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Publié par Saoudi Abdelaziz

Trois regards sur les élections tunisiennes. « La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s’est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s’y trouve ». (Djalal  Eddine  Roumi, 1207-1273)

 

 

 

 

 

La Tunisie gagne une manche

 

 

 Il y a vingt ans, l'Algérie allait à des élections, plutôt libres, qui débouchaient sur une large victoire des islamistes. Ce fut aussitôt le branle-bas de combat pour dénoncer cette expérience malheureuse, cette dérive de la démocratie, qui menaçait précisément de tuer la démocratie, au nom d'un certain électoralisme.

Aujourd'hui, une élection similaire, en Tunisie, a débouché sur la même victoire écrasante d'un parti islamiste, Ennahdha. Quelques voix, demeurées minoritaires, ont dénoncé la dérive, mais les réactions, au plan interne comme à l'extérieur, sont demeurées mesurées. L'expérience tunisienne suscite, certes, quelques inquiétudes, mais aussi une vraie curiosité. Et si, après les multiples échecs enregistrés dans le monde musulman, la formule tunisienne se révélait la bonne, consacrant cette méthode douce comme solution à long terme dans une région du monde où la démocratie n'a pas réussi jusque-là à s'implanter ?

Entre l'Algérie de 1991 et la Tunisie d'aujourd'hui, il y a cinq points de différence fondamentale, qui expliquent ce changement, sans pour autant garantir le succès de l'expérience tunisienne. La différente la plus spectaculaire est celle qui sépare le FIS algérien du tunisien Ennahdha. Le parti de Abbassi Madani et Ali Belhadj était radical, populaire et populiste. Il visait clairement à instaurer son modèle, et certains courants en son sein étaient publiquement hostiles à la démocratie. A l'inverse, Ennahdha est un parti qui garde, certes, des fondamentaux islamistes, mais pour le reste, il est tout en nuances. A l'image de son leader, Rached Ghanouchi, il évite le discours qui fait peur, et n'hésite pas à donner des garanties. Savoir s'il les tiendra ou non est une autre histoire. Mais pour l'heure, il ne menace pas les droits d'inspiration moderniste, et n'hésite pas à dire que l'interdiction de la polygamie ne sera pas levée, ce qui relève de l'hérésie pour la plupart des islamistes du monde entier. Cette attitude a coupé l'herbe sous les pieds des Khaled Nezzar potentiels, et des éradicateurs en tous genres.

Ghannouchi est, en fait, plus proche de Abdelkader Hachani, et même de Abdelaziz Belkhadem, que de Ali Belhadj. C'est un «barbèphèlène». L'homme est plus un déçu du nassérisme qu'un islamiste forcené. Au début des années 1990, il était en Algérie, et il a pu mesurer où peut mener une démarche comme celle du FIS. L'échec de l»expérience algérienne l'a convaincu qu'il doit faire preuve de beaucoup de pragmatisme.

D'autant plus qu'il s'appuyait sur une société à son image, très différente de la société algérienne. L'Algérie, héritière d'une révolution violente, est imprégnée d'un égalitarisme souvent caricatural. Elle croit en une justice immédiate et éternelle. Les Algériens aiment Omar Ibn El-Khattab et Abou Dher El-Ghifari. La société tunisienne est plus hiérarchisée, plus structurée. La classe moyenne y joue un rôle d'intermédiation important. La Tunisie est donc plus apte à la négociation, au compromis, que l'Algérie, où on est plutôt admiratif du coup de force brutal. Symbole de cette différence, dans les années cinquante, la Tunisie de Habib Bourguiba a préféré accepter peu pour demander plus, alors que l'Algérie a demandé tout, tout de suite, en payant le prix le plus élevé. En octobre 1988, les islamistes algériens ont tenté de montrer leur force, alors que les Tunisiens se sont plutôt faits discrets pendant la fameuse «révolution du jasmin».

Des partis à la sociologie différente, avec des dirigeants au profil différent, devaient forcément déboucher sur des comportements différents. C'est le troisième point qui sépare l'Algérie de la Tunisie : alors que l'expérience tunisienne a été négociée, à l'intérieur comme l'extérieur, l'Algérie avait vu un parti tenter de passer en force, pour tout rafler. Ennahdha se savait majoritaire, mais il a accepté que son score soit limité. Tactique, ruse, peu importe. Il n'a pas cherché à renverser les équilibres de la société tunisienne, mais à se faire une place de choix. A l'inverse, le FIS voulait tout rafler, tout de suite. Il voulait établir son hégémonie, car il souffrait d'une tare centrale : il n'avait pas le sens de l'Etat. Il menaçait ses adversaires, au lieu de les rassurer. Il voulait imposer ses choix, et ses choix seuls. Le résultat a été inévitable : il a fait peur. Une peur fondée, justifiée, alors qu'Ennahdha a réussi à rassurer ses adversaires.

