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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

La première leçon à tirer de ces élections, c’est que le peuple tunisien était mûr pour la démocratie. Les électeurs inscrits se sont déplacés en masse – près de 80% – pour voter. Et même si ces inscrits représentaient que la moitié des électeurs potentiels, il est bien des démocraties plus ancrées que la nôtre qui nous envieraient ce score.  Le peuple  est mûr pour la démocratie car ses premières élections se sont en outre déroulées, en dépit de quelques incidents somme toute normaux, dans d’excellentes conditions. Il faut rendre hommage à cet égard au travail de l’ISIE, celui de son président comme de chacun de ses membres, pour la performance remarquable qui a été la leur. Grâce à elle, grâce à la sécurisation des sites électoraux par l’armée, grâce à la constance du gouvernement transitoire, grâce surtout à la conscience des citoyens et à leur désir de réussir cette première expérience démocratique du monde arabe, notre coup d’essai a été un coup de maître. Et un coup qui en appelle de nombreux autres, tout en annonçant la couleur. Désormais, plus aucun gouvernant ne pourra ignorer la voix du peuple tunisien. Et chaque tunisien, en retrouvant le statut de citoyen dont il était privé depuis un demi-siècle, peut légitimement chanter victoire.

 

 

La seconde leçon, c’est que le peuple s’est exprimé, et avec force, pour choisir ceux qu’il veut voir diriger le pays. Mais il a aussi exprimé sa diversité, en dessinant une Assemblée Nationale Constituante malgré tout multicolore. La couleur d’Ennahdha y est certes très présente, fortement dominante, mais sans que ce parti dispose de la majorité absolue – écrasante – qui était celle du RCD et avant lui du PSD et du Néo Destour. Ce qui signifie que la majorité devra composer, et que l’opposition aura un rôle. Un rôle sans doute faible, à la mesure de son poids électoral, mais un rôle tout de même. C’est une bonne nouvelle pour la démocratie, tant il est vrai qu’en l’absence d’opposition celle-ci n’est qu’illusion.

 

 

Là s’arrêtent hélas les motifs de satisfaction pour les démocrates. Et même si c’est loin d’être négligeable, le temps est venu pour eux de regarder en face les raisons de cette débâcle. Car si la mouvance démocratique compte presque autant d’élus à l’ANC qu’Ennahdha  (77 contre 89), le paysage est beaucoup moins glorieux si l’on omet de compter en son sein les partisans des Docteurs Marzouki et Ben Jaafar, qui ont tous deux rallié le camp du vainqueur, le premier après l’avoir annoncé  tout au long de la campagne et le second après avoir juré jusqu’au dernier moment qu’il n’en ferait rien. Les démocrates ne pourront donc compter que sur moins d’une trentaine d’élus pour  défendre un autre point de vue que celui du gouvernement sur notre future Constitution. Plus que d’une défaite, il s’agit donc d’une déroute.

 

 

Revenons une dernière fois sur les raisons tactiques – électorales – qui y ont conduit. L’auteur de cet article fait partie de ceux qui ont alerté avec insistance sur le suicide électoral que constituait la multiplication des offres politiques portant le même projet, à quelques nuances près. D’autant plus que ces élections étaient nos premières libres depuis 55 ans, que la plupart des partis en lice étaient inconnus du public quelques mois auparavant, et que la démesure des ego et des ambitions présidentielles de certains de leurs dirigeants – affichées sans vergogne et sans égard pour la nature de l’élection – a achevé d’irriter les citoyens les mieux disposés à leur égard. Les urnes ont finalement infligé un démenti cinglant à ceux qui prétendaient « ratisser large » grâce à la multiplication des offres politiques similaires et aux spécificités du mode de scrutin. En démocratie élective, les petits ruisseaux ne font pas les grands fleuves, pas plus que  l’addition des minorités ne fait les majorités. Car au contraire des militants, qui consacrent leur temps aux structures qui leur ressemblent, les électeurs accordent leurs voix aux projets  qui les rassemblent et qui leur donnent le sentiment de pouvoir l’emporter. Les électeurs tunisiens n’ont pas dérogé à cette règle. Ils ont sanctionné la tentation de réduire la politique à une arithmétique qui s’écrirait loin de leurs yeux au lendemain du scrutin. Et ils ont rappelé aux partis qu’avant de compter les voix, il faut construire le projet qui les rassemble et les multiplie.

