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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

Par Salima Ghezali



N’eût été la « subtilité » avec laquelle ont été organisées les élections du 10 Mai dernier, on se serait laissé prendre au vacarme médiatique actuel. Et on se croirait à la veille d’une insurrection citoyenne. Insurrection, il y aura tôt ou tard. Mais elle ne sera certainement pas citoyenne au sens « mainstream » du mot. Précisément par ce que la gestion post- électorale est aussi « subtile » que ne l’a été l’avant- élections. De cette gestion, il découle que ceux qui annoncent les insurrections, ne sont pas ceux qui les font. Globalisation ou pas, le « changement » en Algérie ne peut se faire, ni sans le peuple, ni contre lui. Et le statu- quo est certainement intenable. Alors, le pouvoir mime le changement et libère ses principaux outils de gestion de la façade démocratique : médias-mensonges, experts-maison et personnel d’appoint pour « flasher » le décodeur de la scène publique.

 

 

Populiste - autoritaire contre élitiste - compradore

 

 

A son habitude, le pouvoir se décline en, au moins, deux tendances, dont l’une veut procéder à des « changements » qui n’impliquent pas le peuple, tandis-que l’autre voudrait bien « impliquer » le peuple, mais comme « manutentionnaire » de la « révolution » et sans lui permettre de s’organiser en société. Dans un cas le pouvoir mise sur l’éternel renouvellement du consensus patriotique sur fond autoritaire, dans le deuxième cas il mise sur la radicalisation du dissensus politique dans une situation de type chaotique qui ouvrirait la porte à toutes les aventures alterne-externes.


On comprend alors pourquoi, ni la lettre de Mehri à Bouteflika ni celle d’Aït-Ahmed aux Algériens, n’ont trouvé d’échos au sein du pouvoir dans ses deux déclinaisons : la populiste autoritaire et l’élitiste compradore.

 

 

Beni oui-oui contre Beni non-non

 

 

Les deux vieux routiers du nationalisme algérien avaient compris les pièges de l’une et de l’autre impasse du régime et, ils ont proposé une alternative pacifique où l’élaboration du consensus national et patriotique se ferait par la formulation et la gestion démocratique du dissensus politique. La réponse du pouvoir a consisté à mimer le consensus lors de la commission Bensalah et à rejeter le dissensus hors du champ institutionnel avec le score réalisé par le FLN. L’amplification artificielle de la protestation contre la fraude, la mise en avant des postures les plus caricaturales d’un personnel opportuniste et âpre au gain, procède de cette logique de découplage radical entre consensus et dissensus. Dans une dégradation caricaturale du politique qui opposerait des Beni-oui-oui à des Beni non-non.

 

 

Lien politique institutionnel contre logiques de castes

 

 

Si le FFS bénéficie encore d’un succès d’estime auprès de la population, ET de l’élite, cela laisse au politique une chance de rendre visible le lien ténu entre les institutions de l’Etat et des représentants de la population. Ce lien existe déjà sur une base clientéliste ou dans des actions de proximité à caractère marginal, le rendre visible, institutionnel, en faire l’objet même de l’action partisane, c’est en décliner la possibilité et ouvrir la porte à un bouleversement du rapport au politique. C’est cela « remettre du mouvement dans le statu-quo », « la participation tactique » etc.


Le comble du scandale est que des catégories sociales privilégiées dont l’accès aux missions de l’Etat est garanti par un réseau de relations personnelles, dans une logique de caste où les dissensions politiques sont davantage une posture qu’un engagement, sont sollicitées pour torpiller le pari politique de la représentation de ceux qui n’ont que l’émeute pour relais.


Ceux qui n’ont compris, ni la position participationniste du FFS, ni son refus des actions de rue, sans remobilisation politique et encadrement préalables, font, au mieux, une lecture erronée de la manière dont le pouvoir squatte les rouages de l’Etat et bloque l’auto-organisation de la société. Par delà l’action nocive de la police politique, il y a l’ampleur des archaïsmes, des égoïsmes, des abandons, des déresponsabilisations…


Les fameux clubs de discussions de Mehri, ou l’importance de retisser les liens martelée par Aït Ahmed, ne sont rien moins que la réponse, la plus moderne et la plus démocratique, à la crise de société qui, tout à la fois, sous-tend et fait écho à la crise de régime. Or, c’est, précisément, ce qui est violemment combattu, au travers du détournement de « la situation de parole », par la pollution de l’espace à coup de « révélations » et de « médias-mensonges», tandis-que le lien social et militant est distendu, à l’extrême, par la défiance jetée sur le politique. Le bruit empêche le débat. Et la méfiance renforce les enfermements.

 

 

Le FLN en 91 le FFS aujourd’hui

 

 

Le battage organisé autour du FFS, cette fois-ci, n’est pas sans rappeler celui qui avait entouré le FLN, à la veille des élections de 1991. Les éléments du dispositif d’encerclement du politique sont fort semblables à plus de vingt ans d’intervalle : Lois électorales revues par Ghozali, multiplication des candidatures indépendantes, et violente campagne de dénigrement dans les médias. Est-ce vraiment un hasard, si c’est toujours l’option du « moindre coût » pour la population, l’organisation moderne, de l’Etat et de la société, qui est ciblée ?


Et aujourd’hui, comme hier, des mises en scène, destinées à montrer que les partis (les anciens, les nouveaux, les ‘maison’ et les opposants, les islamistes et les démocrates…), ont conduit à une énième défaite du politique. Or il n’en n’est rien.