Selon toute vraisemblance, Ennahdha a accepté un partage du pouvoir avec deux partis de gauche avant même la tenue des élections, ce qui s'est concrétisé avec la nomination de Moncef Marzouki (parti du congrès) à la présidence, Mustapha Ben Jaafar (Ettakatol) à la tête de l'Assemblée constituante et Hamadi Jebali (Ennahda) à la tête du gouvernement. Tout ceci s'est fait avec la bénédiction de la France et des Etats-Unis, qui ont apporté leur caution à la démarche, même si ces deux pays l'ont fait pour des raisons différentes. La France parce qu'elle ne pouvait aller à l'encontre d'un «printemps» et d'une «révolution du jasmin», les Etats-Unis parce qu'ils ont décidé d'entrer dans une nouvelle phase de leur relation avec l'Islam, une relation qui sera marquée par l'intégration des islamistes dits modérés à la gestion des affaires dans de nombreux pays musulmans.

Cette bénédiction avait cruellement manqué à l'expérience de démocratisation algérienne du début des années 1990. Le monde était alors différent, l'Union Soviétique existait en encore, et la démocratisation du monde arabe était perçue différemment. La France et les Etats-Unis avaient fait preuve d'une certaine hostilité, car ils redoutaient l'émergence de systèmes démocratiques forts, s'appuyant réellement sur la population, et donc peu susceptibles de céder aux pressions occidentales.

Ce point est fondamental pour la Tunisie. Après le 11 septembre, après le fiasco irakien et afghan, et avec l'incertitude algérienne et la fragilité de nombreuses autres expériences, les Etats-Unis ont décidé d'explorer de nouvelles postes, et décidé d'intégrer les islamistes dans le jeu politique, ce qui peut aller jusqu'à leur accès au pouvoir. Les experts américains veulent pousser à une évolution similaire à celle de la Turquie, pensant que l'amélioration du niveau de vie, l'existence de canaux d'expression et une proximité avec les sociétés occidentales peuvent, à terme, asseoir la démocratie dans le monde arabe. La Tunisie sera le premier laboratoire en ce sens, car elle présente certains atouts, comme la présence d'une classe moyenne, d'un parti islamiste crédible et modéré, de rapports relativement détendus avec l'Occident, et des besoins financiers modestes pour maintenir un taux de croissance élevé.

La Tunisie semble donc bien partie pour réussir. D'autant plus que son entrée en démocratie est considérée comme une nécessité, alors que l'expérience algérienne était vue comme une hérésie. La Tunisie peut aussi tirer profit de l'expérience algérienne d'une autre manière, par l'absurde : on sait, aujourd'hui, ce que coûte le non-respect de l'urne, on sait ce qu'il ne fait pas faire. Ne pas exiger tout, tout de suite, mais savoir que la démocratie est une construction collective, de longue haleine, demandant beaucoup de négociations et de compromis.


Islamiste contre anti-islamistes, modernistes contre la ligne de clivage tracée jusqu’ici par les experts pôur analyséer laz nature profonde des contradictions, est en train de céder drvant le clivage inexorable des coontradictionstracéOn pourrait parler de tournant dans la perception

 

 

Abed Charef, 28 novembre 2011.       Le Quotidien d’Oran

 

 

 

 

 

Anciens régimes/néo-islamistes: le nouveau deal dans le monde arabe

 

 

 Obscure intuition insistante : le deal en marche entre régimes arabes, survivants ou pas de leurs révolutions, et les courants islamistes. Cela se sent un peu en Egypte, se voit en Tunisie, s'annonce au Maroc et se décode dans les bras ouverts à Ghannouchi en Algérie.

Pourquoi ? On ne sait pas mais on devine : dans les moyen-âge de l'humanité, les clergés ont toujours étaient les bons soutiens pour les monarchies. Les régimes durs « arabes » savent aujourd'hui que le seul soutien qu'ils peuvent avoir pour immobiliser les demandes d'un pan de leurs sociétés, c'est justement les conservateurs, et les conservateurs chez nous sont les islamistes, les passifs et les actifs et les assimilés, les bigots, les vieux de 20 ans d'âge, les gens qui ne demandent rien que l'au-delà, les fatalistes.

C'est ce qui explique un peu ce deal inaudible qui se dessine avec la formule des régimes arabes: j'organise des élections où je laisse le parlement aux islamistes et la moitié du gouvernement, mais je garde le trône, la couronne, la présidence, le Palais et les ministères de souveraineté. Comme une sorte de partage de tâche : les islamistes géreront le domestique, la quotidienneté du peuple ; le régime gèrera la rente, l'argent, les frontières, les ministères importants et l'armée.

Du coup, on saisit presque le nouvel ordre : vous voulez transformer le citoyen en croyant ? Faites-le et laissez-nous en paix, là-haut, loin de la plèbe. Dans le deal, les deux partis ont leurs désirs cachés. Le régime croit qu'il se débarrasse d'un problème en offrant au peuple une cible (les islamistes en semi-gouvernance) et une gouvernance qui va l'occuper ; l'islamiste politique croit grimper encore une marche dans sa conquête du monde et des Pouvoirs et des Etats.

