Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Saoudi Abdelaziz

 

Les nécrologies du premier chef d’Etat de l’Algérie indépendante abondent. Le raccourci biographique de Kadi Ihsan restitue de manière vivante le parcours de celui qui fut d’abord connu comme footballeur de l’Olympique de Marseille.

 

 

Ahmed Ben Bella, vie et mort d’une icône anticoloniale du Tiers monde, controversée en Algérie

 

Par El Kadi Ihsane

 

 

La vie d'Ahmed Ben Bella, décédé ce mercredi à l’âge de 96 ans à son domicile algérois, est un roman du 20ème siècle. Décoré de la Croix de guerre au début de la Seconde Guerre mondiale au sein de du 141e Régiment d’infanterie alpine à Marseille, il a reçu trois ans plus tard la médaille militaire des mains du général de Gaulle pour son attitude héroïque dans la conquête du Monte Cassino, en Italie. Le jeune Ahmed a 27 ans et aurait dû mourir au front comme deux de ses frères, mobilisés pour libérer la France. Son entame de carrière de footballeur à l’Olympique de Marseille est déjà un vieux souvenir.

 

 

Les massacres du 8 mai 1945 arrivent alors. Radicalisation. Cinq années plus tard, lorsqu’éclate "l’affaire de l’OS", la branche armée du MTLD, l’organisation politique indépendantiste du mouvement national algérien, Ahmed Ben Bella est un autre homme. Il a succédé à Hocine Aït Ahmed, son complice et rival de toujours, à la tête de l’OS et se retrouve, à ce titre, être l’homme le plus recherché d’Algérie. Les deux hommes ont organisé une année plus tôt, le 5 avril 1949, l'attaque de la poste d’Oran, qui rapportera 3 millions de francs de l’époque aux préparatifs de l’insurrection armée, tout en passant aux yeux de la police coloniale pour un acte de banditisme.

 

 

Ahmed Ben Bella est arrêté en mai 1950 et aurait dû, en toute logique, connaître le sort de dizaines de militants nationalistes qui ont vécu la Guerre de libération comme prisonniers. Le sort en décidera autrement. Son évasion, le 12 mars 1952, de la prison de Blida avec son compère Ali Mahsas, met la ville sous état de siège. Les deux hommes sont réfugiés, par une nuit fraîche et pluvieuse, chez un militant du réseau. Imprévu, la famille a fêté la naissance d’un fils, la veille, et le quartier entier défile pour les félicitations. Ils se réfugient dans la niche du chien. « Ali a pris froid et s’est mis à tousser. Un cauchemar. J’ai dû l’étouffer toute une partie de la soirée. Nos têtes étaient mises à prix. Et les agents de la France pullulaient (1).» Pour Ahmed Ben Bella, « les aboiements du chien, en couvrant la toux de Ali, ont été un allié» de son destin.

 

 

Une année plus tard le projet insurrectionnel est au creux de l’Histoire. Ahmed Ben Bella est dans une cache à Paris, isolé de l’organisation. Sans ressources, sans contacts. Un soir, il décide d’élargir le rayon de sa ronde quotidienne pour se dégourdir les jambes. Et tombe nez à nez avec Ali Mahsas. « Nous étions cachés dans le même quartier mais l’organisation a tout fait pour que nous ne le sachions pas. »

 

 

Ahmed Ben Bella a les détestations politiques tenaces. Son dédain inaltérable à l’égard des «centralistes » de Hocine Lahouel vient de là. La bureaucratie du comité central du MTLD embarquée dans l’électoralisme, notamment dans la gestion de la mairie d’Alger aux côtés des libéraux de Jacques Chevallier, est coupable, à ses yeux, d’avoir cherché à faire avorter le recours à la lutte armée. Le réseau des activistes commence à se reconstituer en France et en Algérie avant même l’éclatement de la crise entre Messali Hadj et le comité central du MTLD, en décembre 1953. Ahmed Ben Bella part au Caire.

 

 

 

La confiance de Nasser : pas toujours un atout

 

 

Une grande partie de la controverse autour du rôle d'Ahmed Ben Bella dans le déclenchement du 1er novembre 1954 vient de là. De sa relation au pouvoir nassérien en Egypte. « Tout est venu d’une assemblée générale organisée à Meydan Tahrir, dans le bureau arabe où tous les représentants des partis du Maghreb pleurnichaient en demandant une aide financière. J’ai pris la parole pour suggérer aux autorités égyptiennes de ne donner de l’argent qu’aux mouvements qui prennent les armes. » Les moukhabrate de Fethi Dib le repèrent. En quelques mois, il devient l’interlocuteur privilégié de Gamal Abdenasser dans le dossier algérien. « Très vite le courant est passé entre nous. Je ne saurais dire pourquoi. »

 

 

Ahmed Ben Bella est, à ce moment-là, favorable aux intonations de révolution arabe développées par le nassérisme naissant. Cela lui vaudra, plus tard, des inimités dans la direction révolutionnaire. En attendant, aux côtés de Mohamed Khider et de Hocine Aït Ahmed, il va devenir au Caire, de fait, l’homme fort de la "Délégation extérieure" de la branche activiste, regroupée en Algérie dans le "Comité des 22". Fin août 1954, sa rencontre d’une semaine à Tripoli avec la cheville ouvrière des préparatifs à l’intérieur, Mustapha Ben Boulaïd scelle l’Histoire. Au premier coup de feu en Algérie, l’Egypte apportera armes et soutien politique aux insurgés.

