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Publié par Saoudi Abdelaziz

Par Kamel Daoud

 

L'évènement. C'est la marche lourde des gardes communaux vers Alger. Avec trois acteurs : le peuple qui regarde chaque morceau du peuple se battre pour lui-même, les gardes communaux traités comme des indigènes par des colons et Alger, ville fermée aux Algériens, néo-colonisée, interdite. Des photos admirables font le buzz sur Internet après la répression féroce des gardes communaux par la police de la zone autonome d'Alger. La plus émouvante est celle de ce «garde» mouillé par les jets des camions-citernes, humble, absent, dur, ému, serein, avec le drapeau algérien en eau, seul et à la fois multiple et qui marche simplement vers l'avant. Il est un peu nous, les autres, le peuple profond.


La marche des gardes communaux a aussi profondément ému beaucoup d'Algériens. Là, il ne s'agit pas de «politique», de «manipulés», de complot, de concurrence pour le Pouvoir, mais quelque chose d'Algérien, de nu, de profond et de simple, venu de 1830, dans la dignité et sans les slogans qui provoquent la méfiance. Ensuite, la répression a été quasi à la Papon, dure, violente, disproportionnée, insultante, humiliante. Comme si quelqu'un à Alger, se défendait avec violence contre le reste de l'Algérie, ne veut pas l'entendre, ne veut pas qu'elle marche dans «sa» ville à lui, le dérange ou vienne jusqu'à sa porte. Quelque chose de l'histoire de la dure colonisation y a été réactivée au spectacle de cet effet de barrage aux portes d'Alger. Une vieille confrontation qui a lieu depuis toujours. Ensuite on y a compris, hors position assise, l'essentiel : il n'y pas de changement, de levée d'état d'urgence, de réformes et de démocratisation. C'est la même logique, la même matraque. Tout le reste c'est du verbiage et des élections. Il n'y a qu'à récolter les humiliations violentes subies par ces gardes après leurs arrestations, selon leurs délégués, pour se convaincre de l'étrange violence qui habite le décolonisateur face aux décolonisés.


Ensuite, il y a eu mort d'homme. Un garde communal est mort. Des suites de la répression dure, disent les siens. Et là aussi se révèle l'essentiel : l'irresponsabilité, l'impunité et la gratuité. Les gardes communaux ont subi des menaces, du chantage, des mises en garde et des promesses d'être affamés, pendant qu'à Alger, on parlait d'accord. Le garde communal mort est un peu l'histoire de l'Algérie d'ailleurs : faire la guerre de libération puis être tué par les siens, libérés, à Annaba. Du coup, en plus humble : faire la guerre des années 90 et mourir des matraques de ses ex-collègues, selon les premières affirmations. Pourquoi il y a tant de violence dans la répression ? Pourquoi on a cette impression que c'est presque jubilatoire, personnel, entre la matraque et le dos qu'elle frappe ? Que les Algériens se punissent ? Que le décolonisateur ne sait pas faire autre chose que reproduire le colon dans les routes et la répression ?


«Où va l'Algérie ?» a-t-il dit avant de mourir. Vers Alger. Un jour elle y arrivera et reprendra la ville.

 

 

Le Quotidien d’Oran, 14 juillet 2012

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