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Publié par Saoudi Abdelaziz

Le dramaturge Slimane Benaissa, l’auteur apprécié de Boualem Zid El Gadem et de Babour Ghreq, (le bateau a coulé), revient à Constantine avec une nouvelle pièce El moudja wallat (La vague est de retour) qu’il a présenté samedi dernier. Franc succès pour cette pièce qui a déjà conquis les publics des salles Sierra Maestra à Alger et Kateb-Yacine à Tizi-Ouzou. Nous publions la critique que Lynda Graba avait fait de la pièce à l’occasion de sa représentation à Alger en juin dernier.

 

 

Le chant du phénix

 

 Après des années d’absence sur les planches algériennes, le dramaturge Slimane Benaïssa, originaire de Guelma dans l’est Algérien, renoue enfin avec son public une relation entamée pendant une vingtaine d’années avec un répertoire qui a toujours galvanisé les spectateurs, une relation privilégiée interrompue dans la période houleuse en février 1993, date à laquelle il s’est exilé en France pour poursuivre sa carrière avec notamment une pièce écrite en arabe et traduite en français qui fit sa renommée outre-mer en 1996 intitulée Les fils de l’amertume.

 

La présentation, vendredi soir, de sa récente production El moudja wallat a drainé un large public composé de familles venues apprécier l’homme de théâtre avec lequel elle entretient un rapport d’admiration qui ne s’est guère effiloché, malgré cette coupure intempestive avec l’auteur de Babor Ghreq.

 

Il faut croire que le bateau de Slimane Benaïssa n’a pas chaviré pendant la tempête des années 1990 puisque ses navigateurs le maintiennent toujours à bon port. Avec cette nouvelle représentation, Slimane Benaïssa nous parle d’une grande vague qui serait revenue heurter le bateau Algérie fixé à son arrimage historique. Dans un décor minimaliste, la scène apparaît presque nue avec l’horloge du temps où les aiguilles ont été sciemment retirées semble s’être arrêtée, un escabeau faisant office de chevalet est là pour nous indiquer que le personnage est un peintre, un burnous, une canne et un chapeau sont disposés sur un porte-manteau, des lumières rouges et vertes apparaissent en arrière-plan.

 

Puis, c’est l’entrée du personnage unique de la pièce interprété par Slimane Benaïssa qui fait un long monologue d’une heure et demie dans un magnifique discours prosodique en langue classique entrecoupé d’un langage théâtral remarquable en langue parlée et par moment en tamazight. Le personnage qui tient alors en haleine le public par des réparties fulgurantes, va retracer toute l’histoire sociopolitique du pays depuis les premières origines avec les Phéniciens et les différentes invasions qu’a connues l’Algérie jusqu’à l’indépendance en passant par la guerre de Libération nationale et les régimes successifs de la période postcoloniale.

 

Le personnage égraine en dévoilant au public toute l’histoire politique algérienne, le chapelet de son enfance tourmentée entre l’amour maternel dont il se souvient avec le goût du lait et la soldatesque française, son discours fiévreux fait face à celui d’un vieux personnage à qui il adresse ses suppliques, un personnage qu’il appelle Djeddi et qui sait tout sur les origines du peuple algérien, un peuple amazigh ou d’hommes libres qui n’ont au fil de toutes les conquêtes jamais courbé l’échine devant les adversaires de tous bords et les envahisseurs venus piller les trésors de leur terre bénie. S’attardant sur toutes les turpitudes coloniales imposées aux autochtones qui vivaient dans une effroyable misère morale et matérielle, le personnage met l’accent sur le combat d’un peuple fait de bravoure (les références dans la pièce au mot Nif sont très récurrentes dans le texte déclamé) et de dignité humaine incroyable dont ont fait preuve nos ancêtres brimés sous le joug colonial.

 

Alternant son discours sur plusieurs époques, le personnage crie face au public que «Son grand-père est une conscience qui dure», une manière pour le dramaturge de dire l’identité et la personnalité des Algériens fiers de leur appartenance ancestrale et d’une terre qu’ils chérissent par-dessus tout, cette identité qui fait les hommes debout affrontant leur destin, est un fait inaliénable. Lorsque le personnage passe dans son monologue à la période post-indépendante, il met un point d’honneur à montrer les écueils et les failles des pouvoirs qui se sont enrichis au détriment des populations privées de leurs droits, les répliques fusent sur un peuple de révolutionnaires unis comme les doigts d’une seule main pendant la lutte de Libération et qui pourtant n’ont pas su faire usage de leur indépendance en se montrant divisés sur leurs opinions et manière de concevoir l’émancipation algérienne : « Inaal bou lima ihabounache », scande Slimane Benaïssa comme une éternelle litanie tout au long de la pièce. Un cri de révolte contre l’injustice de ceux qui ne croient pas à leur liberté, ou qui la tournent en dérision.

 

La pièce parfaitement coordonnée par des extraits de musique de célèbres chanteurs comme Aït-Menguelat et d’autres plus récents comme « One, two, tree, viva l’Algérie » donne au texte dit par le comédien une teneur à la fois idéologique et esthétique très prenante et qui a largement subjugué le public qui a ovationné le comédien pendant quelques minutes de chaleureuses acclamations qui ont poussé le dramaturge à prolonger de deux jours les représentations.

 

Lynda Graba. El Moudjahid, 18 juin 2011
 

 

 

 

 

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