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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

DR.« Il ne suffit pas d’injecter de l’argent, mais de prendre des mesures de protection de l’économie nationale. (…) Comment voulez-vous relancer un secteur dans un cadre de concurrence déloyale, où le commerce extérieur est débridé.

 

   

 

L ’économiste Salah Mouhoubi : « Rétablir certains monopoles pour relancer l’industrie »

 

 

Par Safia Berkouk

 

 

Au sujet de l’investissement étranger en Algérie, Salah Mouhoubi qualifie la démarche des pouvoirs publics d’«incohérente». Il a précisé que l’argent seul ne suffit pas pour «construire une économie».

 

 

Le nouveau gouvernement a témoigné d’une volonté de relancer l’économie nationale avec, en point focal, l’industrie. Quelle lecture faites-vous de son plan d’action ?

Salah Mouhoubi-Lancer un plan de relance de l’économie signifie clairement que l’économie est en panne. L’Algérie s’est consacrée à développer des infrastructures, mais pas à créer des richesses. Cette politique a montré ses limites, puisque les secteurs producteurs de richesses, comme l’industrie et l’agriculture ne représentent que 5% et 7% du PIB respectivement. Le programme quinquennal du Président prévoit des actions pour relancer l’économie, notamment dans ces deux secteurs et des sommes colossales leur ont été octroyées (environ 3000 milliards de dinars).

 

Par ailleurs, des mesures spécifiques ont été prises concernant l’industrie particulièrement, puisqu’il a été retenu 14 grandes entreprises publiques pour les mettre à niveau dans la perspective de modifier la structure de la croissance économique. Tout cela dans le but de porter la part de l’industrie dans le PIB à 10%, à l’horizon 2014. Le problème est qu’on parle de relance, mais cela reste des généralités et des déclarations de bonnes intentions.

 

Concrètement, on ne sait pas qu’elle est la stratégie adoptée pour relancer l’économie. Avant de relancer, il faut faire un état des lieux pour savoir pourquoi cela n’a pas marché. On a octroyé 2 milliards de dollars pour relancer le secteur textile, qu’en est-il de cette action ? Il ne suffit pas d’injecter de l’argent, mais de prendre des mesures de protection de l’économie nationale. Si on veut relancer le textile, d’une manière ou d’une autre, il faudra mettre fin à la politique des conteneurs.

 

 

Il est admis qu’on ne peut pas être performant partout. Sur quels secteurs industriels devrait-on miser, selon vous ?

Effectivement, il faut des actions prioritaires et il faut cibler des secteurs. Le tissu industriel est quasiment inexistant, pourtant on a tout tenté avec les multiples restructurations, les fausses privatisations, la fausse stratégie industrielle. Pour choisir les secteurs à développer, il faut voir les priorités nationales, comme l’urgence de limiter les importations et de créer des emplois. Il faut choisir des secteurs porteurs, comme l’industrie légère, agro-alimentaire, manufacturière. Par ailleurs, il faut développer d’autres secteurs stratégiques. Nous avons un embryon en matière d’industrie mécanique et électronique. Mais comment voulez-vous relancer un secteur dans un cadre de concurrence déloyale, où le commerce extérieur est débridé, quand les coûts ne sont pas maîtrisés et quand la politique salariale lèse la compétitivité des entreprises. C’est donc un ensemble de mesures cohérentes pour relancer l’économie en général et l’industrie en particulier qu’il faut prendre.

 

 

Quel rôle imaginer pour l’opérateur étranger dans cette politique de relance ?

Je trouve que la démarche des pouvoirs publics est incohérente. On ne peut pas vouloir relancer l’économie nationale en mettant une croix sur l’investissement étranger, parce que la règle des 51/49 n’incite guère ces investisseurs à venir. Or, sans eux, l’Algérie n’aura pas d’économie hors hydrocarbures et n’exportera pas. Il faut revoir cette formule, car la décision de la maintenir est complètement irrationnelle dans le contexte actuel. Depuis qu’elle a été prise en 2009, il y a eu un tassement des investissements en Algérie. L’Algérie devrait s’adapter aux réalités mondiales.

 

 

Mais certains experts disent que la situation financière de l’Algérie fait qu’elle n’a pas tant besoin d’IDE que de savoir-faire ou de transfert de technologie ?

C’est vrai, mais avoir de l’argent ne suffit pas pour construire une économie. Par ailleurs, c’est l’Etat qui gère cet argent, alors que l’économie doit être une affaire du privé. L’Etat pose les bases d’un développement économique et prépare le cadre réglementaire, mais ce n’est pas à lui de construire des usines ou d’exporter, mais à l’entreprise. Il ne faut pas faire la confusion entre la puissance financière d’un Etat et la construction de l’économie. En Algérie, la dimension idéologique est toujours présente au détriment de l’économie et c’est ce qui fait que cette dernière est en panne et que notre pays soit en régression.

 

 

Le nouveau gouvernement veut exiger des firmes étrangères du médicament ou de l’automobile, par exemple, d’investir, mais on n’a jamais pu les contraindre jusque-là…

Dans le fond, je pense que ces décisions du gouvernement dans ce domaine sont importantes et méritent d’être appliquées, mais avec plus de souplesse, parce qu’on ne peut pas forcer les étrangers à investir dans tel ou tel secteur, mais il peut y avoir des mesures incitatives. Par exemple, en ce qui concerne le médicament, l’Etat n’a qu’à le déclarer secteur stratégique et développer l’industrie nationale sans attendre que les étrangers viennent.

Cela suppose que l’Etat rétablisse le monopole sur l’importation de médicament et pousserait ainsi les opérateurs étrangers à revoir leur copie. En ce qui concerne les concessionnaires automobiles, on a laissé se développer une anarchie totale, favorisant l’importation, alors que les usines de montage sont installées ailleurs. Cela ne doit pas nous empêcher de réglementer ce secteur ou alors contingenter l’importation de voiture. Il faudrait peut-être renationaliser une partie du commerce extérieur pour protéger notre économie et mettre de l’ordre.

 

 

Mais rétablir le monopole ne va-t-il pas à l’encontre de l’ouverture et de l’économie de marché ?

Quelle ouverture ? Nous sommes dans une économie de bazar. On a choisi la voie de la facilité et de l’importation qui nous décourage à produire. C’est suicidaire. Tous les pays émergents n’ont pas libéralisé leur commerce extérieur tant qu’ils n’avaient pas développé leurs exportations, à l’inverse de l’Algérie, ce qui fait qu’aujourd’hui, nous avons des pans entiers de notre économie qui sont en ruine.

 

 

Safia Berkouk, 8 octobre 2012. El Watan.com

 

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