 

 

L’Impossible Agenda de la Constituante 

 

 

Mais là n’est plus l’essentiel, même s’il faut bien évidemment en tirer toutes les leçons, car une défaite de cette ampleur ne peut être imputée aux seules erreurs tactiques. Beaucoup plus essentielle a été la difficulté de composer avec l’agenda de la Constituante, qui s’est imposé après Kasbah 2 en se révélant impraticable à l’usage. Impraticable, alors que nous venons précisément d’élire avec succès une Constituante ? Certes, mais nous l’avons fait à l’issue d’une campagne électorale qui a pour l’essentiel éludé le sujet. A l’exception notable des listes de Dostourna et du Professeur Belaïd, dont on peut regretter que les projets de constitution soumis aux électeurs n’aient pas eu l’écho qu’ils méritaient.

C’est que, venant après une révolution effectuée au mot d’ordre de « khobz, horria, karama watania »[1], le débat sur des sujets aussi techniques était d’autant plus impossible à tenir que la question de fond avait rapidement été retirée des enjeux de la campagne, tout en continuant à structurer ses débats. Car tous les partis en lice se sont prononcés pour le maintien de la mouture actuelle de l’article 1er de la constitution, qui constitue le compromis historique – quoique non dénué d’ambiguïté – ayant permis la construction de la Tunisie moderne. Quels enjeux restait-il donc à régler dans ce débat ?

 

En vérité, la revendication d’une Constituante tenait davantage à la force du symbole de rupture avec le régime passé que représente l’instauration d’une seconde République qu’à un désir d’une réforme constitutionnelle profonde, allant au-delà du nettoyage des amendements liberticides introduits par le régime dictatorial. Il y a d’ailleurs fort à parier que la nouvelle constitution ne soit pas beaucoup plus qu’une déclinaison plus parlementariste de celle de 1959 puisque, selon le dogme désormais dominant, le régime parlementaire serait le seul à même de nous prémunir du retour de la dictature. Sans considération pour le fait que ce sont des régimes parlementaires qui n’ont pas su hier empêcher les dictatures de Salazar, Mussolini, Hitler et Pétain.
Parmi les autres symboles forts de rupture, celui ne justice transitionnelle pour solder nos comptes avec la dictature mafieuse figurait en bonne place. Au lieu de cela, nous n’en avons eu que deux ersatz sous forme de commissions qui, en dépit des efforts du Professeur Abdelfattah Amor et de Me Taoufik Bouderbala, n’ont pas réussi à convaincre les tunisiens de la portée de l’entreprise en la matière.

Au final, seule la question des mécanismes politiques de la transition a été traitée, avec maestria quoique non sans heurts, au sein de la Haute Instance présidée par le Professeur Yadh Ben Achour. A la décharge des deux autres, il faut reconnaître l’immense difficulté que représentait la rupture radicale avec un régime dont nombre de figures marquantes, au premier rang desquelles le président de la république et le premier ministre, étaient présentes dans les institutions de transition. Mais comment aurait-on pu régler autrement le diptyque transition/rupture, en l’absence d’une force politique exprimant ce processus révolutionnaire qui a eu raison du pouvoir de Ben Ali  sans avoir la capacité de le ramasser ? Fallait-il laisser les représentants de l’ancien régime  gérer seuls la transition ? Ou au contraire exiger la dévolution du pouvoir au peuple, alors qu’aucune force n’avait émergé sur la scène qui eût la capacité de l’exercer ou la légitimité pour le faire ?

 

 

Les vainqueurs du 23 Octobre ont choisi la première option. En se tenant à l’écart des gouvernements successifs de la transition, en contribuant à la chute des deux premiers, ils se sont parés d’une radicalité de rupture qui, ajoutée à d’autres – parmi lesquelles leur opposition constante et courageuse au régime déchu – a été récompensée par les électeurs. Tandis que les partis qui se sont associés à la transition, en prenant la responsabilité de contribuer – y compris par leur participation à ses différentes instances – à ce qu’elle s’effectue de cette manière remarquable qui a forcé l’admiration du monde, en ont été lourdement sanctionnés. A également été sanctionné d’une manière qu’on pourra trouver injuste leur attachement aux acquis de la Tunisie indépendante, victimes collatérales d’une volonté de rupture qui a parfois conduit à confondre le bébé avec l’eau du bain. Mais l’instant de la révolution n’est pas celui de la juste rétribution des mérites, et il appartiendra à l’histoire de reconnaître ceux des acteurs de la transition que nous vivons.

