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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

Vétéran du mouvement national et social algérien, Tayeb Malki s’est éteint à quatre heures du matin le vendredi 1 juin 2012. Il a été inhumé au cimetière de Aïn Beïda à Oran où il a milité pendant toute son existence au service des humbles.

 

Nous publions quelques articles et témoignage sur les combats de ce communiste qui fut un des artisans de la mutation du PCA à la veille de l’insurrection de 1954.

 

 

 

 

1951 à Oran

Tayeb Malki, au cœur du mouvement unitaire pour l’indépendance

 

 

La vie de Tayeb Malki, c’est d’abord celle d’une mutation historique au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Il a marqué, avec d’autres, un tournant radical du mouvement ouvrier algérien vers l’affirmation de l’union autour de la revendication indépendantiste. Les nostalgiques dirons peut-être qu’un tel engagement plus ferme, sans réserve et moins tardif, aurait sans doute donné une configuration différente au destin national.

Nous publions des extraits du récit que Me Ahmed Abid, avocat du barreau d’Oran et historien, a fait des procès à Oran des 47 militants de l’Oranie de l’OS, les 12 et 13 février 1951 et à Tlemcen de celui des meneurs de la grève des ouvriers agricoles de l’Oranie. Le contexte est marqué par la mutation des syndicats, où les corporations ouvrières les plus exploitées, musulmanes pour l’essentiel, jouent de plus en plus un rôle central par rapport aux corporations des fonctionnaires et des services publics, à majorité européenne.

Au cours de ces deux événements, où semblent fusionner luttes sociale et revendication nationale, la direction régionale du PCA, représentée notamment par Tayeb Malki, a joué un rôle essentiel. Notons que quelques mois plus tard, le 17 juin 1951, le PCA obtient 26% des voix aux élections législatives et devient le premier parti du département d’Oran.

Synthèse blog

   

 

RECIT (extraits)

 

Le procès est vécu dans la rue, il se popularise. Le jour du jugement, le procès est marqué par diverses formes de protestation populaire. Devant le palais de justice, la foule se regroupe. Manifestants, militants nationalistes, de nombreuses femmes viennent exprimer leur solidarité.

 

Des arrêts de travail sont signalés chez les dockers et ouvriers du bâtiment aux cours de ces deux jours de jugement. Le lendemain, la foule est deux fois plus nombreuse, reconnaît le SLNA, organe du service d’espionnage du colonel Shoen. Après la levée de la dernière audience qui reporte le jugement au 6 mars 1951, tandis que les emprisonnés prennent place dans les voitures cellulaires, la foule devient houleuse et les manifestants tentent de briser le barrage de police. Ils se retirent ensuite en direction de la maison du peuple (siège de la CGT) où un meeting est organisé.

 

Les orateurs des différentes tendances prennent la parole : Bachir Merad et Elie Augonin au nom de l’USTO, Souyah Lahouri au nom du MTLD, Paul Cabalerro et Tayeb Malki au nom du PCA, Ahmed Boudraâ délégué MTLD à l’assemblé algérienne. Une résolution est votée qui déclare en conclusion : « La population d’Oran lance un appel à toutes les organisations syndicales, aux partis et organisations nationales, aux démocrates et aux progressistes pour renforcer leur union afin de réaliser sans retard un front commun de lutte contre le colonialisme pour conduire l’Algérie dans la paix vers la libération. » A la fin du meeting, les manifestants regagnent ensuite les quartiers musulmans de la « ville nouvelle » et « Lamur » en chantant l’hymne PPA. L’agitation est tendue.

 

