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Publié par Saoudi Abdelaziz

Séance inaugurale de la Douma, en présence du Tsar, en 1906

Séance inaugurale de la Douma, en présence du Tsar, en 1906

Faut-il ou non participer aux élections? Lénine fonde "le centre de gravité de la question sur un examen attentif d'une situation politique donnée".

A la veille des élections de la Douma (parlement) en 1906,  une année après Révolution de 1905 et ses puissants mouvement de rue, Lénine écrivait "Nous ne refuserons pas d'utiliser cette arène de lutte, sans nous exagérer son modeste rôle" précisant que "La campagne pour la Douma est une forme subordonnée, secondaire, de la lutte ; la forme essentielle, vu les conditions objectives du moment, reste l'action révolutionnaire directe des grandes masses populaires (...) La participation à éclairer la conscience politique des masses, à les entraîner de nouveau dans une lutte résolue".

Lénine avait préconisé le boycottage des élections précédente. Il explique : "A cette époque où l'on exagérait sans mesure l'importance de la Douma, il était impossible de mener cette lutte autrement que par le boycottage". Cette tactique "tenait un compte exact et du moral du prolétariat révolutionnaire, et des particularités objectives de l'heure qui allaient provoquer fatalement une explosion générale".

En 1912, avant les nouvelles élections, il décrit le contexte: "Toute l'époque de la troisième Douma a été marquée par la vengeance du tsarisme contre la révolution. La contre-révolution nous a arraché presque toutes nos conquêtes". Avec une autre face du décor :  "La contre-révoltion n'a pas arraché, elle n'a pu arracher à la jeunesse ouvrière, au prolétariat russe qui grandit et prend force, sa puissance, son élan, sa foi dans sa cause (...) Quiconque veut la liberté en Russie doit aider de son concours la classe qui a creusé la tombe de la monarchie tsariste en 1905 et y précipitera le plus grand ennemi de tous les peuples de Russie lors de la révolution russe de demain". Deux mots d'ordre portait la campagne électorale bolchévique : la journée de travail de huit heures, la confiscation de la terre seigneuriale.

Cinq ans avant la Révolution de 1917, Il définissait ainsi l'objectif politique de la période à venir : "L'intérêt du prolétariat exige le renversement complet du vieux pouvoir tsariste et la convocation d'une Assemblée constituante souveraine par le truchement d'un gouvernement révolutionnaire provisoire".

DEUX TEXTES DE LENINE

Article du 12 août 1906

EXTRAITS

(...) Dans la question du boycottage, la différence essentielle entre la social-démocratie révolutionnaire et la social-démocratie opportuniste est la suivante. Les opportunistes se bornent à appliquer à tous les cas une commune mesure empruntée à une période particulière du socialisme allemand. Nous devons utiliser les institutions représentatives ; la Douma étant une institution représentative, le boycottage serait de l'anarchisme : il faut aller à la Douma. (...)

Les social-démocrates révolutionnaires, eux, font porter le centre de gravité de la question sur un examen attentif d'une situation politique donnée.

On ne peut embrasser tous les objectifs de l'époque révolutionnaire russe en copiant les poncifs allemands, choisis d'une manière tendancieuse dans une période récente, et en négligeant les leçons des années 1847-1848. On ne peut rien comprendre à la marche de notre révolution, si l'on se borne à opposer purement et simplement le boycottage "anarchiste" à la participation aux élections, préconisée par les social-démocrates. Mettez-vous donc à l'école de l'histoire de la révolution russe, messieurs.

Cette histoire a prouvé que le boycottage de la Douma de Boulyguine était la seule tactique juste, entièrement confirmée par les événements. Quiconque l'oublie, quiconque traite du boycottage en passant sous silence les enseignements de la Douma de Boulyguine (comme le font toujours les menchéviks), se délivre un certificat d'indigence attestant qu'il ne sait pas expliquer, ni apprécier, une des époques les plus importantes et les plus riches en événements, de la révolution russe. La tactique du boycottage envers la Douma de Boulyguine tenait un compte exact et du moral du prolétariat révolutionnaire, et des particularités objectives de l'heure qui allaient provoquer fatalement une explosion générale.

