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Publié par Saoudi Abdelaziz

Pourquoi les Russes accordent leurs préférences aux deux candidats en tête dans les sondages : Poutine et Ziougarov, le candidat communiste. Reportage dans l’Express, à la veille des élections présidentielles en Russie. Choisissant un échantillon étroit de témoignages, limités aux cadres et entrepreneurs, correspondant aux lecteurs de l’hebdomadaire français, les deux reporters nous fournissent néanmoins des indications intéressantes.

 

Russie: "Pourquoi je vote Poutine"

 

Par Axel Gyldén et Alla Chevelkina

 

Vladimir Poutine s'apprête à retrouver le Kremlin, peut-être même dès le premier tour ce dimanche. A Saint-Pétersbourg, sa ville d'origine, L'Express a rencontré ses électeurs.

 

Mila Khrustalkova, professeur de français, interprète, guide de conférence

"La révolution, nous avons déjà donné au siècle dernier, et nous ne voulons pas que cela recommence. La Russie n'a pas besoin de soubresauts. Elle a besoin de stabilité. Et Poutine, à mes yeux incarne cette stabilité. Bien sûr, tout n'est pas idéal dans la vie politique. La corruption, par exemple, est encore trop présente, mais j'espère que cela va changer.

En tous cas, j'ai toujours eu l'impression que Vladimir Poutine, nous représente bien sur la scène internationale. Il parle bien, il est crédible. C'est un homme intelligent, instruit, qui s'est formé tout seul. Quand je vais à l'étranger, notamment en France, je suis toujours déçue par l'idée que les Français se font de M. Poutine et de la Russie."

 

Nadejda Ievdokimova, géologue à l'Institut de recherche océanographique de Saint Pétersbourg

"Depuis dix ans, nous constatons une amélioration réelle de la qualité de vie. Les salaires sont versés régulièrement, et ils ont augmenté. Les conditions de travail sont meilleures. L'institut de recherche où je travaille a accès à toute la technologie occidentale. Par ailleurs, l'état de la ville s'est amélioré. L'insécurité à reculé à Saint-Pétersbourg.

Les manifestations anti-Poutine? Mais c'est très gentil de descendre dans la rue. Les gens doivent avoir le droit de protester. Mais les leaders de ces manifs ne pourront jamais se mettre d'accord sur rien: c'est un assemblage hétéroclite de libéraux, de communistes, de nationalistes d'extrême droite. Leur seul slogan, c'est "La Russie sans Poutine". Sorti de cela, ils n'ont rien à proposer. Et, du coup, les Russes ne les suivront pas.

Mikhaïl Khodorkovski? Oui, son cas me perturbe. Beaucoup de mes camarades de promotion ont travaillé chez Youkos, l'entreprise qu'il dirigeait. A mon avis, il n'y aucune raison de le maintenir en prison, surtout après son second procès (notoirement entaché d'irrégularités: NDLR)."

 

Louba Issaeva, 24 ans, assistante de direction dans une chaîne de restaurants

"Comme beaucoup de jeunes femmes russes, je trouve Vladimir Poutine séduisant. Il est sportif, en pleine forme, et il s'exprime bien, avec un excellent contact avec la jeunesse. Pour moi, il symbolise la renaissance de notre pays après l'ère Boris Eltsine. Je me souviens comme les choses étaient difficiles à l'époque. Ma mère, qui travaillait comme institutrice ne percevait pas son salaire régulièrement.

Avec mes parents, nous vivions à Magadan, en Extrême-Orient. Et mes parents n'avaient pas suffisamment d'argent pour quitter cette région. Un billet pour traverser le pays et nous rendre à Moscou ou Saint-Pétersbourg coûtait l'équivalent de 2000 dollars. Aujourd'hui, le même voyage coûte sept fois moins cher. A l'époque, tout le monde ne rêvait que d'une seule chose: partir à l'étranger, où la vie était meilleure. Aujourd'hui, pour les jeunes qui disposent d'une bonne formation et d'un cerveau en état de marche, il y a des opportunités."