Pendant ce temps, écrit Alger Républicain : « La ville-nouvelle étant littéralement encerclée par des agents de police. A la totalité des forces de police d’Oran, s’ajoutaient des détachements de gardes mobiles sur le pied de guerre avec leurs mousquetons. » A l’audience du 6 mars 1951, le même élan de solidarité populaire se reproduit, mais la contestation est plus violente cette fois-ci. La manifestation débouche sur un accrochage avec les forces de police : 6 blessés et 20 arrestations. Le tribunal d’Oran rend son verdict. Les 47 militants du PPA sont tous condamnés et le total des années de prison qui leur est infligé s’élève à 121 années sous l’accusation d’atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat. Ils sont pour la mémoire : Hammou Boutlélis, Benziane Mohamed Hocine, Ould-Brahim Othmane, Bébri Missoum, Mekhatria Mohamed, Oudah Benattia, Mahdjoub Djillali, Tchouar Choaïb, Genafda Mohamed, Benosman Mohamed, Loukil Mohamed, Klouch Djedid, Mohamed, Benalla Hadj, Zabana Ahmed, Abdelkader Ben Mohamed dit « Lazaoui », Benamar Brahim dit « Bensnouci », Bellaoui Abdelkader, Ziane Chérif Ahmed, Tayebi Abdelkader, Oudah Benaouda, Benhadou Bouhadjar, Bouyahia Mohamed, Merzouk Mohamed Saïd, Kerdjou Bensaâda, Ahmed Khodja Bouras, Ouis EI Batache, Benachenhou Ben Ali, Bestaoui Mohamed, Rachi Abdellah, Halouz Ahmed. Sahnouni Abdelkader, Bekkara Ahmed, Bellouedj Miloud, Naceur Kouini Abdelkader, Senouci Bériksi Boumediène, Rebahi Boucif et SNP Mohamed Ben Aïssa.

 

Le deuxième procès concerne les meneurs du mouvement gréviste des ouvriers agricoles de l’Oranie en septembre 1951 et qui a donné lieu au siège du centre agricole colonial de Descartes (Ben Badis) près de Tlemcen. Au cours du mois de septembre 1951, période des vendanges, l’Oranie agricole est ébranlée par un mouvement de grèves généralisées. Son ampleur et son caractère violent ont eu des retombées importantes sur les attitudes des forces en présence. Pour le colonat européen, le mouvement a eu une démonstration d’une mutation menaçante dans le monde rural. Dans un instinct d’autodéfense, il recourt à la formation de milices. Sentant la tempête venir, le maire Youg d’El Amria entre Oran et Témouchent crée, le 9 août, une milice « contre une éventuelle insurrection ». Il ne s’était pas trompé. Dès le début de septembre, un mouvement de grève se déclenche dans la région de Témouchent. Faisant tâche d’huile, il s’étend à la région de Tlemcen Descartes à l’Est et Sebdou à l’Ouest. A Descartes, le mouvement évolue vers une forme de violence pré-insurrectionnelle.

 

En résumé, les ouvriers agricoles grévistes descendent au village de Descartes, des bagarres éclatent entre algériens et européens aux bars des colons. La caserne de la gendarmerie est assiégée par les grévistes qui brisent les fenêtres. La foule force les portes de la caserne et des magasins d’armes, libère un de leur compagnon de la prison par la force. Les gendarmes prennent la fuite et utilisent les grenades lacrymogènes. Les grévistes occupent le village tard dans la nuit et procèdent à la destruction des poteaux électriques et de téléphone. Il aura fallu aux forces coloniales recourir à la mobilisation de la garde mobile de la gendarmerie de SBA, Tlemcen et Témouchent pour venir à bout de ce siège. 12 arrestations sont effectuées parmi les meneurs de grève qui passent en correctionnel devant les tribunaux de Lamoricière (O/Mimoun) et de Tlemcen pour « rébellion et tentative de meurtre ». Pour les prévenus de Descartes, trois avocats étaient constitués Hassar Djillali Abdelkader, Chergui Mehieddine et Auguste Thuveny.

 

Le jour du procès à Lamoricière «l’administration avait peur, estime Alger Républicain, malgré les gendarmes, gardes mobiles et policiers, les manifestations de solidarité ont pu avoir lieu. Des cars bondés de travailleurs étaient arrivés d’Oran, de nombreux fellahs avaient fait des dizaines de kilomètres pour venir soutenir leurs frères de Descartes ». Le verdict n’est rendu que la nuit après que la foule rassemblée devant le tribunal eut été dispersée. Le verdict conclut à l’acquittement de 6 ouvriers agricoles et la condamnation de quatre meneurs qui sont : Berrahou Mahjoub, Boumediène Boumediène, Hallel Ahmed et Hamdaoui kouider. Un appel est interjeté et fixé pour le 9 novembre 1951. A la veille du jour d’appel, l’événement est marqué par diverses formes de solidarité pour l’acquittement des condamnés. Des meetings sont organisés par les partis nationalistes toutes tendances confondues. A celui de Tlemcen, prennent la parole : Chalabi (Ouléma), Méziane (UDMA), Bellistant (PCA), Boudha (MTLD), Mahrouz Benamar (CGT), 1000 personnes assistent au meeting.