(...) Aujourd'hui, c'est la mode parmi les intellectuels social-démocrates de faire amende honorable pour le boycottage de cette Douma. Elle s'est réunie et elle a servi indirectement, mais indubitablement, la cause de la révolution, - en voilà assez pour qu'on reconnaisse humblement avoir eu tort de la boycotter.

 Mais c'est là ne voir qu'un côté des choses, et c'est de la myopie. On ne tient pas compte de quantité de faits très importants qui se sont produits avant la Douma de Witte, pendant cette Douma et après sa dissolution. Rappelez-vous que la loi sur les élections à cette Douma fut publiée le 11 décembre, alors que les insurgés luttaient, les armes à la main, pour l'Assemblée constituante.  Dans ces conditions, le prolétariat ne pouvait ni ne devait sans combat remettre aux mains du tsar la convocation de la première institution représentative de Russie.

Le prolétariat devait lutter pour empêcher que l'autocratie ne fût renforcée par un emprunt que garantirait la Douma de Witte. Le prolétariat devait lutter contre les illusions constitutionnelles sur lesquelles se basaient exclusivement, au printemps de 1906, la campagne électorale des cadets et les élections parmi les paysans.

A cette époque où l'on exagérait sans mesure l'importance de la Douma, il était impossible de mener cette lutte autrement que par le boycottage. (...) Le prolétariat devait s'efforcer par tous les moyens de sauvegarder l'indépendance de sa tactique dans notre révolution, c'est-à-dire marcher avec les paysans conscients contre les hésitations et les trahisons de la bourgeoisie monarchiste libérale.(...)

Le prolétariat ne pouvait ni ne devait adopter une tactique électorale équivoque, artificielle, tactique de "ruse" et de désarroi, d'élections sans objet, d'élections à la Douma, mais pas pour la Douma. (...)

 La dissolution de la Douma a montré de toute évidence que, dans les conditions du printemps de 1906, le boycottage était, somme toute, une tactique incontestablement juste, et qu'il a été utile. C'est seulement par le boycottage que la social-démocratie pouvait, dans les circonstances d'alors , remplir son devoir : mettre en garde le peuple, comme il se doit, contre la Constitution tsariste ; critiquer, comme il se doit, le charlatanisme électoral des cadets. Critique et avertissements ont été brillamment justifiés par la dissolution de la Douma.(...)

 

Mais, tout en repoussant catégoriquement les mea-culpa pusillanimes et bornés ; tout en repoussant la sotte explication du boycottage par une "incartade de jeunesse", nous sommes loin de songer à nier les nouveaux enseignements donnés par la Douma des cadets. Craindre de les reconnaître ouvertement et d'en tenir compte, serait du pédantisme.

L'histoire a montré que lorsque se réunit la Douma, la possibilité se présente de faire une agitation utile à l'intérieur et autour de cette Douma ; que la tactique de rapprochement avec la paysannerie révolutionnaire contre les cadets est possible au sein de la Douma. Cela semble un paradoxe, mais telle est pourtant l'ironie de l'histoire : c'est précisément la Douma des cadets qui a montré aux masses la justesse de cette tactique, - disons-le pour être bref, - "anticadette". L'histoire a démenti implacablement toutes les illusions constitutionnelles et toute la "foi en la Douma". Mais l'histoire a aussi démontré l'utilité certaine, quoique modeste pour la révolution, d'une institution de ce genre, comme tribune d'agitation, pour révéler la vraie "nature interne" des partis politiques, etc.