 

 

Deux mois plus tard, Paris désigne Le Caire et Ahmed Ben Bella comme les parrains du «complot armé » en Algérie. Le "mythe Ben Bella" est né. Les médias français ont choisi leur chef "fellaga", face à un mouvement traumatisé par la dérive de Messali Hadj qui a toujours refusé de se donner un leader. Pour la Main rouge aussi, l’organisation barbouzarde de la colonisation soutenue par le SDECE, Ben Bella est une cible prioritaire. Il a échappé à deux attentats, l'un à l'hôtel Excelsior, à Tripoli, où son assaillant est démasqué, et l'autre à l'hôtel Sémiramis, au Caire, où il a reçu un colis piégé.

 

 

Mais si Ahmed Ben Bella est le visage de la rébellion à l’extérieur, il cesse symboliquement d’en être un dirigeant de premier plan en août 1956, avec le congrès de la Soummam. La controverse entre l’intérieur et l’extérieur au sein du FLN est devenue, avec le temps, une polémique posthume entre lui et Abane Ramdane, l’architecte de l’organisation à l’intérieur, accusé d’avoir tenté d’écarter les déclencheurs de l’insurrection au profit des « centralistes » et des "tard-venus" à la Révolution. Le rapt de l’avion des dirigeants du FLN, le 22 octobre 1956, évite à la direction de la Révolution algérienne une grave crise politique.

L’arrestation des "cinq de l’avion" permet surtout au mythe Ben Bella de s’entretenir en détention. A l’abri des intrigues de l’extérieur. Ahmed Ben Bella a toujours souffert de ne pas avoir été présent au congrès qui a structuré l’insurrection. « Avec Khider, nous devions assister au congrès. Nous nous sommes rapprochés des frontières et attendions un message codé pour entrer et atteindre le lieu de la réunion. Il ne nous a jamais été envoyé. Nous avons appris, un mois plus tard, que le congrès s’était tenu sans nous. » Le sujet fait controverse à nos jours.

 

 

Le visage de l’Algérie victorieuse va pâlir



La vie du premier président de l’Algérie indépendante est une succession d’aboiements de chiens amis. Qui font pencher la chance du bon côté. L’état-major de l’ALN est en guerre ouverte contre le GPRA au moment du dénouement des négociations avec Paris. Houari Boumediène ne peut pas être, en 1962, un leader de rechange face aux historiques du FLN. Le très jeune Abdelaziz Bouteflika est dépêché en France, auprès des otages de l’avion, pour esquisser une alliance contre le gouvernement provisoire. Mohamed Boudiaf passe en travers. Ahmed Ben Bella percute. Il ne profitera pas de sa victoire politique au sein du CNRA de Tripoli sans recourir aux armes de l’armée des frontières. C’est l’affrontement fratricide de l’été 1962. Le mythe est ébréché une première fois.

 

La "Guerre des sables" contre le Maroc, en 1963, lui donne l’occasion de renouer avec ce qu’il sait faire le mieux : « l’agit-prop ». Ben Bella lance à la foule à Alger : « Ya khaouti hagrouna El Merrakchia » et provoque un exode populaire vers Tindouf. La guérilla du FFS à partir de septembre 1963 accélère le délitement de son autorité. Il a besoin de l’ANP de Houari Boumediène. Et malgré un nouveau succès politique de son courant au congrès du FLN d’avril 1964, son mode de gouvernement est de plus en plus contesté. Le président est plus à l’aise dans la lutte politique contre les dominants. Avec les décrets de l’autogestion en 1963, il ancre naturellement l’Algérie à gauche mais s’avère un piètre gestionnaire. « On m’a reproché tant de choses pour les deux ans et neuf mois où j’étais à la tête du pays. Les gens ne se souviennent pas dans quel état était l’Algérie en 1962, après le départ d’un million d’Européens, qui encadraient l’économie et les institutions », déplore-t-il. Sans doute en partie à juste raison.

