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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

Un éditorial de  Salima Ghezali

 

 

 

La riposte à l’attaque terroriste de Tiguentourine a été fulgurante, non seulement à cause de sa mise en oeuvre rigoureuse, mais également par ce qu’elle s’est accomplie SANS le fonds sonore (avec ses épisodes feutrés et ses coups de Jarnac) qui accompagne (et souvent contrarie, détourne et récupère à son profit) l’exercice du pouvoir.

 

D’un point de vue esthétique (oui il existe une esthétique de l’horreur et ce ne sont pas les musées occidentaux qui le démentiront) c’est un des rares évènements « à l’état brut » qui ait (du moins à sa source) échappé à l’enveloppement dans le « brouillard » des palabres. Toutes les critiques qui ont été formulées à l’encontre du silence officiel sont légitimement fondées à faire partie du paysage. On peut incriminer l’incompétence, le mépris, la bureaucratie, l’archaïsme, tous hélas bien réels, au même titre que d’autres maux comme l’ « aphasie » ou la « sidération » pour décliner sur un mode pathologique la « faiblesse » de la communication officielle. Ceux qui n’ont pas oublié les cruelles années de la sale guerre des années 90, se rappellent d’un « moment » similaire. Quand, dans les villages d’Algérie les services publics avaient été ciblés par le terrorisme et que les autorités ont réagi par la méthode dite de « retrait de l’Etat. » Au lendemain de l’assassinat particulièrement odieux d’un fonctionnaire, policier, agent de Sonelgaz, employé de mairie, après un attentat contre un commissariat ou n’importe quelle structure officielle, il est souvent arrivé que l’ensemble des services publics, y compris les écoles, aient été tout simplement fermés ou déplacés vers des centres urbains mieux sécurisés. Le message délivré alors était de mettre devant un choix intenable la population qui, souvent sensible à la rhétorique islamiste, ou contrainte par les menaces terroristes, contre « les institutions impies », ne donnait pas vraiment des signes d’engagement clair.

 

Le message, lui, était limpide: Il y a pire que des services publics bureaucratiques ou corrompus, pas de services publics du tout ! Il se pourrait que ce soit un signal semblable qui vient d’être envoyé par le commandement militaire opérationnel, au « pouvoir » cette fois. Le silence a, de fait, enlevé la couverture politique aux « groupes de pression » qui s’agitent dans le sérail et à sa périphérie. Les déclarations contradictoires entre ministres d’un même gouvernement, les « sources généralement bien informées » et autres « gorges profondes » sans oublier les « dossiers bien ficelés » balancés dans la presse en l’absence de système judiciaire indépendant, tous, modes d’intervention habituels des divers segments du « pouvoir », qu’on les appelle clans, lobbies, réseaux informels…


Le silence « forcé » de tout ce beau monde a laissé en scène, pendant quelques heures interminables, l’Armée et le peuple, deux acteurs dont l’expression peut échapper au moule contraignant du discours comme seul lieu (donc abusif) de représentation. L’une concentrée sur sa puissance de feu et l’autre, en sa résistance psychologique à l’ingérence étrangère.


Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? Probablement ni l’une ni l’autre. D’abord par ce que toute tentative de circonscrire avec précision les contours de l’une et de l’autre est vouée à l’échec. Ceux qui ont choisi de donner ce signal d’un pouvoir politique « silenciable » à volonté n’ont pas donné d’autre indication. Il serait précipité d’en faire une lecture politique autre que celle de l’inscription du « commandement militaire opérationnel » comme unique « décideur des réalités du terrain ». C’est à la fois ENORME et trop peu. Pour la « simple » raison que le terrain en question ne peut en aucune manière se suffire d’être le seul terrain militaire. Une menace qui pèse sur le devenir même du pays, de ses frontières, de ses richesses, du développement de ses populations ne peut relever de la responsabilité et des décisions que peut prendre une direction militaire. Et cela donne la mesure de l’ampleur du fossé entre « l’opérabilité militaire » et l’impossible traduction politique de ce qu’elle suppose comme « performances » (défense du pays, protection des richesses, souveraineté de la décision…) dans le cadre du système en place.


Au stade actuel de développement de la crise nationale et de son télescopage brutal avec la crise globale, bien malin qui se risquerait au confort des certitudes toutes faites. La promptitude avec laquelle, sitôt l’épisode Tiguentourine terminé, dans son volet militaire, les divers acteurs se sont déployés, les uns pour demander au président de « dégager », les autres pour le soutenir, d’autres encore pour reprendre leurs slogans éradicateurs et d’autres enfin, pour continuer les « batailles d’appareils » renseigne surtout sur ce qui n’a pas changé dans la crise.


A un niveau, autrement plus déterminant, n’ont pas pris une ride les analyses d’un Mehri, tout comme sont toujours pertinentes les contributions au débat de Sadek Hadjeres, celles d’aujourd’hui comme celles d’hier. La question des rapports entre le politique et le militaire, la question démocratique et son lien incontournable avec les choix économiques, la justice sociale, le respect des droits de l’Homme et les indispensables mobilisations politiques et sociales pour les porter, les faire respecter, et garantir ainsi les conditions optimales d’une véritable souveraineté nationale… Une majorité des contributions au débat qui se sont exprimées depuis l’intervention française au Mali s’inscrivent dans cette veine. Mises en perspective avec le sentiment patriotique populaire qui s’est exprimé durant cette crise, elles signalent, à contrario, l’orientation dangereusement « capitularde » de certains secteurs du pouvoir.


C’est à l’aune de la prise en charge, et de la mise en œuvre, de ces questions indispensables à la souveraineté nationale, que seront évalués les actes des politiques comme des militaires. C’est à cette condition qu’on saura s’il y eût véritablement un « moment Tiguentourine » ou s’il ne s’est agît que d’un pansement « militaire et technique » pour faire diversion à la « gangrène générale».

 

 

Salima Ghezali, 30 Janvier 2013. La Nation.info

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