 Conclusion. Il serait ridicule de fermer les yeux sur la réalité. Le moment est justement venu pour les social-démocrates révolutionnaires d'abandonner le boycottage. Nous ne refuserons pas d'aller à la seconde Douma, lorsqu'elle sera (ou "si" elle est) convoquée. Nous ne refuserons pas d'utiliser cette arène de lutte, sans nous exagérer son modeste rôle mais, au contraire, en la subordonnant tout entière comme nous l'enseigne l'histoire, à une autre forme de lutte : grèves, insurrection, etc. Nous convoquerons le V° congrès du Parti ; nous y déciderons qu'en cas d'élections il faudra conclure pour quelques semaines un accord électoral avec les troudoviks (sans ce congrès, l'unité voulue dans la campagne électorale serait impossible, les "blocs avec d'autres partis" étant catégoriquement interdits par une décision du IV° congrès). Et nous battrons les cadets à plate couture.

 Mais cette conclusion est encore loin, bien loin de résoudre dans toute sa complexité le problème qui nous est posé. C'est à dessein que nous avons souligné les mots : "en cas d'élections", etc. Nous ne savons pas encore si une seconde Douma sera convoquée, quand auront lieu les élections, quel sera le droit de vote, quelle sera alors la situation. Aussi notre conclusion pèche-t-elle par une extrême généralité : elle est nécessaire pour dresser le bilan, du passé, pour profiter des enseignements de ce passé, pour poser correctement les questions de tactique à venir ; mais elle est encore très insuffisante pour résoudre les problèmes précis de notre tactique de demain.

 Seuls les cadets et leurs "similaires" de tout acabit, peuvent aujourd'hui se contenter d'une pareille conclusion, se donner le "mot d'ordre" de soupirer après une nouvelle Douma, démontrer au gouvernement qu'il est désirable de la convoquer le plus rapidement possible, etc. Seuls des traîtres à la révolution, conscients ou inconscients, peuvent maintenant orienter tous leurs efforts pour que le nouvel essor inévitable du moral et de l'effervescence se traduise par des élections, et non par la lutte : grève générale et insurrection.

Nous en arrivons au pivot du problème de la tactique social-démocrate actuelle. Le fond de la question n'est plus, aujourd'hui, de savoir si, en général, nous devons participer aux élections. Répondre ici par "oui" ou par "non" serait ne rien dire de la tâche essentielle de l'heure. La situation politique en août 1906 ressemble extérieurement à celle d'août 1905 ; mais, depuis, un pas immense a été fait : on voit bien plus nettement les forces en présence, de l'un et de l'autre côté, les formes de la lutte, et, enfin, les délais nécessaires à telle ou telle manœuvre stratégique si l'on peut s'exprimer ainsi.

Le plan du gouvernement est clair. Il a calculé très juste, en fixant la date de la convocation de la Douma sans fixer, contrairement à la loi, la date des élections. Le gouvernement ne veut pas se lier les mains, ni découvrir son jeu. D'abord, il gagne du temps pour réfléchir et modifier la loi électorale ; ensuite, et c'est le plus important, il se réserve de fixer les élections à une date où seront bien définis le caractère et l'intensité du nouvel essor. Le gouvernement entend fixer la date (et peut-être aussi la forme des élections), de façon à morceler et à débiliter l'insurrection qui monte . Le gouvernement raisonne juste : si tout est calme, nous ne convoquerons peut-être pas du tout la Douma, ou bien nous reviendrons aux lois de Boulyguine. Et s'il se produit un puissant mouvement, on pourra essayer de le morceler, en fixant provisoirement les élections, afin de détourner de la lutte révolutionnaire directe les poltrons et les benêts.

 Les libéraux obtus (voyez le Tovarichtch et la Retch ) comprennent si peu la situation qu'ils se jettent eux-mêmes dans les filets tendus par le gouvernement. Ils se mettent en quatre pour "démontrer" la nécessité d'une Douma et l'utilité d'orienter l'essor du mouvement vers les élections. Cependant eux-mêmes ne peuvent nier que la question de savoir quelle forme revêtira la lutte immédiate, reste en suspens. La Retch d'aujourd'hui (12 août) avoue : "Ce que les paysans diront en automne... on ne le sait pas encore." "Avant septembre-octobre, moment où l'on sera définitivement fixé sur l'état d'esprit des paysans, il est difficile de faire des prévisions générales."