 

A Oran, le meeting est organisé par la CGT où cheikh Saïd Zemmouchi (Ouléma) prend la parole devant 600 personnes. La formation d’un comité de défense est composé de maîtres Maria-Louise Cachien et Braun du barreau de Paris et maîtres Thuveny, Chergui et Hassar. Le jour du jugement à Tlemcen, la ville connaît une tension inhabituelle. Des manifestations populaires agitaient Tlemcen en pleine effervescence. Les manifestants scandent des mots d’ordre qui poussent à la révolte : « S’berr D’berr » (la patience est à bout). Le jugement est mis en délibéré, le verdict n’est rendu que trois jours plus tard. Tandis que les deux autres sont libérés, Berrahou est condamné à 15 mois de prison et Boumediène Boumediène à 6 mois de prison.

 

Quelques jours plus tard, alors que les détenus devaient être transférés à la prison de Berrouaghia par train, les travailleurs d’Oran sont informés de l’opération. 150 femmes de l’Union des femmes algériennes (UFA) dont Yamina Nora et Gaby Géménez s’opposent au passage du train. Quelques femmes parmi les manifestantes se couchent sur la voie ferrée du pont St Charles (à Oran) pour témoigner de leur solidarité, les gardiens recourent aux voitures pour transporter les prisonniers jusqu’à Tlélat (banlieue oranaise). Tout le long du trajet TIélat-Alger, à chaque arrêt de train, des délégations de travailleurs l’attendaient pour apporter le témoignage de soutien aux condamnés (Perrégaux, Orléans-ville, Blida, etc.).

 

Ainsi comme on a eu à le constater quelques mois plus tôt, le procès de rupture en tant que style de défense reprend tout son caractère avec l’affaire de Descartes. Popularisation du procès à travers l’instrumentalisation de la presse (Alger Républicain/Algérie libre), l’agitation des manifestations de masse avec tenue de meetings où s’impliquent et interviennent les représentants des diverses tendances du mouvement national algérien. Et lorsqu’un mot d’ordre tel « S’berr d’berr » est scandé, ce n’est que pour faire revêtir au procès son caractère éminemment politique. Dans le sens où ce qui s’est passé à Descartes et ailleurs exprime la soif et l’urgence du peuple algérien de s’affranchir du colonialisme français. Une telle cause juste dans son essence ne pouvait qu’interpeller, pour sa défense, les hommes et les femmes épris d’humanisme et de justice de quelque bord qu’ils soient. Qu’ils soient des praticiens du droits tels Thuveny qu’on a rencontré déjà dans le procès de 47 militants de l’OS et ses confrères venus du barreau de Paris, qu’ils soient les porte-parole des différentes tendances du mouvement national (Oulémas/MTLD/PCA), qu’ils soient de différentes origines raciales, algériens ou européens, qui nous offrent l’image d’une Yamina Nora et Gaby Gémenez, deux femmes parmi d’autres, se couchant sur les rails pour empêcher le train de passer. Une telle popularité du procès qui fait vivre par son écho un espace humain qui s’étend de Tlemcen à Berrouagbia, de l’Algérie à la France. De telle sorte qu’un style de défense aurait provoqué rééquilibrage des rapports de force entre un tribunal a priori accusateur qui devient accusé et des accusés qui deviennent accusateurs à telle enseigne que devant la réaction de l’opinion publique, le tribunal hésite pendant trois jours pour prononcer son verdict en acquittant les uns et en réduisant les peines pour les autres, contraint d’assurer par son jugement le maintien de l’ordre colonial.

 

De tels faits historiques, insignifiants apparemment, mais accumulés, ont préparé et conditionné l’atmosphère du déclenchement du 1er novembre 1954, n’en déplaise à ses légitimistes aujourd’hui. Par ailleurs, c’est par l’engagement de tels militants de droit humain comme Thuveny qui lui valu d’être assassiné par « la main rouge » au Maroc, que l’Algérie indépendante lui a consacré aujourd’hui la « Place Thuveny » devant la cour d’Oran pour commémorer sa mémoire et que le barreau d’Oran puise l’origine de son historique à partir de son nom. De telles figures comme Chergui Mehieddine, Hassar, Maria-Louise Cachin, Sportès, J. Vergès, tels les « porteurs de valises » du réseau Jeasson « ces traîtres qui ont sauvé l’honneur de la France » et qui ont contribué par leur humanisme à ce que l’Algérie soit libre et indépendante. A de tels hommes, à de telles femmes, je voulais consacrer cet aperçu juridico-historique pour commémorer leur mémoire à l’occasion de la visite d’un des leurs à Oran : Jacques Vergès. Des êtres desquels je puise ma fierté d’appartenir à leur lignage. Merci à eux d’avoir exister pour nous un jour.

