grèves nationale (du 19 au 23 Mars).
Autre trait marquant, toutes les grèves qui se suivent témoignent, à travers leur durée, d'un certain radicalisme des travailleurs. La grève au Complexe d'Aït-Idir dure 23 jours, celle des 2 400 ouvriers de la Cotitex de Batna plus d'un mois, celle de leurs collègues de Draa-Ben-Kheda 33 jours, celle des travailleurs de l'ENGC plus de 6 mois... C'est que, un peu partout, les travailleurs en grève ne trouvent plus d'interlocuteurs en face d'eux : l'Etat profondément divisé en groupes d'intérêts particuliers et habitué à gérer la société sur la base de rapports archaïques de pouvoir est incapable d'engager des négociations avec cette forte poussée du mouvement de grève et de contestation sociale.
L'une des principales raisons de cette forte poussée de grèves tient dans le désenchantement de l'ensemble des travailleurs et des autres catégories de salariés par rapport au système social global.
La configuration de celui-ci est fondée sur une structure de classes désormais visible socialement. Face aux prolétaires et aux groupes marginaux qui manquent de l'essentiel – de l'emploi, du logement, de la santé, du savoir... – prospèrent des "ventres dorés" qui étalent leurs richesses de façon ostentatoire. Mais cette configuration du système social global n'est pas liée à la constitution d'un système économique particulièrement compétitif et efficace et la structuration de classes n'est pas non plus "justifiée" par des structures productives adéquates.
Bien au contraire la classe dirigeante a "donné le pas à la bourgeoisie improductive et arriviste sur ses travailleurs intellectuels et manuels" et l'Etat est désormais réduit à des appareils de prédation engagés dans des rapports de clientélisme, de parasitisme, de corruption... avec les différentes composantes de leur base sociale. En mettant en avant la nécessité d'un rétrécissement du rôle de l'Etat, les détenteurs du pouvoir ont porté un coup d'arrêt pour tout ce qui constitue les conditions du droit à l'existence des prolétaires et des masses marginalisées mais, en revanche, ils ont fait basculer la balance en faveur des grosses affaires, du marché noir, de la spéculation...
L'Etat se désengage de l'économie pour faire fonctionner les lois du marché mais ce n'est pas la loi de la valeur – et donc le travail et le capital – qui organisent la société mais l'informel et le trafic. Le résultat est que, en quelques années seulement, la scène sociale est occupée par deux sociétés, deux mondes qui se côtoient mais dont les intérêts sont désormais inconciliables : le monde des prolétaires et de l'écrasante majorité des couches moyennes salariées dont le travail n'est pas côté, de l'autre le monde des prédateurs dont la fortune est l'étalon de la hiérarchie sociale.
Dans ces conditions, les discours politiques sont devenus rapidement obsolètes et tombent en désuétude. Et parce que les conditions qui ont prévalu du temps du "populisme" n'existent plus, la situation nouvelle provoque alors des interrogations et des critiques. Le parti unique, le peuple unique, l'absence du droit de grève et de la liberté syndicale... ne peuvent plus servir d'alibis ni d'instruments institutionnels pour dominer une société qui changé de tout en tout...
Le désenchantement n'est pas le seul facteur qui explique la montée de la contestation sociale des travailleurs. Celle-ci procède aussi de la stabilisation forcée du monde du travail. Chômage, licenciements, compressions d'effectifs et réduction drastique de l'emploi ont provoqué une mutation dans les rapports de force dans le monde du travail. Le turn-over a chuté entre 1984 et 1987, le collectif des travailleurs est, du coup, un peu plus ancien et plus stable. Aussi cette stabilisation de la main-d'œuvre qui est, par ailleurs, plus urbaine, plus jeune a rendu les travailleurs plus préoccupés de ce qui se passe sur leurs lieux de travail.
Une nouvelle race de travailleurs – les jeunes ouvriers – sûre de ses droits sociaux et civiques est prête alors à s'assumer pleinement, désenchanté qu'elle est face à une situation faite de solutions mitigées et de promesses différées...
La situation politique est assurément l'élément qui vient compléter cet ensemble de données. Après le soulèvement d'Octobre, les couches moyennes retrouvent l'usage de la parole et médecins, avocats, journalistes et universitaires se solidarisent avec les victimes de la répression confisquées au soir de l'indépendance du pays et leurs assemblées, leurs pétitions et leurs actions sont faites sous les mots d'ordre de liberté d'expression et d'association, de liberté syndicale et de droit de grève. C'est ce contexte qui voit les couches moyennes s'engouffrer dans toutes les brèches qui explique la forte poussée des grèves des travailleurs au mois de novembre 1988.
Les administrations, les établissements et les usines foisonnent alors d'idées quant à la façon d'organiser la société algérienne ; les langues se élient, la peur de la répression est tombée et les appels à la grève trouvent des échos au sein des collectifs de travailleurs. Ceux-ci expriment alors leurs demandes avec une intensité jamais vue et, renversant presque partout les cloisons des structures syndicales prisonnières du Parti-Unique, importent leurs actions grévistes au centre des débats.
Le soulèvement d'octobre et la contestation sociale qui l'a suivie ouvre la voie à l'amendement du système, et l'adoption d'une nouvelle constitution en février 1989. Celle-ci reconnaît les "associations" à caractère "politique" mais, d'essence "libérale" et teintée d'"un Présidentialisme fort"20, elle s'adresse de fait à la classe moyenne désireuse de faire une carrière politique. Sinon, pour le reste de la société (classe ouvrière, couche et groupes sociaux marginalisés) la nature du pouvoir politique ne change pas et comme le souligne M. HARBI
 