 

 

L’Urgence de la Question Sociale

 

 

La seconde absente du discours moderniste a paradoxalement été la question sociale et régionale. Alors que celle-ci avait donné le signal de départ de la révolution, elle a été mise sous le boisseau après Kasbah 2. L’effacement de l’UGTT du processus de transition à partir de ce moment-là constitue sans doute  une partie de l’explication. Comme en 1984, la direction de la centrale syndicale a montré sa difficulté à appréhender une problématique nationale posée en dehors du cercle des salariés. Les syndicats n’ont pu apporter que leur sympathie et leur solidarité aux jeunes chômeurs diplômés, sans jamais être en mesure de s’approprier leurs enjeux et leur combat.
Du côté des forces de gauche – PDM et PDP en particulier – le paysage n’a guère été plus glorieux. Du triptyque « khobz, horria, karama watania », qui a porté la révolution tunisienne, et qui a impulsé la jonction des couches sociales ayant conduit à son succès, il y a eu deux lectures. D’un côté, celle des laissés pour compte et des régions oubliées, ces fameuses « régions de l’ombre » auxquelles la famille maffieuse au pouvoir prétendait apporter une réponse dans le cadre du 2626 avant d’en détourner les fonds à son propre profit. Pour ces « gueux de la république », la revendication était d’abord et avant tout sociale : celle d’investissements et d’emplois, seuls à même de leur procurer la dignité et l’insertion sociale à laquelle tout être humain aspire légitimement. De l’autre côté, celle des jeunes urbains qui ont rejoint la révolution en lui apportant le savoir-faire en matière de communication et de mobilisation qui a permis d’en faire la première  « révolution numérique » victorieuse du monde. Pour ceux-là, l’essentiel était de sortir de l’étouffement dans lequel la dictature les confinait, en les empêchant de toute forme d’expression et de réalisation sociale. Or cette jonction fondatrice a rapidement volé en éclats, victime des divergences sur la priorité des réformes, sociales ou politiques d’abord ? Et les caravanes de solidarité n’ont pas suffi à réduire le fossé qui s’est progressivement creusé entre les acteurs de la révolution, et qui a été mis en exergue par la scansion des « Kasbah » et des « Coupole ».

 

 

La dialectique transition/rupture a certes marqué – comme il est normal –  la question sociale.  Mais elle l’a aussi occultée, au point que Kasbah 2 se conclue non par des mesures amorçant le rééquilibrage entre les régions et la lutte contre le chômage, mais par l’imposition du  calendrier de « la Constituante d’abord ». L’exemple égyptien témoigne que, pour être le plus difficile, ce calendrier n’en est pas moins incontournable. Mais seuls ont su le maîtriser les vainqueurs des élections, qui ont pris soin de réduire la question à sa dimension symbolique pour parler d’autre chose, dans un partage des rôles parfaitement réglé. En premier lieu de la question de l’identité, qui répondait à l’évidence  au souci d’ancrage dans la tradition, exprimé par une société plus conservatrice que l’image d’Epinal amplement véhiculée n’avait pu le laisser penser. Et en second lieu de questions économiques, celles-ci étant prises en charge par le CPR au travers d’un discours de rupture avec la mondialisation, la dette et le recours aux investissements directs étrangers, sans qu’un modèle économique alternatif soit pour autant proposé.

 

 

La Fin d’une Séquence Historique ?

 

Selon le mot de Nadia Omrane, le 23 Octobre marquerait une « fin de partie pour les enfants naturels de Bourguiba ». On ne peut qu’acquiescer, à condition de ne pas réduire ceux-là aux démocrates attachés aux valeurs de modernité de Bourguiba, qui furent aussi les premiers – il faut le rappeler – à goûter à ses prisons, mais d’y inclure aussi les vainqueurs du 23 Octobre. Quoiqu’ils s’en défendent, les islamistes tunisiens d’Ennahdha, qui ne cessent de clamer leur attachement au CSP[2] et (parfois) à un état civil, sont en effet – autant que les modernistes – les héritiers de Bourguiba et de ses prédécesseurs, d’Ahmed Bey à Khereddine Pacha et aux figures du mouvement « jeune tunisien » né à la suite des événements du Jellaz en 1911. Ils en sont le produit, comme Erdogan et l’AKP le sont de la Turquie d’Ataturk, car une réalité politique ne peut durer si elle est étrangère à la société et à son histoire.

 

 

 

Ceci étant, nous n’en arrivons pas moins à la fin d’une séquence historique – celle de la décolonisation – dont l’enjeu et l’outil ont été notre réappropriation des valeurs humanistes universelles, que la civilisation dominante revendiquait comme sa propriété exclusive, pour les retourner contre l’idée même de domination. Les révolutions arabes ont parachevé cet édifice, en intégrant avec force à nos attributs identitaires les concepts de démocratie, de liberté de conscience et d’état de droit. Cet acquis majeur de nos printemps a constitué une « divine surprise » pour nos sociétés, Car le mépris de la démocratie « formelle » – au prétexte de prétendues particularités qui nous tiendraient à l’écart de cette exigence universelle – a été le dénominateur commun des idéologies qui en ont structuré les imaginaires depuis les indépendances. Le pouvoir autoritaire exercé par des avant-gardes « éclairées » sur des peuples décrétés définitivement inaptes à exprimer leurs choix, voilà leur modèle unique et indépassable de gouvernement. Jusqu’à ce salutaire soulèvement des peuples qui l’a fait voler en éclats. Et qui ne s’arrêtera pas, n’en doutons pas, au champ politique ni à celui de l’expression démocratique. Mais qui investira tous les champs de la vie sociale, en impactant notamment la production intellectuelle de nos élites, par la réduction du hiatus entre les référents qui sont  actuellement les siens et ceux qui structurent l’imaginaire populaire.

