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Publié par Saoudi Abdelaziz

 
Des heurts ont éclaté hierlorsque des dizaines de membres de l’UGTT commençaient à se rassembler pour commémorer l’assassinat du leader syndicaliste et nationaliste Farhat Hached, tué en 1952, avant l’indépendance de la Tunisie, par La main rouge organisation secrète du fascisme colonial. Une centaine de personnes agissant au nom des Ligues de protection de la révolution, considérées comme proches du parti islamiste au pouvoir Ennahda, ont alors fait irruption place Mohamed Ali - où se trouve le siège de la centrale syndicale -, agressant la foule présente à coups de bâton et à l’aide de pierres, de couteaux et de gaz. Les assaillants, qui scandaient "Le peuple veut l’assainissement de l’Union (l’UGTT)", ont déchiré les affiches et les banderoles dressées sur la place et lancé des pierres, brisant plusieurs vitres du bâtiment.
Après la vague d’attaques organisées en février dernier contre des locaux de l’UGTT, la chercheuse Hèla Yousfi avait analysé l’impact de ces attaques chez les Tunisiens.
 
 
Quand l’UGTT brûle, c’est la Tunisie qui brûle !
 
  
Par Hèla Yousfi
  
Hela Yousfi
Maître de conférences, Université Paris Dauphine
 
 
 « Quand Mohammed Bouazizi s’est immolé le 17 décembre 2011, le premier réflexe que nous avons eu est de nous réunir devant le local de l’UGTT, les syndicalistes nous ont rejoint et tous les jours nous nous sommes réunis à l’UGTT pour organiser les mobilisations et c’est du local de l’UGTT que partaient toutes les manifestations » commente un jeune de Sidi Bouzid. « Le local de l’UGTT, c’est ma « zaouia », j’ai participé à tous les rassemblements qui ont eu lieu à Place Mohammed Ali Hammi en janvier, à chaque fois que je repasse devant cette Place je suis émue et en même temps je me sens bien rien qu’à l’idée que cette place existe, que l’UGTT existe » évoque une avocate. « Les locaux de l’UGTT sont sacrés et ce depuis la période coloniale, aucun pouvoir n’ose toucher à celles et à ceux qui prennent refuge à l’UGTT » explique un syndicaliste de Sfax. Le slogan « Je t’aime mon peuple », cette phrase culte de Farhat Hached a été systématiquement scandée dans les manifestations ayant entraîné la fuite de Ben Ali.
Le 20 février 2012, suite à la déclaration de l’UGTT selon laquelle Ennahdha serait derrière le dépôt des ordures devant son local à Tunis, plusieurs locaux de l’UGTT, ces endroits sacrés pour une bonne partie des Tunisiens, ont été attaqués dans plusieurs régions. Ironie du sort ces attaques ont été déclenchées à la suite d’un conflit autour de la régularisation de la situation des « employés des municipalités », une des catégories sociales les plus démunies en Tunisie à qui l’on doit le déclenchement de la Révolution et à qui l’on doit la liberté dont on jouit maintenant.
 
 
 
 
Poubelle devant le locat de l'UGTT à Kasserine.
 
 
 
Pourquoi attaque-t-on l’UGTT?
 
Ces attaques ne sont pas les premières dans leur genre. La campagne visant l’UGTT n’a pas commencé maintenant avec « Ennahdha » (désignée officiellement coupable par le bureau exécutif de l’UGTT). Pour rafraîchir la mémoire, il faut rappeler la campagne systématique de dénigrement dont le syndicat a été l’objet et ce dès le lendemain du 14 Janvier 2011. Souvenons-nous de la campagne « Jrad dégage » visant à faire l’amalgame entre une direction plus que critiquable et une organisation historique, pilier de l’histoire tunisienne.
N’oublions pas la campagne médiatique pendant les gouvernements Gannouchi et Essbssi imputant à l’UGTT la responsabilité de la crise économique et l’anarchie dans le pays. Une campagne que l’on aurait aimé aussi vigoureuse à l’encontre des corrompus qui ont pillé le pays et qui se baladent encore en toute impunité. Ne se souvient-on pas que les mouvements sociaux et ce depuis 2008 ont été systématiquement criminalisés consciemment, ou dit-on parfois “par erreur”, par les partis au pouvoir d’hier comme ceux d’aujourd’hui ? Les plus sceptiques ou les plus critiques à l’égard de l’UGTT ont répondu hier comme aujourd’hui, que l’UGTT serait manipulée et instrumentalisée par la bureaucratie syndicale à des fins purement partisanes, méprisant ainsi les quelques milliers d’adhérents de l’UGTT qui ont élu démocratiquement leurs représentants.
La régularité de ces attaques pose plus fondamentalement la question du rapport que les élites politiques, toutes tendances confondues, entretiennent avec les questions sociales et économiques.
Outre l’incapacité à réaliser une rupture avec les anciens réflexes de l’ancien régime dans son attitude vis-à-vis des mouvements sociaux, la dernière campagne électorale à bien mis en évidence qu’il y a une véritable difficulté à intégrer la question sociale et économique au cœur du débat politique et à l’articuler aux projets politiques proposés.
 