 

Ahmed Aabid, avocat du barreau d’Oran et historien. El Watan 13 décembre 2006

Lien : vitamine-dz

 

 

Tayeb Malki était sur le terrain, un an plus tôt cours de la fameuse grève des dockers de février 1950, en solidarité avec le peuple vietnamien, et dont Me Ahmed Aabid dit dans un autre de ses articles qu’elle fut un « défi à l’ordre colonial français ».

 

La grève des dockers de février 1950 : Un défi à l’Etat colonial français

 

 

En janvier 1950 se tenait la IVe conférence des syndicats CGT de l'Algérie. Le Comité de coordination des syndicats confédérés d'Algérie (CCSCA) y présenta son rapport d'activités. L'organe dirigeant, analysant l'évolution du mouvement syndical et le bilan des luttes ouvrières qui ont marqué la fin des années 1940, souligne la nette élévation de la combativité ouvrière et le déplacement du centre actif du mouvement syndical algérien, qui passe des corporations des fonctionnaires et services publics (à majorité européenne) aux corporations ouvrières les plus exploitées (à majorité musulmane) pour le bien-être et la liberté.

 

Pour le CCSCA, ce fait devait entraîner une conséquence d'une grande importance : «Aux côtés des problèmes d'ordre purement économique ou social, conclut-il, se pose le problème de la participation effective du mouvement syndical à la lutte contre l'oppression nationale et le régime colonial qui sévissent en Algérie.» Un mois plus tard, la grève des dockers d'Oran, en février 1950, requiert une place à part dans l'histoire du mouvement ouvrier algérien. En exécution d’une résolution de la CGT de France recommandant le boycott des bateaux en partance pour l'Indochine, l'initiative de son application émane des ports d'Algérie avant ceux de France. Dans un face-à-face mettant aux prises l'administration coloniale et les dockers algériens, il s'agissait pour l'appareil répressif colonial de «mettre à genoux» les dockers d'Oran quant à leur fermeté à boycotter les bateaux d'armement et d'approvisionnement à destination du Vietnam. Expression de solidarité avec le peuple vietnamien en guerre contre le colonialisme français, elle est surtout pour les dockers un défi anticolonialiste à relever. Par son enjeu et la popularité à laquelle elle donnera lieu, la portée de cette épreuve va imprégner les luttes sociales d'un souffle d'espoir.

 

 

Signes annonciateurs

 

 