 

 

La plus grande leçon de transformation sociale que nous ait finalement léguée Bourguiba, n’est-ce pas que celle-ci ne peut se conduire qu’en phase avec la société, en aucun cas malgré elle, et encore moins contre elle ? De tous ses « enfants naturels », ce sont paradoxalement les islamistes qui l’auront le mieux retenue, eux qui ont entamé un lent cheminement vers la société telle qu’elle est, en faisant progressivement le deuil de celle qu’ils fantasmaient. Un cheminement similaire devrait être d’autant plus aisé pour les démocrates que, pour avoir désavoué leurs partis, la révolution et les élections qui l’ont suivie n’en ont pas moins consacré leurs valeurs. Victoire éclatante, mais « victoire par contumace » en quelque sorte, comme le suggère Mohamed Ali Halouani en évoquant une modernité sans les modernistes. Ceux-ci se sont tout simplement vus signifier que leur langage pour l’exprimer et la faire partager était devenu obsolète, parce qu’inadéquat à la nouvelle réalité sociologique. Il est donc temps que celui-ci cesse de puiser quasi-exclusivement dans un corpus de références européen, pour renouer les fils rompus d’une modernité qui a également imprégné la sphère culturelle arabo-islamique. La révision de certains paradigmes à laquelle cela les conduira n’occultera pas le débat entre conservatisme et progressisme, entre tradition et modernité, pas plus qu’elle ne mettra un terme au débat sur notre identité. Mais en dépassionnant ceux-ci, en les réinscrivant dans le temps long des transformations sociétales, elle contribuera à redonner une place à la politique, et à l’expression des clivages économiques et sociaux. Car c’est bien de cela qu’il s’agit in fine : pendant que notre révolution suivait son cours, plus de 100 000 chômeurs sont venus s’ajouter au chiffre de 600 000 que les tunisiens avaient – à juste titre – trouvé si insupportable qu’il les a conduits à chasser Ben Ali. Comment parviendrons-nous à les résorber si nous ne donnons pas les moyens d’un débat paisible, opposant des arguments solides et techniquement fondés, évitant toute stigmatisation, d’un débat démocratique en somme sur notre modèle de développement et nos choix économiques ?  Comment réduirons-nous le nombre de nos 2000 000 diplômés chômeurs si nous continuons à occulter le problème des formations dispensées par nos Universités ? Et comment rétablir – et développer – le tourisme et les 400 000 emplois qu’il représentait avant  la révolution ? Comment préserver notre ouverture sur l’Europe, vitale puisque c’est là que résident nos marchés, nos partenariats et nos investisseurs, dans un contexte marqué par un repli sur des positions identitaires ?

 

 

Ces débats, et beaucoup d’autres tout aussi essentiels, constitueront – pour peu qu’ils trouvent à se déployer – les vecteurs de l’indispensable recomposition politique qui permettra d’asseoir notre démocratie dans la durée. Une recomposition qui ira bien au-delà des simples regroupements de partis, et de la simplification du paysage politique pour le conformer aux exigences d’un système de démocratie élective. Elle traversera toutes les  familles politiques et idéologiques, y compris celles qui paraissent aujourd’hui les plus cohérentes et solides, en faisant émerger de nouveaux clivages. Inscrits dans le temps court de la politique, ceux-ci ne recouperont pas nécessairement les oppositions actuelles inscrites dans le temps long des transformations sociétales. Nous verrons alors que les tunisiens, tout attachés qu’ils soient à leur identité, se déterminent d’abord par rapport aux solutions proposées à leurs problèmes : comment vivre mieux, dans la dignité et la liberté, comment préserver nos emplois, comment mieux éduquer nos enfants pour leur offrir un meilleur avenir que celui qu’ont connu leurs parents.

 

C’est là que résident les batailles à venir, et c’est autour de cela que se feront les recompositions politiques pour les gagner.

 

Mohamed Jaoua, 19 novembre 2011. Le blog de Mohamed Jaoua

 

 [1] “Pain, liberté, dignité nationale”

[2] Le Code du Statut Personnel promulgué par Bourguiba en 1956, avait notamment proscrit  la polygamie et la répudiation.

 

 

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