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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

L' antenne de Pôle Emploi à Nantes

L'antenne de Pôle Emploi à Nantes / AFP

 

 

 

C’était hier à Nantes, la ville dont l’actuel Premier ministre était maire. En descendant du bus, l'homme, âgé de 43 ans, s’est aspergé avec un bidon d'eau de javel rempli d'un produit inflammable. Il a parcouru une quarantaine de mètres, en flammes, avant d'atteindre Pôle Emploi pour y décéder. Comme Mohamed Bouzidi en Tunisie, il a désigné le responsable de son acte, dénonçant les règles humiliantes du Pôle emploi, qui a remplacé l’ANPE. C’est à ma connaissance la première fois qu’un « suicide social » par le feu, est expliqué par le supplicié. Lise, l’enseignante du même âge que le chômeur de Nantes n’avait pas expliqué son geste lorsqu’elle s’était immolée dans la cour de son lycée de Béziers, en octobre 2011.

Nous remettons en ligne des extraits d’une remarquable analyse sur le suicide de deux chercheurs français.

 

 

 

Suicides : quand l'ombre de la crise se fait humaine

 

 

 

Par Michel Debout, professeur de médecine légale et Jean-Claude Delgènes, directeur général du cabinet Technologia

 

 

 

 

(…) La crise finacière , mêlant endettement abyssal et risque monétaire, s'accompagne d'une crise économique, conjuguant croissance atone et multiplication des plans sociaux, et se complique d'une crise sociale marquée par l'explosion du chômage et de la précarité ; de sorte qu'une crise humaine et sanitaire s'installe jour après jour. C'est le sens des chiffres révélés par la SNCF. Avec un effet retard bien connu des spécialistes du suicide, la société française commence seulement à prendre conscience du coût humain de la crise. Dans la froideur d'une courbe de croissance se niche toujours silencieusement un taux de chômage, un volume d'endettement, un niveau de solitude et le véritable état du lien social que révèle ce nombre élevé de suicides.

 

Cinq cent quarante-huit tentatives de suicide, en moyenne, par jour, une vingtaine toutes les heures... ce n'est pas seulement la manifestation d'une France qui broie du noir, c'est l'indicateur avancé d'une " crise humaine globale " qu'il revient de traiter sur le même plan et avec la même énergie qu'on met à s'attaquer aux crises financières, économiques ou sociales ; les unes ne s'opposant pas aux autres. Il n'est pas question de regarder tomber les morts en expliquant à chaque fois qu'il s'agit d'un drame à portée personnelle au lieu de dire que c'est aussi un tribut humain payé aux fractures françaises.

 

Election après élection, sondage après sondage, tout indique que les clivages économiques, sociaux et désormais identitaires creusent le pessimisme français, l'angoisse devant l'avenir et le sentiment de fatalité ou d'impuissance. Le phénomène suicidaire de grande ampleur que connaît la France contribue à ce fatalisme, s'enracine dans ce contexte et le renforce tout autant : chaque drame contribue à pétrifier les volontés, chaque mort fait refluer l'envie et l'énergie. Le suicide d'un proche, d'un collègue ou d'un ami indique trop bien la difficulté de s'en sortir et de se prendre en main. Au nombre de ceux qui meurent ou tentent de se suicider, il faut également rajouter l'onde de choc provoquée par le geste suicidaire qui concerne chaque année des millions de français.

 

Pathologie d'un lendemain sans espoir, le suicide mine aussi la confiance de ceux qui demeurent. Au delà de l'aboutissement individuel, l'acte suicidaire se révèle aussi comme un tueur social, incitant à d'autres passages à l'acte. De fait, la crise humaine prend appui, autant qu'elle la renforce, sur la crise économique et sociale : le désespoir entraîne le désespoir et les suicides liés à la crise aggravent cette même crise. C'est une réalité qu'il est nécessaire de penser et d'affronter collectivement (…).

 

 

Michel Debout, professeur de médecine légale et Jean-Claude Delgènes, directeur général du cabinet Technologia, 1erfévrier 2013.

Michel Debout est aussi fondateur et ancien président de l'Union nationale de prévention du suicide

 

TEXTE INTEGRAL :

 Point de vue-Le Monde.fr

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