Les bourgeois libéraux restent fidèles à eux-mêmes. Ils ne veulent ni ne peuvent contribuer activement à choisir les formes de lutte ou à orienter l'esprit des paysans dans un sens ou dans l'autre. L'intérêt de la bourgeoisie exige, non pas le renversement du vieux pouvoir, mais un relâchement de ce pouvoir et la nomination d'un ministère libéral.

 L'intérêt du prolétariat exige le renversement complet du vieux pouvoir tsariste et la convocation d'une Assemblée constituante souveraine. Il exige une intervention des plus actives afin d'aider les paysans à se décider, afin de choisir les formes de lutte les plus décisives et le moment le plus propice. Nous ne devons en aucun cas retirer ou voiler notre mot d'ordre : convocation d'une Assemblée constituante par la voie révolutionnaire, c'est-à-dire par le truchement d'un gouvernement révolutionnaire provisoire. Nous devons faire tous nos efforts pour élucider les conditions de l'insurrection, pour la combiner avec la grève, pour grouper et préparer à cette fin toutes les forces révolutionnaires, etc. Nous devons résolument nous engager dans la voie tracée par les appels que l'on connaît A l'armée et à la flotte et Aux paysans, signés par le "bloc" de toutes les organisations révolutionnaires, y compris le groupe des troudoviks. Nous devons enfin veiller tout particulièrement à ce que le gouvernement, en fixant la date des élections, ne puisse en aucun cas ni morceler, ni arrêter, ni affaiblir l'insurrection qui monte. Sous ce rapport, les leçons de la Douma des cadets s'imposent à nous : la campagne pour la Douma est une forme subordonnée, secondaire, de la lutte ; la forme essentielle, vu les conditions objectives du moment, reste l'action révolutionnaire directe des grandes masses populaires.

 Certes, subordonner la campagne pour la Douma à la lutte principale, réserver à cette campagne la seconde place, en prévision d'une issue défavorable ou d'un ajournement de la bataille jusqu'au lendemain de l'expérience d'une deuxième Douma, - c'est toujours, pourrait-on dire, la vieille tactique de boycottage. Formellement, pareille définition peut se soutenir, car la "préparation aux élections" - outre le travail toujours obligatoire d'agitation et de propagande - se réduit à des préparatifs matériels de détail ; et il est très rare qu'ils puissent se faire longtemps avant les élections. Nous ne voulons pas discuter sur les mots ; mais, au fond, c'est là un développement conséquent de l'ancienne tactique et non sa répétition, c'est une déduction de l'ancien boycottage, ce n'en est pas la réédition.

 Résumons. Il faut tenir compte de l'expérience de la Douma des cadets et diffuser ses enseignements dans les masses. Il faut démontrer l'"inutilité" de la Douma, la nécessité d'une Assemblée constituante, l'instabilité des cadets ; il faut exiger des troudoviks qu'ils s'affranchissent du joug des cadets ; il faut soutenir les premiers contre les seconds. Il faut immédiatement reconnaître la nécessité d'un accord électoral entre social-démocrates et troudoviks en cas de nouvelles élections. Il faut nous opposer de toutes nos forces au plan du gouvernement, qui est de morceler le mouvement insurrectionnel en annonçant des élections. En soutenant avec encore plus de vigueur ses mots d'ordre révolutionnaires éprouvés, la social-démocratie doit tendre tous ses efforts pour grouper plus étroitement tous les éléments et toutes les classes révolutionnaires, afin de transformer l'essor probable et prochain du mouvement révolutionnaire en une insurrection du peuple entier contre le gouvernement tsariste.

 Source : Prolétari n°1 - 21.08.1906
Œuvres - T. XI (juin 1906 - janvier 1907)

Cadet : Parti « constitutionnel-démocrate », libéral-monarchiste.

Troudoviks : groupe de députés petits-bourgeois surtout paysans fondé en avril 1906. Ils se prononçaient pour le suffrage universel, l’abolition des restrictions de classes et nationalités, la jouissance « égalitaire » de la terre, etc. Les troudoviks étaient en fait un groupe intermédiaire entre le cadets (libéraux) et la social-démocratie.