 
Mais alors pour quelles raisons attaque t-on l’UGTT ? Pour quelles raisons l’UGTT suscite t-elle tant de passions?
 
Pour tenter de répondre à ces questions, il est important de situer la place de l’UGTT dans le paysage politique tunisien. L’UGTT est la première organisation nationale après l’armée. L’UGTT en dépit de l’ambivalence que la bureaucratie syndicale a toujours entretenu avec le parti unique et ce depuis l’époque coloniale, est le seul contre-pouvoir organisé dans le pays.
C’est la seule structure intermédiaire dans le pays qui grâce à ses sections fédérales et régionales- qui sont souvent restées à l’abri de la domination des régimes en place- a permis de donner une expression politique aux mouvements sociaux spontanés déclenchés à différents moments de l’histoire tunisienne. Un rempart qui souffre certainement de plusieurs dysfonctionnements comme la centralisation du pouvoir décisionnaire ou encore la faible représentation de certains secteurs ou certaines régions. Cependant, ce rempart est le seul qui existe encore contre le risque de domination totale de l’élite gouvernante économique et politique.
L’UGTT est également la seule organisation proche des couches populaires et le seul barrage contre le projet libéral de la classe gouvernante toutes couleurs politiques confondues. Les partis politiques de l’opposition d’hier comme ceux d’aujourd’hui sont censés incarner une force de proposition alternative, se cherchent encore et sont en phase de reconstruction, et sont malheureusement souvent déconnectés du mouvement social. En attendant, l’avènement de forces politiques fortes garantes d’un pluralisme politique, en attendant de réinventer ou de reconstruire les espaces d’action collective que les dictatures précédentes ont confisqué, l’UGTT reste pour l’heure la seule force organisée. Attaquer l’UGTT, c’est attaquer la seule force d’équilibre dans le pays.
 
 
Pourquoi le local de l’UGTT est sacré ?
 
 
Au-delà de ces enjeux politiques, la place de l’UGTT est un endroit sacré pour une bonne partie des tunisiens comme peuvent l’être les mosquées, les églises ou les synagogues.
L’UGTT est sacrée car ses symboles, tels que Farhet Hached, Ahmed Tlili et Mohammed Ali Hammi, constituent notre identité nationale.
Le local de l’UGTT est sacré parce qu’il a toujours été le refuge face à la répression des différents régimes au pouvoir.Le local de l’UGTT est sacré car c’est le seul endroit où tous les tunisiens de toutes tendances politiques peuvent coexister. Le local de l’UGTT est sacré car c’est le seul espace où toutes les couches sociales, de l’éboueur au médecin, peuvent encore se parler. Attaquer ce symbole c’est attaquer sérieusement les possibilités qui nous sont offertes de réinventer un espace politique à même de réguler les rapports entre différents groupes sociaux défendant des intérêts et des sensibilités politiques diversifiés. Attaquer l’UGTT c’est attaquer l’idéal de la Révolution « travail, liberté, dignité nationale ».
Attaquer l’UGTT c’est pousser à la radicalisation des positions et les commanditaires de ces attaques en sont parfaitement conscients. Il est du devoir du gouvernement et des représentants de l’UGTT de faire les investigations nécessaires afin de retrouver les auteurs de ces attaques.
Brûler les locaux de l’UGTT, c’est la Tunisie qu’on brûle. Farhat Hached a dit un jour : « Je t’aime mon peuple » et nous sommes plusieurs à dire « Je t’aime UGTT ».
 
Hèla Yousfi, 22 février 2012. Nawaat.org
 
 
Note

1: Hèla Yousfi, L’UGTT au cœur de la révolution tunisienne, Editions Mohammed Ali Hammi, (à paraître juillet 2012).

 

 
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