 

Andreï Goriunov, ancien militaire, entrepreneur, propriétaire de trois magasins de chapeaux de fourrure

"Sous Poutine, le climat des affaires s'est amélioré. Voilà dix ans, c'étaient les bandits qui réglementaient l'économie, un peu comme en Europe occidentale dans les années 1946-1950, juste après la Seconde guerre mondiale. Aujourd'hui, le petit commerce n'est plus victime de racket. Les forces de l'ordre et la police sont plus forts. La vie est plus facile à vivre. Je peux dire merci à Poutine.

Cela ne signifie pas que je le soutiens les yeux fermés. Je suis loin d'être d'accord à 100% avec Vladimir Poutine et avec son parti Russie Unie, mais je suis un pragmatique, qui d'autre peut gouverner? Il n'y a personne à l'horizon capable de faire aussi bien. Ce que j'espère pour l'avenir: une évolution du système judiciaire avec des juges indépendants. Pour le moment, c'est loin, très loin, d'être le cas. Il faut aussi limiter le pouvoir de l'administration des douanes. Dans notre pays, les douaniers sont tout-puissants. Il faut arrêter cela.

 

Igor Kourdine, ancien commandant de sous-marin nucléaire, actuel président de l'association des sous-mariniers

"Lorsque le sous-marin Koursk a sombré en août 2000, j'ai été la premier a interpeller Poutine à la télévision pour lui dire d'interrompre ses vacances à Sotchi, afin de venir à Moscou pour diriger les opérations de sauvetage. Alors, lorsque l'on m'a proposé de rejoindre son QG de campagne à Saint-Pétersbourg, j’ai été plus surpris que si l'on m'avait proposé de partir pour un voyage lunaire.

Je n'ai eu que 24 heures pour donner ma réponse. J'ai parlé avec beaucoup de gens, y compris des détracteurs de Vladimir Poutine et j'ai finalement accepté, à la condition que je puisse dire ce que je pense. En étant à l'intérieur du système, j'aurai au moins la possibilité de faire avancer les choses qui me tiennent à cœur et de mieux défendre les intérêts de familles de sous-marinier. Si on me laisse m'exprimer comme je l'entends, alors cela signifie que les choses peuvent bouger en Russie."

 

Russie: "Pourquoi je vote communiste"

 

Par Axel Gyldén et Alla Chevelkina,

 

Plus de vingt ans après la fin de l'URSS, le Parti communiste russe reste le deuxième mouvement politique du pays, après le poutinisme. A Saint-Pétersbourg, trois jeunes militants expliquent pourquoi ils voteront pour Gennadi Ziouganov, le candidat communiste à la présidentielle du 4 mars.

 

Ils sont jeunes, étudiants et diplômés d'écoles d'économie, de gestion ou de commerce et... ils voteront communiste, dimanche 4 mars, à l'occasion de la présidentielle. L'un est ingénieur, l'autre jeune entrepreneur (il vient d'ouvrir son deuxième fast-food), le troisième travaille dans une société qui vend des portes de garages à ouverture automatique. Nés à l'époque de la "perestroïka" de Mikhaïl Gorbatchev, ils ont 24 ou 26 ans. Dimanche, Andreï Arjanykh, Vladislav Krot et Dmitri Zvonkov glisseront un bulletin au nom du candidat communiste, Gennadi Ziouganov.

Le jeune capitaliste Vladislav Krot, patron de deux fast-food, n'y voit aucune contradiction: "Ziouganov veut soutenir les jeunes entrepreneurs, le PME et le business privé, explique-t-il dans les locaux d'une section locale du PC russe, dans une banlieue de Saint-Pétersbourg. Le programme de nationalisations qui figure au programme du Parti ne concerne que les matières premières et les grandes entreprises."