Mars 1912.

La plate-forme électorale du POSDR

 mars 1912.

 Camarades ouvriers et citoyens de Russie !

Les élections à la quatrième Douma d'État sont toutes proches. Les divers partis politiques, comme le gouvernement lui-même, s'y préparent déjà de toutes leurs forces. Parti du prolétariat conscient, qui par sa glorieuse lutte de l'année 1905 apportait le premier coup sérieux au tsarisme et lui a arraché des institutions représentatives, le parti ouvrier social-démocrate de Russie vous appelle tous, aussi bien ceux qui jouissent du droit de vote que l'énorme majorité des « sans-droit », à participer de la manière la plus énergique aux élections. Tous ceux qui aspirent à voir la classe ouvrière libérée de l'esclavage salarié, tous ceux qui ont à cœur la liberté de la Russie doivent se mettre immédiatement au travail pour que les élections à la quatrième Douma seigneuriale servent elles aussi à réunir et à affermir les partisans de la liberté, à faire progresser la conscience et l'organisation de la démocratie russe.(...)

 Toute l'époque de la troisième Douma a été marquée par la vengeance du tsarisme contre la révolution. Jamais encore celui-ci n’avait déchaîné en Russie autant de persécutions. En cinq ans, les potences ont battu le record de trois siècles d'histoire russe. Jamais il n'y a eu autant de politiques en déportation, dans les bagnes et les prisons, jamais les vaincus n’ont été soumis à de telles tortures, à de telles violences que sous Nicolas II. On n'a jamais vu une telle vague de concussion, jamais l'arbitraire et les excès des fonctionnaires - auxquels tout est pardonné pour le zèle qu'ils apportent à combattre la « sédition » - n'ont pas atteint un tel degré, jamais le moindre représentant du pouvoir n'a pu se moquer à ce point des habitants en général et des paysans en particulier. Jamais on n'a persécuté les juifs, et avec eux les autres minorités nationales avec autant de délectation sauvage, de haine et de frénésie.

Et quel est le résultat de cette rage de la contre-révolution ?

 Les classes exploiteuses « supérieures » de la société elles-mêmes commencent à réaliser qu'il est impossible de continuer sur cette lancée. Les octobristes, parti qui a dominé la troisième Douma, parti des gros propriétaires et des marchands effrayés par la révolution et qui rampent devant l'autorité, expriment eux aussi de plus en plus dans leur propre presse la conviction que le tsar et les nobles, qu'ils ont servi corps et âme, ont conduit la Russie à l'impasse.

 Il fut un temps où la monarchie tsariste était le gendarme de l'Europe, où elle protégeait la réaction en Russie et aidait à écraser par la force tout mouvement en faveur de la liberté en Europe. Nicolas II a poussé les choses à ce point que le tsar n'est plus seulement le gendarme de l'Europe mais aussi celui de l'Asie, qui s'efforce, par l'intrigue, l'argent et la violence la plus bestiale, d'écraser tout mouvement en faveur de la liberté en Turquie, en Perse, en Chine.

