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Publié par Saoudi Abdelaziz

« Je m’appelle Rihab Alloula, je suis née à Oran il y a 28 ans. Mon père était un dramaturge

algérien, metteur en scène, comédien, un homme de théâtre… » Difficile, lorsqu’on fait face à la jeune femme, d’aborder son histoire familiale. Le souvenir est encore si proche, si brut. « J’avais 10 ans lorsqu’il a été tué. Mais nous n’étions pas dans une dynamique de se laisser faire. Et j’ai perdu mon père comme on perd un martyr. »

 

 

Le jeudi 10 mars 1994, au coeur de la décennie noire du terrorisme qui a tué plus de 100.000 Algériens, Abdelkader Alloula est assassiné à Oran, à deux pas de son domicile. En deuil, l’Algérie perd l’un de ses metteurs en scène et dramaturges phare. « Quelques jours après sa mort, il y a eu une grande marche, raconte sa fille, Rihab. Les rues d’Oran étaient noires de monde, il y avait des portraits de lui partout, pour dire qu’il était toujours là, avec les gens d’Oran. C’est ce qui m’a sans doute le plus aidée, le fait qu’Alloula, même s’il est mon père, ne m’appartienne pas. C’est le papa, le frère, et le fils de toute l’Algérie. Le faitde partager cela m’a permis aussi de partager la douleur.»

 

 

En 2005, le président Abdelaziz Bouteflika impose une réconciliation nationale – qu'il fait adopter

par référendum pour « restaurer la paix civile en Algérie » –, et fait table rase de la décennie noire.

En prononçantl’amnistie générale pour les terroristes qui descendent du maquis, le président algérien laisse toute une génération d'Algériens face à leurs souvenirs, leurs douleurs, leurs doutes.

 

 

La jeune Rihab se construit contre cette amnésie étatique, contre ce statut de victime du terrorisme, qu'elle rejette :« Être victime, c’est rester dans son coin, c’est une soumission, juge-t-elle. Les gens qui sont morts, se sont donnés à l’Algérie, ils ne sont pas partis, ils n’ont pas fui, ils ne se sont pas cachés. Mon père savait qu’il allait y passer. » « Personne n’a encore dit son dernier mot, insiste la jeune femme. Ce président est vénéré par une partie de la population parce qu’il a soi-disant arrêté le bain de sang en Algérie. Mais le prix que l’on paye est immense. Les gens qui sont morts n’auraient pas voulu ça, et moi, jusqu’à aujourd’hui, je suis torturée. Le devoir de mémoire, on est encore là pour le faire. Des amis qui habitent en France (le collectif Ajouad

Algérie mémoire) veulent faire du 22 mars une journée contre l’oubli. Ici, la parole des familles n’a

jamais été entendue. Moi, je veux demander justice. Et l’on devrait tous faire comme le fils de Mohammed Boudiaf, qui demande qu’enfin, le meurtre de son père soit élucidé. »

 

 

Face à ces enjeux, l’évocation du cinquantenaire de l’indépendance de l'Algérie ne fait naître qu’une légère moue : « Franchement, je m’en fiche complètement, souffle-t-elle. Est-ce qu’on a encore mal des 132 ans de colonisation ? Non, certainement pas. C’est quoi, le mal algérien, il est où ? Il n’est pas là, arrêtons avec cette comédie. Dépenser 2 milliards de dinars (20 millions d’euros – ndlr) par ville pour faire des activités officielles, des comédies musicales, ce n’est pas possible. »

 

 

 

Pourquoi ? Parce que ce n’est pas le souvenir de la France, mais celui de la décennie noire qui hante les familles, et celle de Rihab: « Avec une infime partie de cet argent, on pourrait bâtir un grand mémorial, avec les noms des victimes du terrorisme. Pourquoi n’avons-nous même pas cela ? Juste pour que nos enfants aient au moins une matière pour se souvenir, et lutter eux aussi contre cet oubli qui envahit tout, cette amnésie qui pénètre partout, ici en Algérie. En grandissant, j’ai refusé de faire le deuil, et je ne suis pas la seule dans ce cas. Faire le deuil, c’est dire que nous sommes d’accord avec ce qui s’est passé, avec l’histoire récente de l’Algérie. »

 

 

Près de vingt ans ont passé depuis la disparition du dramaturge. Le théâtre d’Oran porte aujourd’hui son nom. A côté de ses études de traduction – arabe/ anglais/français, à l’université d’Oran –, Rihab suit les traces de son père : «Lorsqu’on naît dans un environnement artistique, c’est difficile d’en sortir, explique la jeune femme. Quand j’étais petite, j’assistais aux répétitions, aux lectures de mon père. J’étais imprégné du son, des phrases de ses textes, de son style d’écriture. A 9 ans, j’avais déjà envie de faire du théâtre. Mon père était autodidacte, il a tout appris tout seul, il a écrit sa première pièce à 30 ans, une adaptation libre du Journal d’un fou de Gogol. Il m’a poussée à étudier, parce pour lui, c’était une manière d’être dans la recherche, ce qui était l’essentiel dans le genre de théâtre qu’il proposait.»

 

 

La base du travail d’Alloula est de produire un théâtre ouvert au public algérien, en arabe dialectal, en prise avec la réalité sociale de ses concitoyens. « Mon père ne proposait pas un idéal de vie, mais un théâtre de critique sociale. Il disait aux gens : "Voilà ce que nous vivons, voilà où nous sommes, et voilà ce que l’on peut faire." Il croyait beaucoup dans les capacités de l’être humain, qu’il jugeait capable de se sortir de situations inextricables. Le théâtre, c'est grâce à ça que l’on tient debout. Car avec le temps, la douleur ne se dissout pas.»

 

 

Médiatpart.fr, 18 mars 2012. Extraits

 

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