En juin 1949, les 2 500 dockers d'Oran, au cours de leurs congrès local, décident de mettre en application les décisions du congrès mondial des partisans de la paix. Le congrès dans sa résolution affirme «sa solidarité fraternelle avec le peuple vietnamien en lutte pour sa liberté».Depuis, l'activité du port d'Oran se trouve fréquemment paralysée par des grèves d'inspiration politique, refus de travail de nuit ou en «schift», boycottage des bateaux en partance pour l'Indochine. Cette attitude inquiète très vite l'appareil colonial. Le Conseil des ministres du 25/1/1950 considère que «ces agissements constituent des atteintes caractéristiques à la souveraineté nationale». Au lendemain de cette déclaration, le préfet d'Oran (Sarie) prend des mesures répressives adéquates. Il interdit les réunions publiques sur le port, les actes ou déclarations tendant à s'opposer «au fonctionnement normal de l'activité portuaire». Cette mesure est appuyée par le directeur du port par :
- 1) Le licenciement du contrôleur du centre d'embauche, Bouhend Larbi.
- 2) L'interdiction faite aux 26 délégués du syndicat CGT de séjourner dans le parc d'embauche et de s'immiscer dans les opérations d'embauche.
- 3) L'obligation faite aux dockers professionnels d'accepter le travail offert avec priorité pour les navires en partance pour l'Indochine. Les visées répressives de l'administration coloniale ne surprennent pas les dockers d'Oran. Déjà, le 2/1/1950, ils appelaient leur instance régionale, l'Union des syndicats confédérés d'Oranie (USCO), à entreprendre l'action dans toutes les corporations et de s'adresser à toutes les organisations politiques et toute la population pour coordonner l'action contre la guerre du Vietnam. Leur résolution se termine par cette note d'espoir : «Malgré la misère qui sévit dans leurs foyers, mais connaissant très bien où se trouve le camp de la guerre et la paix, ils (dockers) choisissent délibérément la voie du combat pour la paix.» Il faut dire en effet que pour de nombreuses familles de Lamur (El Hamri), du village-nègre (ville-nouvelle), des bidonvilles de Eckhmul, le travail au port représentait la seule ressource. Et il n'était pas toujours assuré. Tout dépendait de la présence d'un bateau au port. S'il amarre, c'est le travail assuré pour quelques jours, sinon, c'est la disette. C'est dire que boycotter déjà le travail de nuit ou de shift constitue un manque à gagner considérable. Que serait-ce alors avec le boycott total du travail offert ? Imaginons un instant les frustrations et les privations que peuvent endurer les membres d'une famille par l'attitude de leur chef par solidarité à un idéal, à une cause à laquelle il s'identifie. C'est dire que la cause de cette couche sociale, les travailleurs algériens d'avant 1954, n'était pas toujours une cause de ventre, mais plutôt celle de la liberté, lorsque l'occasion leur était donnée de l'exprimer. Ils n'attendaient de leur élite, comme d'autres couches sociales, qu'elle sache canaliser leurs énergies vers cet idéal tant attendu. Elle est venue avec les «22» lorsque ceux-là ont été condamnés par les coups de circonstance à vivre en leur sein et sonder leur prédisposition révolutionnaire pour l'action directe. Mais ceci est une autre histoire, revenons à notre grève. La nouvelle réglementation devait entrer en vigueur le 16 février. Pour son application de «sévères mesures d'ordre étaient prises», rapporte le SLNA (bulletin intérieur de la police politique du colonel Schoen). C'est ainsi que le 16 février, le préfet fait occuper le port par d’importantes forces de police, garde-marines et gendarmes. Les voies d'accès au port sont gardées, des piquets de police et de gendarmes empêchent toute circulation. L'épreuve de force est engagée. Dès le 15 février, les dockers avaient décrété la grève générale. Celle-ci durera 15 jours, elle se développe en trois phases.

 

 

Déroulement de la grève

 

En refusant la présence des délégués syndicaux au port, la grève générale est enclenchée le 15 février 1950 et avec elle tout un mouvement de solidarité exprimé par des débrayages d'autres corporations, aide financière et adhésion des équipages de deux bateaux, le Boudjmel et le St Maxime qui refusent de se mettre aux treuils en guise de solidarité. Tandis que l'équipage du bateau italien Cap Cepet refuse de charger et les marins français du Djebel Ameur mettent sac à terre. Ils sont hébergés à la maison du peuple. Cependant, à l'appel de l'USCO, 6 000 manifestants sont présents au rassemblement organisé à la maison du peuple représentant les corporations qui ont débrayé. Le 21/2/1950, les équipages des navires amenés à Mostaganem, le Sidi Aïssa, le Taviens, le Cap Cepet, le Cantelen, solidaires des dockers de la ville en grève débrayent aussi. A Oran, le 21/2/1950, 2000 dockers se présentent au port accompagnés de 200 femmes encadrés par des dirigeants syndicaux et du PCA : Docteur J.M. Larribère (PCA), E. Angonin (UD. CGT/PCA) Thomaz Ibanez (UD. CGT/PCA), Benamar Mahrouz (UD.CGT/PCA), Sanchez (syndicat dockers/PCA). Une effervescence se manifeste entre dockers grévistes et dockers occasionnels, les femmes sont provoquées par la police. Le préfet et l'ingénieur du port décident d'évacuer le port : sonnerie de clairon et la police fonce sur les dockers qui ripostent. Bilan : 20 dockers blessés, 10 femmes contusionnées, 4 policiers blessés. Des arrestations sont opérées :• 3 dockers : Larbi Ben Habib, Sidi Abdelkader, Bendriss, Soltani Abdelkader, une femme de docker , Mme Hermine Navarro.• 3 responsables syndicaux : Ibanez Thomas, Sanchez et le Docteur J.M. Larribère (PCA).• Mandats d'arrêt contre : E. Angonin (SG. De l'U.D) et B. Mahrouz (secrétaire U.D). En réponse à cet événement et à l'appel de l'USCO, un débrayage général est effectif chez EGA, CFA, Eaux, Bâtiment/T.P (Getman, Getal, H.B.M), Bastos (tabacs), Glacières GEO, industrie du livre, 7000 manifestants sont présents à la maison du peuple le 27/5/1950. Les orateurs du meeting sont : Boualem (secrétaire syndicat dockers), Merad Bachir (U. D.). Les manifestants des entreprises de travaux publics de la corniche font 10 km à pied pour arriver à la maison du peuple. Après le vote d'une motion, les manifestants décident de la déposer à la préfecture, se groupant le long de la rue Général Gérez et au boulevard Fulton où les forces de police et de C. R. S les attendaient. Alice Sportisse, député d'Oran, est en tête du défilé avec d'autres femmes. Les manifestants avancent, les gardes mobiles chargent à leur tour accueillis par une grêle de pierres. Les manifestants tentent une nouvelle sortie, c'est alors qu’éclatent la fusillade et les matraquages, bilan :• 5 blessés graves dont 4 par balles : Rami Mohamed (docker), Serge Gex (EGA), Martin Michel (Getman) et Saha (docker), Abdelkader Ben mohamed (par coups de crosse). . 50 arrestations (hommes et femmes), libérés par la suite.• Les blessés superficiels sont soignés par Madame Gariby, femme du vice-recteur d'Alger de passage à Oran et sa fille Madame Moreau.• 3 arrestations maintenues : Joseph Estève (adjoint au maire d'Oran), Mlle. Rodriguez et Emile Gonzes.• 3 responsables syndicaux relâchés : Pertuisa (CFA), Teule (ingénieur en chef ponts et chaussés), Guénatri (SG/U.A/ Ports et docks).• La maison du peuple est saccagée par la police. Portée de la grève Devant l'ampleur de la situation, l'administration recule. Le gouvernement de Paris rappelle le préfet Sarie. Un accord est conclu : restitution des cartes retirées, priorité d'embauche aux dockers professionnels, liberté provisoire pour les emprisonnés. Les dockers en sortent victorieux et riches par la portée politique.