 

 

Pendant sa présidence, Ahmed Ben Bella, resté populaire chez les plus démunis, travaille son image dans le monde. Il incarne l’Algérie victorieuse, traite d’égal à égal avec de Gaule, qui ne cache pas son respect pour l’ancien sous-officier devenu résistant puis homme d’Etat. Il brave les Etats-Unis en quittant directement New York pour La Havane, sous embargo, après une session de l’Assemblée générale des Nations unies, soutient activement les mouvements de libération en Afrique et dans le monde, reçoit longuement Che Guevara à Alger. Si le rapt de l’avion de 1956 a donné une seconde chance à la vie politique d'Ahmed Ben Bella, le coup d’Etat militaire du 19 juin 1965 solde un pan de sa vie. Le plus homérique. Plus rien ne sera plus comme avant.

 

 

« Prenez bien soin de Tipasa »

 

 

 

Les 40 dernières années de la vie Ahmed Ben Bella, depuis sa libération au début de l’ère du président Chadli Benjedid, scandent le même personnage dans un monde qui a changé. Engagement, anti-impérialisme, accompagnement du mouvement altermondialiste, dénonciation de la pauvreté, convictions écologiques...

 

 

Ahmed Ben Bella devient le VIP d’une planète aux luttes renouvelées. Il a tenté de rester de son temps. C’est sans doute en 1986 qu’il y parviendra le plus, en lançant, avec Hocine Aït Ahmed, l’appel de Londres pour « la démocratie en Algérie ». Une initiative qui a ébranlé le régime algérien en début de crise et permis à Ahmed Ben Bella de redevenir un acteur politique important après l’ouverture de l’après-Octobre 1988.

 

 

Réconciliateur durant la guerre civile algérienne des années 1990, Ahmed Ben Bella était signataire du "Contrat national" à Rome, en 1995, pour un retour à la paix politiquement négocié avec le FIS. Paradoxalement, c’est le retour au pouvoir d’un homme du "Clan d'Oujda", Abdelaziz Bouteflika, responsable de l’effacement du nom d'Ahmed Ben Bella de la mémoire algérienne durant 13 ans, qui va lui permettre d’être enfin reconnu. Par le régime. Il a été traité durant l’ère Bouteflika comme un président de la république, avec résidence et protocole dédiés. L’insurgé s’est assagi. Il a joué un rôle de facilitateur politique auprès du président qui avait manigancé sa perte en 1965. Il avait l'oreille de Bouteflika. Même les services de sécurité ont utilisé le canal de l’ancien président pour faire parvenir des messages à celui-ci, notamment en 2004, pour qu’il conserve Ahmed Ouyahia comme Chef du gouvernement après sa réélection.

 

 

L’époustouflante longévité de l’assaillant de Monte Cassino en 1943, l'a peut-être parfois desservi. Ahmed Ben Bella s’est souvent embarqué dans des polémiques peu fertiles sur le rôle des acteurs dans le mouvement national et la Guerre de libération nationale. Son arabisme peu actualisé l’a fait passer pour un anti-kabyle primaire, et son traitement parfois nuancé parfois abrupt, de la mémoire d'Abane Ramdane ne l’a pas aidé dans ses dénégations. De même, son amitié déclarée avec Saddam Hussein et Mouaamar Kadhafi a marqué les limites de sa clairvoyance politique.

 

 

Ahmed Ben Bella a fait deux grandes rencontres dans sa vie : le mouvement national et Zohra Sellami. Un jour de 1963, le cortège présidentiel passe au pied de la rédaction de "Révolution Africaine", près de la Grande-Poste, au centre d'Alger. Sur le balcon, tous les présents applaudissent sauf une jeune femme. Ahmed Ben Bella la fixe du regard. Et ne l’oubliera plus. Près de dix années plus tard, détenu au château de Douéra, près d’Alger, depuis son renversement en juin 1965, il demande une faveur à son geôlier, Houari Boumediène. Une compagne. Les amis du président déchu proposent à Zohra Sellami de devenir l’épouse du mythique président, disparu des regards depuis si longtemps. Elle dit oui. A leur rencontre sur son lieu de détention, il lui dit : « Je savais que ce serait toi. » Le couple fusionnel qui en est né a fait d'Ahmed Ben Bella un vieil homme heureux et bien portant. Jusqu’à ce jour de mars 2010, où Zohra s’est éteinte à 67 ans. Pour son entourage, les jours de H’mimed étaient, dès lors, comptés.

 

 

Ahmed Ben Bella est tombé malade au début de l’année 2012. Il a survécu à deux séjours à l'hôpital. Il a trouvé la force, il y a deux semaines, de faire un dernier pèlerinage. Il a pris un thé au pied du mont Chenoua. Aux badauds qui le saluaient, il a dit : « Prenez bien soin de Tipaza. »



 

El Kadi Ihsane, 11 avril 2012 Maghrebemergent.com

 

(1) Les citations dans cet article proviennent d’entretiens de l’auteur avec Ahmed Ben Bella.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article