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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

Un reportage d’Isabelle Mandraud

 

Tunis Envoyée spéciale - Stupéfaite, une partie de la Tunisie observe l'autre, celle qui a voté Ennahda, le parti islamiste sorti victorieux du premier scrutin libre de l'après Ben Ali. Les "nadhaouis", comme on les appelle ici, ne se cachent plus et se recrutent dans toutes les couches de la société, populaires, diplômées ou appartenant à la classe moyenne. Les femmes, voilées ou non, sont nombreuses, les jeunes aussi. Des hommes d'affaires ont discrètement glissé le même bulletin dans l'urne. Et pourtant, voter Ennahda était pour certains inimaginable il y a à peine dix mois.

"J'ai pris ma décision au lendemain du 14 janvier (date de la chute de l'ancien président Zine El-Abidine Ben Ali)", explique Sonia Khouildi, 33 ans, venue assister en famille, avec son mari et ses deux filles âgées de 10 et 2 ans, à l'un des nombreux meetings, entre fête familiale et kermesse, organisé par le parti islamiste durant la campagne. "Parce que j'ai l'espoir que la Tunisie aille mieux, dans tous les domaines, poursuit cette assistante technique dans une entreprise de verrerie de la banlieue de Tunis. Les autres partis sont des menteurs, ils font des promesses par-ci par-là." Maquillée, non voilée, elle est à l'aise parmi une foule de femmes qui portent un hidjab. "Ce n'est pas obligatoire", tranche-t-elle.

 

Comme elle, Moustapha Hasnaoui, 62 ans, chauffeur de poids lourd à la retraite, a voté pour la première fois de sa vie. "Ce sont des gens propres, justifie-t-il en désignant les responsables d'Ennahda. Ils ont beaucoup travaillé, et beaucoup souffert." "Ce que je vois, ce que j'entends, ajoute-t-il, ce sont des bonnes choses, pour la justice." Ses fils sont grands, mais "ils pensent pareil".

 

Durement réprimé depuis le milieu des années 1980, le mouvement Ennahda a compté jusqu'à 30 000 militants emprisonnés en Tunisie. A la tête du parti, on ne recense plus les responsables, parfois condamnés à mort, qui ont passé des années derrière les barreaux, souvent à l'isolement, ou qui ont dû fuir à l'étranger. Les attentats des années 1980 imputés par le régime Ben Ali au mouvement islamiste et la vague d'attaques à l'acide perpétrées contre des femmes par des éléments fanatiques ont été oubliés. C'est le passé douloureux de prison et de torture, connus de tous, qui a constitué un puissant levier auprès de l'électorat, comme par remords pour les familles brisées, pour réparer.

 

"J'ai choisi Ennahda parce qu'ils ont trop souffert, lance Mohammed Souid, 28 ans, chauffeur de taxi depuis neuf ans. Et puis j'ai lu leur programme, c'est bien articulé et pratique."

"Ce qui fait la force d'Ennahda, c'est son passé, estime Mohammed T., 26 ans. Ils sont crédibles parce qu'ils ont tenu tête à Ben Ali pendant vingt ans, dans tous les coins de Tunisie." Electeur d'Ennahda en France, où le parti islamiste est également arrivé en tête dans la communauté tunisienne, le jeune homme en sait quelque chose. Fils d'un membre de la direction du parti arrêté en 1986 puis contraint à l'exil, Mohammed, originaire de Tunis, n'a pas vu son père pendant sept ans. "Mon premier interrogatoire de police, je l'ai vécu à l'âge de 5 ans, raconte-t-il. Ils étaient venus demander où était mon père, et comme je ne disais rien, le policier m'a donné une gifle. J'étais terrorisé." Avec sa mère et ses cinq frères et soeurs, il finit par le rejoindre à Paris en 1997, "suite à une visite en France de Ben Ali qui, à ce moment-là, a consenti à délivrer des passeports aux familles".

 

Lorsque le père de Mohammed est revenu en Tunisie, après le 14 janvier, "il a reçu des gens pendant trois semaines non-stop, souligne son fils, parce qu'il y a une certaine culpabilité dans la société tunisienne". Bien que "francisé" comme il se décrit, Mohammed suit le même engagement : "Ce qui m'a donné envie de militer, c'est Germinal, sourit-il en référence au roman d'Emile Zola, et parce que c'est un parti crédible où il y a encore de la sincérité."

 

Pour d'autres, Ennahda est avant tout "le parti de la religion", vécu comme un refuge après des années de corruption. "Il va gouverner avec la religion", insiste Nesiha Azouzi, 42 ans, qui travaille comme femme de ménage dans un hôtel de Tunis.

 

Le rejet de la politique, après vingt-trois ans d'omniprésence du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), l'ancien parti au pouvoir aujourd'hui dissous, et la faiblesse des forces progressistes, jugées trop élitistes en dépit de leur passé d'opposantes, a laissé un vaste espace à Ennahda, en particulier auprès des jeunes.

 

"J'ai confiance dans ce parti, la plupart des autres sont des dérivés du RCD", assure Alahedine Sifi, 19 ans. En jean et tee-shirt, cet étudiant en formation professionnelle affirme ne pas craindre une remise en cause des libertés ni du droit des femmes : "Beaucoup de rumeurs prétendent qu'Ennahda va faire des lois contre les femmes, mais elles militent depuis trente ans !"

 

Dans une société où le statut de la femme est protégé par un code - qui interdit notamment la polygamie et qui reste, cinquante-cinq ans après son adoption, encore inégalé dans le monde arabe -, le parti islamiste a tout fait pour ne pas effrayer l'électorat féminin. Tête de liste dans la circonscription de Tunis 2, sa candidate Souad Abdelrahim, non voilée et en tailleur-pantalon, a souvent été mise en avant.

 

"Personne ne sera obligé de porter le voile. Au contraire Ennahda va défendre nos droits", s'exclame Fatma Jeljli, 40 ans, une militante mère de famille dans la banlieue de Ben Arous, bastion du parti islamiste. "Je travaille, je conduis, je vote, et je porte le voile si je veux. Sous Ben Ali, c'était interdit, alors qui défend la liberté ?", s'agace Kaouther, une jolie brune, étudiante en droit, la tête couverte d'un foulard rose.

 

"Les médias ont tout fait pour nous présenter comme des intégristes, mais la politique d'Ennahda a été de ne répondre à aucune insulte, aucune provocation, c'est un choix", souligne Naoufel Aouf, assureur à Sousse, sympathisant convaincu depuis les premières années, en 1989.

 

Dans les villes, deux catégories d'hommes d'affaires ont participé au financement de la campagne d'Ennahda. Il y a les nadhaouis d'hier, empêchés d'entrer dans la fonction publique, brimés dans le secteur privé, et qui ont ouvert leur propre entreprise, à l'image du directeur de la communication du parti, Nejib Gharbi, qui a fait fortune dans le commerce de gros. Et les nouveaux convertis qui ont rejoint le parti dont ils ont pressenti l'ascension. A Sfax, la capitale économique de la Tunisie, Ennahda a raflé la moitié des sièges de l'Assemblée constituante, loin devant ses concurrents.

Isabelle Mandraud. 26 octobre 2011. Le Monde.fr

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