 

a) Pour les dockers d'Oran. Victorieux à la suite de cette épreuve, les dockers élargiront leur volonté de boycott aux bateaux à destination d'Agadir (solidarité avec le Maroc) et à l'Egypte à la suite de la Révolution de Juillet 1952. Cependant, l'action anti-colonialiste des dockers a relevé l'une des contradictions du mouvement syndical d'antan. Devant l'attitude des dockers, les corporations d'une certaine «aristocratie ouvrière européenne» se sont tenues devant le conflit à l'écart de l'action. Fonctionnaires et services publics étaient quasiment absents au mouvement de solidarité. Seuls s'associaient au lot, les corporations à dominante algérienne, (bâtiment, tabacs, etc.). S'identifiant à la lutte du peuple vietnamien dans un sort commun contre le colonialisme français, l'action des dockers algériens a relevé aussi cette dichotomie entre colonisé et colonisateur dans l'esprit même du mouvement cégétiste dans son ensemble. 54 ans plus tard, revenant sur la bataille de Dien Bien Phu, vue du tiers-monde, le Valmy des peuples colonisés, l'historien Alain Riscio, écrira dans son article : «La succession des revers de l'armée française en Indochine accentuera la prise de conscience de la solidarité entre colonisés. C'est par exemple dans les ports d'Algérie (Oran, Alger), et non en métropole, que les dockers refusaient les premiers de charger du matériel de guerre à destination de l'Indochine… à la solidarité entre colonisés répond celle des colonisateurs». (Le Monde Diplomatique/juillet 2004).

 

b) Dans les milieux politiques. La combativité des dockers et le mouvement de solidarité qui lui est conséquent stimulent des attitudes unitaires entre les forces du mouvement national. Les incidents de la grève des dockers d'Oran sont portés à la tribune de l'Assemblée algérienne par une notion du MTLD relative à «la répression policière d'Oran». Ils sont soulevés également dans des débats de l'assemblée nationale française. Dans son interpellation, A. Sportisse, député PCA d'Oran, conclura son intervention : «L’attitude du préfet a eu pour résultat d'élargir considérablement non seulement à Oran, mais aussi dans toute l'Algérie, les rangs de ceux qui luttent contre cette honte du XXe siècle, le colonialisme.»