Mais les atrocités du tsarisme sont impuissantes à arrêter le développement de la Russie. Ces attardés du servage que sont les Pourichkévitch, les Romanov ou les Markov auront beau la meurtrir et l’estropier, elle ira quand même de l'avant. Et à chaque pas qu'elle fait dans la voie du progrès, l'exigence de liberté politique devient plus pressante. Sans liberté politique, la Russie ne peut pas vivre, pas plus qu'aucun autre pays au XXe siècle. Or est-il pensable d'attendre des réformes politiques de la monarchie tsariste, alors que le tsar a dissous les deux premières Doumas et foulé aux pieds son propre manifeste du 17 octobre 1905 ? Des réformes politiques sont impensables dans la Russie actuelle, alors qu'un ramassis de fonctionnaires se gausse de toutes les lois, sachant bien que le tsar et ses fidèles couvriront tout ? (...) Ne voyons-nous pas que même les chétives « réformes », ridicules d'insignifiance, de la Douma seigneuriale, destinée à replâtrer et à raffermir le pouvoir tsariste, sont repoussées, dénaturées par le conseil d'État ou par un oukase émanant directement de Nicolas le Sanglant ? Ne savons-nous pas que la bande des assassins Cent-Noirs, qui abattent lâchement par derrière les députés déplaisant à l'autorité, qui ont envoyé au bagne les députés social-démocrates à la deuxième Douma, qui mijotent pogrome sur pogrome, qui volent impudemment le Trésor, jouit de la bienveillance particulière du tsar et en reçoit presque au grand jour aide, orientation et directives ? Regardez ce que sont devenues sous Nicolas Romanov les principales revendications politiques du peuple russe, au nom desquelles les meilleurs représentants de celui-ci ont mené une lutte héroïque pendant plus de trois quarts de siècle, au nom desquelles des millions d'hommes se sont levés en 1905. Le suffrage universel, égal, direct est-il compatible avec la monarchie Romanov, alors que même le suffrage le moins universel, le moins égal, le moins direct à la première et à la deuxième Douma a été piétiné par le tsarisme ? Est-elle compatible avec la monarchie du tsar, la liberté d'association, de coalition, de grève, alors que gouverneurs et ministres réduisent à néant jusqu'à la loi réactionnaire, caricaturale, du 4 mars 1906 ? N'ont-ils pas l'air d'une moquerie, les mots du manifeste du 17 octobre 1905 qui parlaient des « assises inébranlables de la liberté civique », de « réelle inviolabilité de la personne », de « liberté de conscience, de parole, de réunion, d'association » ? Chaque jour, chaque « sujet » du tsar le constate.

 Non ! Nous en avons assez des mensonges libéraux sur la compatibilité de la liberté et du vieux pouvoir et sur la possibilité de réformes politiques sous la monarchie tsariste. Le peuple russe a payé ces illusions enfantines des dures leçons de la contre-révolution ! Quiconque veut sérieusement et sincèrement la liberté politique doit brandir audacieusement et fièrement le drapeau de la république, et la politique de la bande tsariste et seigneuriale poussera inévitablement sous ce drapeau toutes les forces vives de la démocratie russe.

 Il fut un temps - pas si lointain - où le cri de guerre de : à bas l'autocratie ! semblait trop avancé pour la Russie. Mais le parti ouvrier social-démocrate de Russie l’a lancé, les ouvriers d'avant-garde l’ont repris et l'ont fait résonner dans tout le pays ; en l'espace de deux ou trois ans, il est passé dans la langue. Au travail donc, camarades ouvriers et citoyens de Russie qui ne voulez pas que notre pays s'embourbe définitivement dans le marasme, la barbarie, la servitude et la misère effroyable dans laquelle sont plongées des dizaines de millions de personnes ! Les social-démocrates de Russie, les ouvriers de Russie parviendront à faire passer dans la langue le cri de : à bas la monarchie tsariste ! Vive la république démocratique de Russie !

 Ouvriers ! Rappelez-vous l'année 1905 : par votre lutte gréviste, vous avez élevé des millions de travailleurs à une vie nouvelle, à la conscience, à la liberté. Et des dizaines d'années de réformes tsaristes n'ont pas donné, ne peuvent donner le dixième des améliorations de votre vie que vous avez alors arraché par votre lutte de masse. Le sort du projet de loi sur l'assurance des ouvriers, dénaturées par la Douma seigneuriale avec le concours des cadets, a montré, s'il en était besoin encore, ce que les ouvriers peuvent attendre « d'en haut ».

La contre-révolution nous a arraché presque toutes nos conquêtes, mais elle n'a pas arraché, elle n'a pu arracher à la jeunesse ouvrière, au prolétariat russe qui grandit et prend force, sa puissance, son élan, sa foi dans sa cause.

 Vive la nouvelle lutte pour l'amélioration de la vie des ouvriers qui ne veulent pas rester esclaves du bagne des fabriques et des usines ! Vive la journée de travail de huit heures ! Quiconque veut la liberté en Russie doit aider de son concours la classe qui a creusé la tombe de la monarchie tsariste en 1905 et y précipitera le plus grand ennemi de tous les peuples de Russie lors de la révolution russe de demain.(...)