"Hier celui-ci donnait un peu de pain mais enlevait la liberté ; aujourd'hui il enlève le pain mais distribue quelques bribes de liberté".
 
Mais la classe ouvrière n'est pas entièrement dupe de cette conversion du système politique et suspectant ce nouveau libéralisme d'être une sorte de "multipartisme de palais", elle fait encore entendre sa voix à travers ses plusieurs centaines de grèves au cours des mois de Mars et d'Avril 1989 (855 grèves). L'agitation ouvrière devenue désormais permanente va culminer publiquement le 1er mai de cette année : ce jour là, les travailleurs ont fait oublier le "1er Mai" devenu une "date gouvernementale" où ils étaient sommés de faire la preuve de leur "mobilisation autour de la direction politique" et faisant sauter la haute surveillance sous laquelle était tenu le monde du travail, ils sont descendus en masse dans la rue pour avancer leurs différents mots d'ordre et donner un contenu social à la "démocratie".

II. 2. LES REVENDICATIONS DES TRAVAILLEURS

Les revendications des travailleurs s'organisent autour d'un certain nombre de thèmes dont les principaux ont trait aux rémunérations (1 209 grèves en 1988), à la contestation de l'encadrement (474 grèves), aux relations professionnelles (315 grèves), aux conditions générales de travail (304 grèves) et aux conditions de vie (transport et logement : 233 grèves).
Les rémunérations (salaires et accessoires) demeurent à la fois le pivot et la pôle de l'action des travailleurs. S'il en est ainsi, c'est que le pouvoir d'achat des salariés et plus particulièrement de la catégorie sociale la plus démunie, celle des ouvriers et des petits fonctionnaires, a fortement baissé. Tous les témoignages s'accordent en effet pour montrer que la hausse du taux d'inflation a fini par irriter les travailleurs lesquels, confrontés à l'inexistence de procédures de révision des salaires, ont dû recourir à l'action gréviste pour tenter de faire rattraper les salaires distancés sans cesse par les prix.
Mais si les salaires n'ont pas manqué, comme pour les années précédentes, de figurer au premier plan des revendications des travailleurs, l'exigence de ces derniers prend, à partir d’Octobre 1988, une forme nouvelle : c'est autour du pouvoir d'achat et des conditions de reproduction de la force de travail que les travailleurs se mettent en grève. Autrement dit, c'est le niveau de vie et non pas seulement la hausse des salaires qui apparaît comme la toile de fond des revendications. Il n'est plus tellement question pour les travailleurs d'octroi de primes ou d'indemnités quelconques mais de coût de la vie, de pénuries, de m
 
Source : Facebook
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article