 

c) La répression coloniale, de la fermeté à l'hésitation A la suite de ces évènements, la répression coloniale semble hésiter dans sa fermeté. Lors du procès des militants syndicaux, Larbi Ben Driss, Mohamed Ben Habib, Ahmed Ben Mohamed et Hermine Navarro, celui-ci se passe à huis clos. Les 3 premiers sont condamnés à 4 mois de prison avec sursis. Cette hésitation marque plus nettement le procès de E. Angonin, B. Mahrouz, Thomas, Ibanez, Sanchez et J.M. Larribère. En prévision de ce procès devant le tribunal correctionnel d'Oran, les syndicats sont appelés à se rendre en masse le jour de l'audience devant le palais de justice par solidarité. L'audience tenue, l'accusation est abandonnée par le ministère public et les accusés sont relaxés. Cette victoire est exprimée par un meeting à la maison du peuple. André Ruiz, secrétaire général du CCSCA, soulignera le fait que «la volonté du peuple a fait reculer l'appareil judiciaire : partout où l'union s'est réalisée, des victoires ont été acquises». Cette popularité du procès face à un appareil judiciaire du type colonialiste a été l'inspiration de la stratégie de défense pour Jacques Vergès dans ses plaidoiries à l'égard des militants FLN pendant la guerre de Libération nationale et qu'il théorisera devant le barreau d'Oran, il y a peu de temps, en termes de «procès de rupture».Enfin, la grève des dockers d'Oran inspira le jeune poète oranais, Rolland, qui la commémora et nous commémorons avec lui aujourd'hui par les vers suivants : Dockers en grève Les quais se saignent De cinq cents blessures Et plus encore Les mères efflorées Dockers en grève Ivraie en livrée Des casques ont poussé Où baignent la peine Et les révoltés Dockers en grève L'hystérie soulage Les yeux fratricides Des bâtons rougis Et le vent se tait Dockers en grève Grave la vague M'a dit Chante-les, chante-les Et le vent se lève Du quai soulevé Dockers en grève Les treuils en grève Les fleurs en grève Et tout ce qui reste Sauf la révolte Et la volonté Dockers en grève C'est la ville veuve Des enfants tués Qui lance le fleuve Le sang cambriolé Par les banques reines Aux peuples en saignée Dockers en grève C'est la vie qui veut C'est la foi qui voit C'est le vœu qui gagne Et grandit l'enjeu Dockers en grève Mont joie la marée.

 

Aabid Ahmed, 13 février 2010. El Watan

 

 

 

« Jovialité, sagesse et calme olympien »

 

Henri Alleg évoque la figure de Tayeb Malki, dans un de ses ouvrages (“Mémoire algérienne” - édition Casbah, page 131).

 

" Les camps d’été de l’UJDA installés à Sidi Ferruch en 1947, à Chréa, près de Blida en 1948, et à Cherchell en 1951, regroupaient plusieurs centaines de participants (plus de cinq cents pour le premier). Il ne s’agissait pas seulement de centres temporaires de loisirs mais aussi de stages d’éducation et de formation politiques ou se discutaient librement tous les problèmes qui agitaient l’Algérie et le monde. Afin que nul ne s’y trompe, on avait donné le nom de République des jeunes à ces rassemblements. Les articles et les tracts qui s’y reféraient indiquaient que cette appellation avait été choisie afin d’évoquer l’Algérie future pour laquelle nous combattions, une Algérie libérée du colonialisme et de ses maux : misère, injustice, inégalité, exploitation, analphabétisme, racisme.

 

"Des élections avaient été organisées pour choisir les responsables. Taïeb Malki, originaire de Mecheria, dans le Sud-Oranais, et secrétaire des cercles d’Oran-ville, apprécié par tous pour son bon sens, sa jovialité, en même temps que pour la sagesse et le calme olympien avec lequel il savait exposer son point de vue et régler les conflits, avait été élu "président de la République" des jeunes de Chréa. Son fez, sa tenue vestimentaire toujours impeccable et aussi la clarté avec laquelle il s’exprimait aussi bien en français qu’en arabe, en faisait aussi malgré sa jeunesse, une personnalité "représentative" face aux autorités locales, inquiètes de la présence sur leur territoire d’un rassemblement dont ils n’ignoraient pas la teneur "subversive" et qui, à l’encontre de toutes les normes coloniales, faisait fraterniser des jeunes Européens et de jeunes indigènes"

Lien : Socialalgérie

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