 

Voter communiste est la seule façon de faire bouger le système

Pour le jeune ingénieur Andreï Arjanykh, le choix du vote communiste est également tout naturel. "Dans la Russie actuelle, tous les postes clés, toutes les bonnes places sont occupées par les membres de la Russie Unie, le parti de Vladimir Poutine. Ils contrôlent tout et sont indélogeables. Voter communiste est la seule façon de faire bouger le système." En clair: puisque toutes les places sont déjà accaparées par une génération de poutinistes qui ne font aucun cas des jeunes, autant miser sur un autre cheval.

Et pourquoi pas s'opposer à Poutine en manifestant dans les rues avec le bloggeur anti-corruption Alexeï Navalny? "Lui, c'est un traître qui travaille pour les services secrets occidentaux dont le projet est d'affaiblir la Russie, répliquent en chœur les trois étudiants et diplômés d'études supérieures. Cet homme-là n'arrivera jamais au pouvoir", prédisent-ils.

"Auparavant, j'étais membre des Nashis (mouvement de la jeunesse poutinienne), raconte, pour sa part, l'entrepreneur Vladislav Krot. Lorsque j'ai travaillé pour eux, je n'ai reçu que des promesses. Ainsi, j'ai participé à de nombreuses actions et manifestations patriotiques, mais sans jamais être payé. Quand je leur ai parlé de ma volonté d'ouvrir un second restaurant, les cadres de cette organisation poutinienne m'ont assuré qu'ils me soutiendraient. Mais au bout d'un an, ils ne m'avaient toujours rien donné."

En 2011, le pragmatique Vladislav est donc allé trouver le député communiste du coin, un élu dynamique, âgé de 38 ans, qui l'a accueilli à bras ouvert. "Deux mois plus tard, j'ouvrais mon deuxième établissement. Ici, quand les gens apprennent que tu es proche de quelqu'un de connu, toutes les portes s'ouvrent..." C'est d'ailleurs au sein du Parti communiste qu'il s'est lié d'amitié avec ses deux autres camarades, eux aussi fraîchement convertis au "communisme du XXIe siècle".

Tous trois sont nostalgiques de l'ère soviétique, qu'ils n'ont pourtant pas connue. "A l'époque, tous les jeunes ingénieurs diplômés trouvaient un emploi dès la fin des études. Moi, quand j'ai terminé ma formation d'ingénieur, en 2009, j'ai trouvé un emploi dont le salaire était ridicule, comparable à celui d'un ouvrier", détaille Andreï Arjanykh. Le camarade Dmitri Zvonkov renchérit: "Au temps de l'URSS, tous les jeunes parents pouvaient compter sur des places en crèches pour leurs enfants. Aujourd'hui, il y a une liste d'attente longue comme ça. A croire que les crèches sont prévues pour les ados de 15 ans! Sans même parler du prix des couches culottes et des vêtements pour bébés, plus personne n'a les moyens de faire des enfants. Ce qui explique la chute de la natalité, en Russie."

Lorsqu'on rappelle à ces "camarades" que le système soviétique était, malgré tout, un système totalitaire où les libertés d'expression, de réunion et de circulation étaient réprimées, les contre-arguments fusent. "Ce sont les Soviétiques qui ont gagné la Seconde guerre mondiale!", dit l'un. "A l'époque, la société était organisée et les jeunes n'étaient pas tentés de choisir la voie de la délinquance", ajoute l'autre. "En plus, complète le troisième, l'URSS était un grand pays, leader dans le domaine des sciences, de l'éducation et de la conquête spatiale. Aujourd'hui, la Russie, c'est quoi? Juste un grand espace traversé par des gazoducs."

Pour finir Andreï, Vladislav et Dmitri, tournent leur regard vers l'Est: "Autrefois, on se moquait des Chinois. Aujourd'hui, on porte tous des vêtements chinois. Et ce pays communiste est devenu la deuxième puissance mondiale, à notre place." Un exemple qui fait rêver les trois camarades de cette nouvelle garde communiste.

Publiés le 3 mars 2012 dans l’Express.fr

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