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Publié par Saoudi Abdelaziz

"Il n’y a pas de presse indépendante en Algérie. Il n’y en a quasiment jamais eu. Si, peut-être, pendant quelques mois." 

Le témoignage de Abdenour Dzanouni, ancien directeur d’Alger Républicain

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Propos recueillis par Djaffar Ben Mesbah janvier 2008.

(Extraits)

Djaffar Ben Mesbah : Vous avez vécu aux premières loges, l’expérience de la presse indépendante en Algérie ? Est-elle vraiment indépendante ? Pouvez-vous en témoigner ?

 Abdenour Dzanouni : Il n’y a pas de presse indépendante en Algérie. Il n’y en a quasiment jamais eu. Si, peut-être, pendant quelques mois. Pour mémoire, nous étions une trentaine de journalistes en octobre 1988, à adopter une déclaration exigeant pour une issue pacifique de la crise, l’institution des libertés fondamentales dans leur totalité, la libération des détenus politiques, la levée de l’état d’urgence... Au même moment l’armée tirait sur la foule de manifestants pacifiques à la place des Martyrs à Alger, faisant des centaines de morts.

 Pour ne pas faire aboutir nos revendications, le gouvernement de Kasdi Merbah jouait alors la montre. Il fut remplacé par le gouvernement de Mouloud Hamrouche. Sous son règne, la nouvelle constitution instituant les libertés fondamentales fut adoptée par référendum en février 1990. Pour mémoire, le Front islamique du salut avait appelé à boycotter la consultation populaire en raison du caractère incompatible de la démocratie avec l’islam.

Mouloud Hamrouche était à fond pour la presse démocratique à condition qu’elle dise du bien de lui. En cela, il n’était pas différent de ses prédécesseurs ou plutôt si ! Ses prédécesseurs se suffisaient d’un seul El-Moudjahid, lui en voulait dix pour lui. Des journalistes qui avaient servi avec conviction les gouvernements précédents se bousculaient sur les plateaux de la télévision pour se réclamer des réformes démocratiques de Mouloud Hamrouche.

Sans attendre la nouvelle loi sur l’information, Alger Républicain, empêché de paraître depuis le coup d’Etat militaire du 19 juin 1965, reparaissait. Sous l’œil bienveillant de Abdelhamid Benzine et le talent de Mohamed Benchicou, le journal reparaissait « quand il pouvait » animé par les belles plumes de Halim Mokdad, Saïd Mekbel, Samia Khorsi, Ghania Hamadou, Mounira Dridi... Il atteint bientôt le seuil dangereux des 100.000 exemplaires, une audience et une influence inquiétante pour le pouvoir en place.

Tout en proclamant son attachement à une presse indépendante, Mouloud Hamrouche lança alors une OPA sur Alger Républicain. Sous couvert de dédommagement pour ses biens confisqués et le préjudice subit durant son interdiction, il mit quelques sept milliards dans la corbeille de la mariée à qui il ne manquait plus qu’un fiancé.

Il le trouva en la personne de Madjid Harbi, un de ses subordonnés dans la hiérarchie militaire, infiltré au PAGS et qui avait à son tableau de chasse, la liquidation, en quelques semaines de Saout-el-chaâb, le journal du PAGS.

Il convainc Abdelhamid Benzine de le nommer à sa place pour diriger le journal. L’équipe animée par Mohamed Benchicou, occupée à faire un bon journal, ne comprit pas les raisons du changement. Le clash allait conduire, après plusieurs semaines de conflit, à la création du journal Le Matin.