Que les élections à la quatrième Douma servent donc à éclairer la conscience politique des masses, à les entraîner de nouveau dans une lutte résolue. La lutte électorale se déroule entre trois partis principaux : 1) les cent-noirs, 2) les libéraux, 3) les social-démocrates.

 La droite, les « nationalistes » et les octobristes font partie des Cent-Noirs. Tous sont pour le gouvernement, par conséquent, les différences entre eux ne peuvent avoir aucune importance sérieuse. Lutte impitoyable contre tous ces partis Cent-Noirs, tel est notre mot d'ordre !

Les libéraux, c'est le parti des cadets (« constitutionnel - démocrate » ou de la « liberté du peuple »). C'est le parti de la bourgeoisie libérale, qui veut partager le pouvoir avec le tsar et les propriétaires féodaux de manière à ne pas détruire jusqu'aux fondements le pouvoir de ceux-ci et à ne pas donner le pouvoir au peuple. Ils haïssent le gouvernement qui les écarte de la direction, ils aident à le démasquer, ils sont un facteur d'hésitation et de décomposition dans ses rangs, mais ils haïssent incomparablement plus la révolution, ils ont peur de toute lutte des masses, ils font preuve d'une indécision et d'une irrésolution encore plus grandes vis-à-vis de la lutte de libération du peuple, ils se rangent traîtreusement, aux moments décisifs, aux côtés de la monarchie. Pendant la contre-révolution, les libéraux ont repris les rêveries « slaves » du tsarisme, ils ont joué à l'« opposition responsable », se sont mis à plat ventre devant le tsar comme « opposition de Sa Majesté » et, couvrant de boue les révolutionnaires et la lutte révolutionnaire des masses, ils se sont de plus en plus détournés de la lutte pour la liberté.

 Maintenant encore notre parti ne va pas à la Douma pour y jouer « aux réformes », pour « défendre la constitution », pour « convaincre » les octobristes ou pour en « chasser la réaction », comme prétendent les libéraux pour tromper le peuple, mais pour monter à la tribune et appeler les masses à la lutte, pour enseigner les conceptions socialistes, pour dénoncer chaque tromperie du gouvernement et des libéraux, pour dissiper les préjugés monarchistes des couches arriérées du peuple et les racines de classe des partis bourgeois, en un mot, pour préparer l'armée et des combattants conscients de la nouvelle révolution russe.

 Le gouvernement tsariste et les propriétaires fonciers Cent-Noirs ont apprécié à sa juste mesure la force révolutionnaire que représentait la fraction sociale-démocrate à la Douma. La police et le ministère de l'intérieur consacrent maintenant tous leurs efforts à empêcher qu'il y ait des social-démocrates à la IVe Douma. Unissez-vous donc, ouvriers et citoyens ! Rassemblez-vous autour du P.O.S.D.R. qui, à sa récente conférence, est sorti du désarroi des années terribles, a regroupé ses forces et relevé son drapeau ! Que chacun prenne part aux élections et à l'agitation électorale, et les efforts du gouvernement seront brisés ; déployer à la tribune de la douma, le drapeau rouge de la sociale démocratie révolutionnaire flottera jusque sur cette Russie policière, asservie, ensanglantée, écrasée et affamée !

Vive la république démocratique de Russie !

Vive la journée de travail de huit heures !

Vive la confiscation de la terre seigneuriale !

Ouvriers et citoyens ! Soutenez l'agitation électorale du P.O.S.D.R.! Votez pour les candidats du P.O.S.D.R. !

Le comité central du parti ouvrier social-démocrate de Russie.

Rédigé début mars 1912. Publié en tract en mars 1912.
Conforme au texte du tract collationné avec le texte de la copie manuscrite corrigée par Lénine

Œuvres. t. 17, pp. 5139-518, Paris-Moscou,

Ces deux textes rédigés par Lénine ont été mis en ligne dans le blog le 27 février 2012

 

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