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Publié par Saoudi Abdelaziz

 Sihem Bensedrine s’exprime sur les problèmes du secteur médiatique tunisien et son éventuelle réforme.

 


Au regard des évènements de ces dernières semaines, la censure des journaux Le Point et l’Express ou encore les menaces proférées contre le quotidien Le Maghreb, assiste-t-on selon vous, à un possible retour de la censure des médias?

 

Moi je pense que la censure n’a jamais réellement disparu mais elle était centralisée, organisée et quand la révolution a eu lieu, si tout ce système a éclaté, il n’a pas disparu mais il a été recyclé. Par exemple, l’ATCE (Agence Tunisienne de Communication Extérieure) fait toujours partie du paysage médiatique et les éléments actifs les plus pertinents. On a créé une censure qui a continué à jouer son rôle et à tirer des ficelles. Encore aujourd’hui on ne comprend pas pourquoi une information ne va pas se retrouver sur les médias publics et privés. La seule explication que l’on a trouvée: La censure persiste avec des contenus autorisés et des contenus interdits. Dans des cas comme celui  du numéro spécial du journal Le Point, c’était vraiment faire obstacle à une forme de contenu donné, puisque le journal n’a pas pu passer la douane. Aujourd’hui, nous sommes dans une période où la vieille machine n’a pas cessé de fonctionner, elle tourne juste au ralenti. Mais de l’autre côté, il y a une pression de la rue, une pression du citoyen assez forte pour obliger les médias à s’ouvrir. Donc le constat est que la situation est quand même meilleure. Le seule problème, c’est que la machine, elle, n’a pas disparu. Elle tourne au ralenti mais existe selon la volonté politique qui l’a fait marcher.

 

Comment déterminer aujourd’hui qui censure et sur quels critères?

 

C’est une question que l’on s’est posé en réunion de rédaction pour le problème de la censure du journal le Point. Qui s’occupe actuellement de censurer les journaux étrangers? Sous l’ancien régime, c’était un ministère de l’information qui sanctionnait les journaux étrangers. Après la dissolution de ce dernier, c’était une cellule au ministère de l’intérieur qui donnait des ordres. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à un autre phénomène : les responsables de la société de distribution qui s’affichent publiquement et déclarent: «moi j’ai décidé de censurer parce que ce n’est pas bien pour les mœurs». Moi je suis assez sidérée, car un commerçant n’a jamais intérêt à limiter un produit qui se vend ou à se saborder donc il a reçu des ordres et des instructions. De qui? Il est possible qu’il existe encore une cellule au Ministère de l’intérieur qui s’occupe des médias.

 

Peut-on parler encore d’autocensure? Y-a-t-il des sujets sensibles que les journalistes hésitent à traiter comme celui de la religion?

 

Je dis toujours, si voyez l’autocensure, cherchez la censure. Quelque part il y a toujours un censeur invisible qui va établir sa règle et l’autocensure est toujours derrière cela. L’autocensure se développe toujours comme un réflexe de prévention de la censure. Il y a toujours un phénomène d’intériorisation  de la censure. Dans une situation post-révolutionnaire, les règles ne sont plus les mêmes, d’autres acteurs non-étatiques vont interférer et imposer leur loi. C’est ce qui arrive avec ces groupuscules (les salafistes) qui viennent imposer leurs normes, et là je dis qu’il y a danger, lorsqu’il y a une défaillance des pouvoirs publics. Il faut combattre ces acteurs non-étatiques mais il faut aussi que les pouvoirs publics prennent des mesures adéquates pour les empêcher d’agir en dehors de toute norme légale. Pour ce qui est des sujets, avant nous avions une autocensure sur les contenus politiques ou culturels, aujourd’hui un nouveau champ s’est adjoint, celui du religieux. Certains s’en servent pour réguler le comportement des gens et décider du licite et de l’illicite en remplaçant l’état de droit. Le vrai problème est là: c’est quand il n’y a plus d’état de droit. Si ces pratiques politiques se perpétuent, c’est autant de zones de non-droit qui sont concédées à des gens qui établissent leurs lois. Cela ramène la Tunisie à des situations qu’elle n’a jamais connues. Le pays était régulé et c’est la responsabilité de ceux qui gouvernent aujourd’hui de perpétuer cela.

