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Publié par Saoudi Abdelaziz

Armin Arefi

 

 

Par Armin Arefi

 

 

Pendant que la mère des batailles se joue depuis un mois à Alep, le calme règne étrangement dans les régions kurdes du nord de la Syrie. Et pour cause, les forces de Bachar el-Assad y sont absentes. Elles ont cédé leur place aux soldats du Parti de l'union démocratique (PYD), formation kurde armée proche du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK turc), organisation réclamant l'autonomie du Kurdistan de Turquie, et considérée comme terroriste par les États-Unis et l'Union européenne. Le PYD s'est emparé il y a un mois de plusieurs villes syriennes - Kobani, Derik, Efrin -, qu'il administre aujourd'hui. Sur les bâtiments officiels, le drapeau tricolore frappé du soleil du Kurdistan a remplacé celui de la Syrie baasiste, et la vie semble avoir repris son cours normal. Curieusement, Bachar el-Assad n'y serait pas pour rien.

 

"L'armée syrienne n'a pas perdu ces villes, mais les a plutôt laissées au PYD afin d'adresser une mise en garde à la Turquie, fervent soutien de l'opposition syrienne", explique au Point.fr Jordi Tejel, professeur d'histoire internationale à l'Institut de hautes études internationales et du développement de Genève. Autre geste consenti par le président syrien, la promesse de retourner la citoyenneté syrienne à 200 000 Kurdes de Syrie, qui en avaient été privés il y a cinquante ans. Enfin, Damas a autorisé le retour au pays du chef du PYD, Salih Muslim, exilé en Irak. Un gage de bonne volonté soudain, les Kurdes de Syrie étant depuis toujours opprimés.

 

Diviser pour mieux régner

 

"Ces gestes s'inscrivent dans le jeu du régime syrien, qui consiste à dresser les communautés ethniques et religieuses les unes contre les autres, et ainsi justifier sa domination dans le pays", estime Jean Marcou*, professeur à l'Institut d'études politiques de Grenoble. Interdits d'enseigner leur langue ou de célébrer leur nouvel an (le Nowruz), les Kurdes de Syrie, qui forment près de 10 % de la population, ont été parmi les premiers à descendre dans la rue aux cris de "Azadi" (liberté) en avril 2011.

 

Or ces jeunes activistes pacifiques, associés aux Conseils locaux de coordination, se sont tout d'abord heurtés à l'attentisme des multiples partis politiques kurdes, peu enclins à s'opposer frontalement à Bachar el-Assad. Mais au fil de la pression populaire et de la férocité de la répression, ils ont finalement cédé. Problème, le Conseil national syrien (CNS), plus importante coalition de l'opposition, est activement soutenu par la Turquie, farouchement opposée au PKK. Si l'organisation a récemment élu à sa tête un Kurde, Abdel Basset Sayda, elle refuse toutefois que les Kurdes de Syrie accèdent à leur propre autonomie dans la future Constitution. Le divorce avec les Kurdes était dès lors prononcé.

 

L'ombre du PKK turc

 

Sous l'égide de Massoud Barzani, président du Kurdistan irakien, un gouvernement autonome proche d'Ankara, les partis kurdes ont créé en octobre 2011 leur propre instance : le Conseil national kurde (CNK). "La stratégie de la Turquie est désormais d'entretenir des relations directes avec les Kurdes pour mieux les gérer de l'extérieur", explique au Point.fr Jean Marcou. Le 11 juillet dernier, le CNK signe avec le PYD un pacte pour former le Conseil suprême kurde. En vertu de l'accord, le PYD peut gérer avec le CNK l'ensemble des régions du nord de la Syrie, à condition d'accepter de rendre les armes.

 

"Dans les faits, le PYD n'a jamais abandonné les armes", note Jordi Tejel. "Aujourd'hui, il ne collabore presque plus avec le CNK et répond bien plus aux besoins du PKK qu'aux désirs de liberté des populations kurdes de Syrie", ajoute le spécialiste. Une situation qui inquiète grandement la Turquie, qui partage avec la Syrie près de 800 kilomètres de frontière. Une crainte exacerbée par le récent passage en territoire syrien d'un certain nombre de militants du PKK. Est-ce donc un hasard si, depuis un mois, la Turquie enregistre une recrudescence des attaques terroristes ? Lundi encore, un attentat à la voiture piégée attribué au PKK a fait neuf morts à Gaziantep, dans le sud-est de la Turquie.

 

Situation explosive

 

Ce regain de violences a amené le Premier ministre turc à accentuer le déploiement de ses troupes à la frontières. Recep Tayyip Erdogan a également évoqué une possible intervention au cas où "un groupe terroriste établirait des camps dans le nord de la Syrie". Une menace que relativise Jean Marcou, pour qui "ces déclarations visent plus à rassurer l'opinion intérieure turque". La situation dans le nord de la Syrie n'en reste pas moins potentiellement explosive. Le leader kurde irakien Massoud Barzani a dépêché ce mois-ci à la frontière irako-syrienne près d'un millier de soldats kurdes syriens, formés en Irak et prêts à intervenir dans le nord de la Syrie en cas de chute de Bachar el-Assad.

 

"Les partis kurdes ne veulent pas entendre parler de la présence de rebelles syriens arabes aux commandes dans le nord du pays",souligne Jordi Tejel. "De leur côté, les chefs de l'Armée syrienne libre, actuellement en proie à une lutte féroce contre les forces gouvernementales à l'Alep, l'ont bien signifié : ils ne veulent pas entendre parler d'autonomie kurde au nord de la Syrie." L'après-Assad s'annonce déjà chaotique.

  

 

Armin Arefi, 22 août 2012. Le Point.fr  

 

 

(*) Jean Marcou, pensionnaire scientifique à l'Institut français d'études anatoliennes d'Istanbul

 

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