Pour la simple raison qu’il n’y a pas encore de politique en Algérie. Il ya des militants en faveur de l’ouverture de l’espace public et de la consécration de règles légales, égales pour tous, à même d’encadrer l’exercice politique. Que ces militants se soient regroupés sous une forme, administrativement dénommée parti politique, n’est qu’une des nombreuses commodités de langage qui nous font nommer les choses de manière mimétique à l’égard de ce qui se fait ailleurs. Comme on dit en langage populaire « jus d’oranges de poires. » On dit parti politique en situation de négation du politique.

 

 

Comment construire une société moderne ?

 

 

Ceci est valable pour toutes nos autres activités : les banques, les hôpitaux, les tribunaux, les universités, les entreprises, les ministères, les écoles, les mosquées, les cités, les quartiers résidentiels, les journaux, les centres commerciaux ou les centres touristiques, qui ne ressemblent ni ne fonctionnent, de la même manière que ce qui porte le même nom ailleurs.


Quand un pays a un problème de normes, cela concerne tout le monde. Une telle situation peut autoriser des experts à parler de fresques sociales et des sociologues de culture générale. Mais cela n’aide pas, forcément, à organiser les experts, ni les gens de culture. Et si les banquiers n’ont aucun moyen de défendre les banques, les universitaires l’université, les hospitaliers l’hôpital, les entrepreneurs l’entreprise et les journalistes la presse. Non, comme on défend une tribu ou une vache à lait, mais dans la mise au service de la promotion et de l’organisation, d’un exercice professionnel particulier, de compétences avérées et d’un engagement qui en hisseraient le niveau de conscience, amélioreraient les performances et élargiraient la marge de négociation avec les pouvoirs.


Rien de bien révolutionnaire à cela. Mais alors, « le changement » cesserait vite de fonctionner comme un mot magique pour s’incarner dans des pratiques citoyennes véritables. Avec toutes les interactions possibles entre ordres professionnels, générations, régions etc.


Que le DRS, Bouteflika, le défunt Mehri ou Aït-Ahmed aient conclu un accord pour faire « avorter le changement », comme il se colporte, ici et là, dans « le grand n’importe quoi » qui nous tient lieu de scène publique, n’explique pas pourquoi il n’ya pas de clubs d’universitaires, d’historiens, d’avocats, de magistrats, de sportifs, de gestionnaires ou d’entrepreneurs, capables de s’organiser et de se mobiliser, pour éclairer la société ou pour revendiquer l’exercice de LEURS DROITS ET LIBERTES SPECIFIQUES. Que cela s’accompagne ou pas d’un engagement politique particulier, est de peu d’importance. C’est là un des nombreux paradoxes de notre façon de « faire société ».

 

 

Facebook et le muezzin

 

 

Il y a eu, dans l’espace commun des militants dans la clandestinité, sans journaux ni « société civile », plus d’organisations à but non lucratif, d’éthique du débat, de sens de l’engagement social et de recherche du compromis dynamique, qu’en vingt ans de « vie publique ». L’entre-deux, que nous connaissons depuis vingt ans, n’offre ni les garanties de mobilisation qu’offre normalement un « espace public », ni les qualités militantes que l’on peut retrouver dans la « clandestinité ».


La manière dont les individus se rassemblent n’obéit, le plus souvent, ni à une logique corporatiste, ni à un engagement politique ou associatif effectif, ni à une appartenance de classe clairement assumée, mais se fait selon des affinités qui transcendent les appartenances. Ce qui est fort courtois, mais ne permet pas de déterminer le lieu à partir duquel s’énonce leur propos. Posture notabiliaire pour les uns, sectaire chez les autres, la nature citoyenne du lien n’est établie au travers d’aucune pratique institutionnelle. Ceux qui tentent l’expérience associative, s’empressent de la quitter au vu de l’âpreté des luttes inter- personnelles qui s’y déroulent. D’autant qu’aucun arbitrage légal n’est possible, et que la « courtoise » ou le « sectarisme », qui règnent au sein des réseaux, ne peut permettre la solidarité en faveur d’un règlement « éthique » à défaut d’un règlement administratif des contentieux. On traine alors des ligues bicéphales, des syndicats monocellulaires, des associations sans ancrage, des partis en recomposition permanente…Difficile de parler de « société civile », ni d’ordres professionnels, ni de corporations. Quel encadrement alors pour le « grand soir » ? Facebook et le muezzin ? Ca ressemble trop à du mauvais hollywood.


La spécialisation des savoirs et des personnes, dans laquelle l’Algérie avait investi un effort financier colossal, n’a pas eu d’effet d’entrainement, ni sur la spécialité, ni sur l’aptitude organisationnelle des gens de la spécialité. Et donc pas moyen de peser, d’influencer, de promouvoir des interactions sociétales. Le discours sur le politique, sans engagement social, particulièrement en situation de crise, est, de ce fait, réduit à une discussion de café de commerce. Ou à une mêlée inextricable des égos.


En face, il ya quelques milliers de militants obstinés dans la diversité (et la confusion) de leurs convictions, il ya l’argent qui peut tout s’offrir, même le pouvoir autoritaire qui l’a engendré. Il ya l’armée qui peut donner des ordres, si l’OTAN le permet. Et le peuple qui a compris l’ampleur de sa solitude, par temps de trahison des clercs.


C’est dire que ce n’est pas le travail qui manque. Que l’on croit aux « réformes », à la « révolution » ou au « printemps ».

 

Salima Ghezali, 29 mai 2012. La Nation.info

 

 

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