Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

La barre des 7 milliards de Terriens a été franchie fin 2011 et la projection moyenne des Nations unies pour 2050 fait état d'un chiffre de 9,3 milliards pour une population mondiale en voie de stabilisation. Les questions qui surgissent le plus souvent aujourd'hui face à ces perspectives sont liées à la capacité de l'agriculture de nourrir ces enfants de la Terre ou à leur impact écologique sur la biodiversité et les écosystèmes.

 

Dans un ouvrage lumineux, Hervé Le Bras, qui dirige le laboratoire de démographie historique à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), montre que cette interrogation, si légitime soit-elle, n'est que le énième avatar d'une série de peurs associées au concept de population mondiale depuis son invention – somme toute assez tardive – au XVIIe siècle. « L'entrelacement des thèmes de la population et de l'apocalypse permet, écrit-il, de mieux comprendre le catastrophisme dont la démographie est porteuse dans l'opinion », les exemples les plus célèbres étant ceux de Malthus et, plus récemment, de Paul Ehrlich, avec son fameux livre de 1971 La bombe P.

 

Au fil des siècles, raconte Hervé Le Bras, le concept de population sert de terreau fantasmatique à une série de théoriciens qui s'en servent pour expliquer la division en classes de la société, justifier le darwinisme social, le racisme, l'eugénisme. Jusqu'à arriver à l'idée délétère que la menace, c'est la surpopulation de l'autre, avec des ouvrages tels que Le peuple blanc va-t-il disparaître ?, de Friedrich Burgdöfer, un des démographes du régime nazi.

 

Même si la fin de la Seconde Guerre mondiale fut l'occasion de réaffirmer que tous les hommes étaient égaux en droit, on n'en a pas moins continué de subdiviser la population mondiale en fonction de son taux de fécondité, les hiérarchies biologiques de l'entre-deux guerres s'étant insidieusement métamorphosées en différences entre sociétés modernes et sociétés traditionnelles, pays industrialisés (ou riches) et pays en voie de développement (ou pauvres). « Le darwinisme social, qui, comme son nom l'indique, « biologisait » les rapports entre classes sociales, était devenu un darwinisme continental opposant l'Europe et l'Amérique du Nord aux autres continents », écrit Hervé Le Bras. Dans ce cadre, il est devenu indispensable pour les pays dits développés de juguler la fécondité des autres, le prétexte étant la limite des ressources en nourriture mais aussi la peur, toujours d'actualité, pour l'Europe et l'Amérique du Nord d'« être envahies et colonisées par de gigantesques masses de migrants »...

 

Au bout du compte, la notion de population mondiale continue d'être un épouvantail, le miroir de toutes les craintes : crainte de la famine, crainte du vieillissement et de la dépopulation des pays riches, crainte de l'invasion par les « excédents » des pays pauvres surpeuplés, crainte, enfin, que les espaces naturels soient irrémédiablement grignotés, abîmés ou carrément détruits par tous ces hommes et femmes.

 

Mais Hervé Le Bras démontre, exemples à l'appui, que la corrélation entre population importante et outrages à la nature est loin d'être toujours évidente : « Les défrichages amazoniens profitent aux grandes sociétés américaines qui importent le soja et le maïs pour la nourriture animale ; les cultures de palmiers à huile d'Indonésie sont destinées à l'exportation, de même que l'économie de grandes plantations d'arachides, coton, cacao et bananes sur les côtes africaines. » Dans le même temps, la France qui bat, année après année, ses records de population et dispose d'un taux de fécondité haut pour un pays d'Europe, n'a jamais eu autant de forêts depuis le Moyen-Age... Au lieu de prendre le nombre de Terriens comme source de tous les maux, y compris les maux écologiques, il faudrait d'abord s'intéresser, conclut Hervé Le Bras, aux rapports de force entre sociétés riches et pauvres.

 

 

Pierre Barthélémy, 29 juin 2012. Passeur de sciences

 

 

Vie et mort de la population mondiale, d'Hervé Le Bras (co-édition Le Pommier / Universcience, 188 p., 10 €)

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article