 

Y-a-t-il selon vous,  une campagne de dénigrement et d’intimidation des médias de la part de certains partis politiques, qui pourrait favoriser une certaine autocensure?

 

 

Tous les partis au pouvoir n’aiment pas les médias qui les critiquent. Autant c’est normal qu’ils soient contre, autant il semble aussi normal les médias doivent acceptés d’être critiqués. Ceci dit nos médias à l’heure qu’il est, sont tout à fait critiquables. On a vu même le cas d’un homme d’affaires ripoux qui achètent encore cinq ou six journaux. Les médias traditionnels sont encore aux ordres de lobbys et de groupes de pressions. Ces dérives pourraient être corrigées via un volet de réformes qui se feront mais les autorités publiques doivent vraiment prendre leurs responsabilités. Il faut qu’une autorité de régulation fasse son travail.

 

Dans le cas de Radio Kalima, êtes-vous encore victime de pressions en tant qu’ancien média d’opposition?

 

Aujourd’hui, on ne se définit pas vraiment comme un média d’opposition mais plutôt comme un média professionnel. C’est-à-dire qu’au moment de la dictature, notre rôle était de faire de la résistance, après la révolution c’est différent. Pour moi dans un état démocratique, la radio ou un autre média n’a pas à se poser la question de savoir si elle est de l’opposition ou même de droite ou de gauche mais plutôt si elle est professionnelle, c’est le plus important. Ce que l’on essaye de faire avec Radio Kalima, c’est de passer du statut de média amateur-résistant à un statut professionnel: à savoir, respecter le droit du citoyen à bénéficier d’une information crédible. Actuellement, nous ne sommes pas au bout de nos peines, notre accréditation n’a pas été encore faite et nous n’avons toujours pas de licence. Nous avons une fréquence mais sans le droit de diffuser

 

Depuis le nouveau code la presse, quelles solutions et quelles réformes ont été proposées pour prévenir les risques d’atteinte à liberté d’expression?

 

Nous pourrons démanteler cette machinerie du despotisme que lorsqu’un audit sera effectué dans les quatre institutions principales: le Premier Ministère qui cache encore un ministère de l’information, qui travaille dans l’opacité. Je veux avoir un ministère clair qui sait négocier des choses plutôt qu’avoir quelque chose de caché. En plus, tout le monde sait qu’il existe. Le Premier Ministère cache un ministère de l’information mais sans vouloir en assumer la stature. Les autres institutions sont l’ATCE, la TAP et la Radio-Télévision tunisienne. Une fois l’audit effectué, celui-ci va permettre de révéler les mécanismes de la censure et comment chacun arrivait à faire exécuter un ordre. Les fils cachés de l’allégeance doivent être mis à jour. L’audit financier ou celui des archives est important pour savoir qui a fait quoi. Parce qu’au fond, on parle de justice transitionnelle, de découverte de la vérité mais personne ne parle de demander des comptes à ces gens qui étaient des embellisseurs de la dictature. Par exemple, j’ai appris récemment que le baron de la presse, Boubaker Segahier, qui juste après la révolution présentait ses excuses et sabordait son journal l’Observateur, vient de réapparaître sur la scène médiatique via un nouveau journal. Pour moi la réforme du secteur médiatique passera vraiment par la justice transitionnelle mais aussi la capacité des pouvoirs publics à être ferme même sur des sujets dits «sensibles».
 

 

Propos recueillis par Lilia Blaise, 8 janvier 2012. Lien Radio Kalima

source : blog.slateafrique.com

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