Plus tard, Madjid Harbi, n’ayant pas pris soin de vérifier que les changements qui le faisaient copropriétaire du journal avaient bien été enregistrés par le notaire, demanda à Abdelhamid Benzine et Mustapha Kaid de ne plus remettre les pieds au journal. Et c’est lui qui fut prié de rester chez lui. Mais le mal était fait. Alger rep’ n’allait plus se relever de cette tentative de Mouloud Hamrouche de faire main basse sur la presse. D’un côté, la relation de confiance avec son lectorat était rompue et de l’autre l’alimentation en ressources publicitaires était coupée. En même temps que sa crédibilité, son tirage s’effondrait à 10.000 exemplaires. Au final, sa trésorerie fondait comme un glaçon, dans un verre de pastis, au mois d’août. Et le réchauffement climatique de la planète n’y était pour rien.

 Vous nous dites qu’à défaut de se le payer, le pouvoir a réduit Alger républicain à une figuration symbolique dans le paysage médiatique...

 Pas encore, l’objectif avoué du pouvoir était d’en faire un mensuel à 5.000 exemplaires, soit un journal alibi sans prise sur la réalité quotidienne ni réel apport informatif dans la formation de l’opinion. Dans cette situation désespérée, je fus appelé à prendre la direction d’Alger républicain.

Il faut que ceux qui vous lisent, sachent qu’aucun journal ne peut vivre du produit de ses ventes. Le prix du journal couvre à peine la marge du diffuseur et du vendeur de journaux. Comme les autres quotidiens, Alger Républicain avait besoin au moins de six pages de publicité pour payer les salaires et le tirage de l’imprimerie.

Nous en avions une demi-page et parfois, les jours fastes, une page entière. Pour continuer à exister, nous avions trois mois de trésorerie tout au plus ! Les jours du journal étaient comptés.

Quelle ne fut ma surprise, un matin où la secrétaire m’informa que le ministère de l’Intérieur commandait deux pages de publicité pour le recrutement d’agents de police à publier pour le surlendemain. Le soir même, le rédacteur en chef m’informa d’un appel téléphonique du directeur de la communication du même ministère, lui intimant de réserver la « une » du journal au discours et portrait pleine page du ministre de l’Intérieur, à l’occasion d’une visite d’une caserne à Biskra. Ne tenant pas compte de cette demande incongrue, j’ai privilégié l’information sur l’assassinat de Marengo. Un vendeur de journaux de la rue Hoche à Alger.

Le lendemain, le directeur de la communication du ministère de l’Intérieur, m’appela au téléphone et protesta. Il me fit part des reproches unanimes que lui avaient faits les directeurs des autres journaux :

« Vous laissez Alger rep’ faire ce qu’il veut alors que nous obéissons sans discuter. » lui auraient-ils dit. Je lui répondis que : « Si je ne peux pas choisir ce que je mets à la une de mon journal, à quoi je sers à cette place ? D’ailleurs, si cela vous amuse, je vous la cède volontiers. Venez ici et faites toutes les « unes » que vous voudrez. »

Deux minutes après avoir raccroché, la secrétaire m’informe que les deux pages de publicité pour le recrutement d’agents de l’ordre public étaient annulées. Le journal, faute de ressources publicitaires, cessa de paraître quelques semaines plus tard et ses journalistes dispersés. Par contre, les autres journaux, plus indépendants que jamais, augmentaient le nombre de leurs pages pour accueillir le tsunami publicitaire. Que pouvaient-ils faire d’autre, face à cette manne qui se déversait dans la corbeille de la mariée, sinon de célébrer les noces de la presse et le jour des funérailles de sa liberté ?

Il sera toujours temps de défendre la liberté de la presse… en Chine, à Cuba, au Maroc ! Pourvu que cela soit ailleurs, très loin ou dans un pays avec lequel notre Gouvernement est fâché. Il serait alors de bon ton de nous fâcher à notre tour et de réclamer pour nos confrères, censurés ou emprisonnés, la liberté qui nous est interdite à demeure. Les journalistes chinois, cubains ou marocains devraient à leur tour dire plus souvent leur solidarité avec les journalistes français, américains et algériens.

Comme on dit dans notre jargon : « Le lecteur corrigera de lui-même. »

Source:  Kabyles.net

Premiere mise en ligne le 24 décembre 2012

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