Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Saoudi Abdelaziz

     
DR
 
« Au-delà de son aspect spectaculaire, la marche des gardes communaux a surtout révélé la dérive de la pratique revendicative en Algérie, ainsi que la tendance du pouvoir à retarder la prise de décision, ce qui provoque une accumulation explosive des problèmes ».

Une analyse de Abed Charef :

La stratégie du « chambitt »

 
 
La protestation des gardes communaux a révélé une grave dérive : le pouvoir a réussi à mécontenter une de ses propres organisations armées.
  
Entre Boufarik et Blida, le long de l’ancienne route nationale, parallèle à l’autoroute, des dizaines de drapeaux, de toutes dimensions, ont été déployés. Ils alternent avec des pancartes qui tentent vainement d’attirer l’attention des passants sur des revendications évoquant dignité, patriotisme, lutte antiterroriste et refus de la hogra. Les véhicules empruntant l’autoroute à vive allure ne s’intéressent guère aux protestataires.
 
 
Mais pour l’heure, en cette chaude journée de juillet, les protestataires tentent d’abord de trouver un peu de confort, à l’ombre, pour tenir le coup face aux impératifs du ramadhan. La détermination des gardes communaux commence en effet à fondre, sous le poids écrasant de la chaleur et du jeûne. Il faut donc tenir. Une question de nif, d’image, qui a conduit les gardes communaux à entamer un bras de fer absurde avec un pouvoir qui a pourtant créé de toutes pièces ce corps de sécurité dans un moment trouble, avant de tenter de se débarrasser d’un bébé encombrant.
 
 
Les gardes communaux, plus familièrement appelés « echenabett » (les gardes champêtres), ont décidé de s’installer là depuis jeudi 19 juillet, lorsque les unités de gendarmerie, mobilisées en force, ont bloqué la marche qui devait les mener vers Alger, à partir de Blida. C’était la seconde marche, que les gendarmes ont décidé de contenir peu après le départ, alors que la première marche avait réussi à atteindre les faubourgs d’Alger, donnant lieu à de violents affrontements avec les unités de la police.


Mais au-delà de son aspect spectaculaire, la marche des gardes communaux a surtout révélé la dérive de la pratique revendicative en Algérie, ainsi que la tendance du pouvoir à retarder la prise de décision, ce qui provoque une accumulation explosive des problèmes.


Le corps des gardes communaux existe depuis bientôt vingt ans. Créé dans la hâte, il a contribué à la lutte antiterroriste. Constitué d’éléments du cru, il a apporté sa connaissance du terrain, des campagnes et des douars. Au détour d’un communiqué du ministère de l’intérieur, on apprend que 1.015 de ses éléments ont été tués dans la lutte antiterroriste. Les blessés sont encore plus nombreux, et plusieurs centaines en ont gardé des séquelles et des handicaps définitifs graves.


Pendant toute cette période, une règlementation a été mise en place pour gérer ce corps. Mais la transition vers la paix, où les gardes communaux ne seraient plus nécessaires, n’a pas été engagée dans les meilleures conditions. Et l’administration a fait le reste : la mauvaise application des décisions prises, et la lenteur dans leur exécution, a suscité colère et mouvements de protestation. Dans la foulée, les gardes communaux se sont dit : pourquoi ne pas demander la lune ? Après tout, le gouvernement a cédé face à tous ceux qui ont occupé la rue. Il n’y a qu’à engager l’épreuve de force, en se prévalant du rôle qu'ils ont joué dans la lutte antiterroriste.


Tout ceci a débouché sur un résultat effarant. Des éléments armés, dont certains ont acquis une vraie connaissance de la contre-guérilla, se sont retrouvés engagés dans une confrontation directe avec les forces de sécurité. Des partenaires de la lutte antiterroriste se sont retrouvés dans deux camps opposés. Et, durant cette journée du 19 juillet, toute la région de Blida s’est trouvée pendant un long moment complètement paralysée. L’accès à Blida et Alger était impossible. L’aéroport militaire de Boufarik lui-même état devenu inaccessible une partie de la journée. L’autoroute Alger-Oran a été fermée pendant plusieurs heures.


A quoi a servi cette confrontation ? A rien. Car sur le fond, l’argumentaire du ministère de l’intérieur est nettement plus convaincant que celui des protestataires. Ceux-ci ont réussi à gagner la sympathie d’une partie de l’opinion, mais nombre de leurs revendications paraissent déplacées. Elles relèvent tout simplement de la culture du butin, dans un pays où n’importe qui peut revendiquer n’importe quoi, avec des corporations souvent dirigées par des farfelus qui veulent tout, en espérant qu’un pouvoir faible, soucieux de préserver la paix sociale, accepte leurs revendications.
C’est le résultat d’un mode de gestion où le pouvoir se contente de gérer les problèmes, non de leur apporter les solutions. Il veut seulement les maitriser, les contenir, pas leur apporter des remèdes. Non parce qu’il ne veut pas le faire, mais parce qu’il ne peut pas le faire. Car proposer des solutions, c’est avoir un cap, un objectif, une démarche, une cohérence.


L’Algérie en est loin. Très loin. Elle se contente d’une gestion au jour le jour, où le partage de butin fait office de politique économique. Son pouvoir n’évoque pas une armée moderne, bien équipée, avec un état-major, une doctrine, des objectifs et une stratégie. Sur ce terrain, il évoque plutôt une section de harass el-baladi partie en chasse, ne sachant ni sur qui ni sur quoi elle va tomber.
 
 
Abed Charef, 24 juillet 2012. La Nation.info
 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article