Un deal, un vrai, sur le dos des autres. Car, comme chacun le sait, le voit et le décode, les islamistes n'ont pas fait la révolution, ne sont pas morts en masse et en vrac mais sont là pour en détourner le sens et la force. En Egypte, pendant que la Place Tahrir subit coups et meurtres et lacrymogènes, les Frères musulmans s'occupent et s'inquiètent seulement des législatives prochaines : auront-elles lieu ou pas ? Car c'est leur priorité : pas la vie des autres, mais la survie de leur mouvement. Ce qu'ils veulent et surveillent, ce sont les élections qui doivent avoir lieu, selon leur deal avec les militaires. Le reste ? Ils s'en moquent, très poliment.

Le deal est aussi visible aujourd'hui au Maroc. Pour les législatives d'hier, le PJD des islamistes marocains est presque parti favori. Pas par les urnes, avant les résultats, mais avec une sorte de bénédiction invisible, discrète, dans l'air, de la monarchie qui y voit aujourd'hui une solution de barrage à la « Révolution totale » alors qu'elle y voyait une menace il n'y pas si longtemps. Cela va s'accentuer en Jordanie, s'aggraver en Libye avec le deal passé entre islamistes et occidentaux.

Et en Algérie ? Bouteflika a déjà voté son choix d'avenir et a fait un signe du menton aux électeurs : en accueillant Ghannouchi son ami à bras ouverts, pour une « visite d'Etat », il a bien signifié le message. Avec Rachid dans les bras et la plus grande mosquée d'Afrique sur le dos, les Algériens sont encouragés à voter dans ce sens, à se convertir, à se repentir, à s'asseoir et regarder et comprendre qu'il vaut mieux être croyant que citoyen. Le deal est là, du moins dans les émotions de retrouvailles.

Antar Daoud, Raïnaraïkoum, 26 novembre 2011. Le Quotidien d’Oran

 

Les islamistes ont-ils changé ?

Par Mourad Aït Oufella

Après la victoire, même relative, des islamistes en Tunisie en octobre dernier, tous les regards sont de nouveau tournés et braqués sur le Maroc où devraient se dérouler, ce vendredi 25 novembre 2011, des élections législatives pas comme les autres et peut-être même un scrutin à hauts risques pour la classe politique traditionnelle du royaume chérifien.

Les résultats de ce scrutin pourraient confirmer la tendance générale qui se dessine sur la scène arabe. L’arrivée du PJD, un parti islamiste qui monte dans les sondages, en tête de peloton à l’issue de ce scrutin va, à coup sûr, donner des ailes aux autres mouvements de même obédience dans les pays arabes.

A cela, il faut ajouter la prédominance des islamistes dans la configuration du Conseil national provisoire libyen qui gère les affaires courantes en attendant la tenue d’élections dans six à huit mois selon les prévisions arrêtées par la même structure, les responsables libyens post-Kadhafi ont, il faut le souligner, annoncé la couleur dès le début dans des déclarations euphoriques et triomphalistes tenues au lendemain de la chute du dictateur.

La situation n’est pas différente en Egypte où auront lieu des élections législatives le 28 novembre prochain dans un contexte marqué par la reprise de la révolution dans sa seconde phase à la place Tahrir. Une élection qui s’annonce favorable aux islamistes, courant le plus préparé au moment où les autres tendances tentent de s’organiser et se structurer.

En Algérie, même si les choses sont différentes, le risque d’une «victoire» des islamistes n’est pas à exclure. En dépit du fait qu’ils se présenteront en rangs dispersés, ils risquent de décrocher une majorité relative à l’image de ce qui se passe dans les autres pays arabes. Les futures législatives en Algérie constituent une aubaine pour ce courant pour tenter de décrocher le maximum de sièges à l’Assemblée nationale pour constituer une majorité parlementaire, moment qu’ils attendaient depuis fort longtemps. Il y a quelques années, le président du MSP, Bouguerra Soltani, avait déclaré : «Nous aurons la majorité en 2012.» Cette prophétie qui n’avait pas été prise au sérieux et avait même été tournée en dérision dans les milieux politiques risque fort de se réaliser durant les futurs scrutins.

 Les islamistes algériens se préparent pour cette nouvelle situation depuis longtemps, car ils veulent se présenter en alternative aux différentes majorités qui ont gouverné le pays ces dernières années, même si un des partis de ce courant siège dans les gouvernements qui se succédé depuis 1995.

Pourquoi les islamistes algériens risquent de constituer, même en rangs dispersés, une majorité au sein de la future Assemblée nationale ? L’annonce des réformes politiques par le chef de l’Etat en avril dernier et la perspective de l’agrément de nouveaux partis qui interviennent dans un contexte régional marqué par des révoltes populaires encouragent les tenants de ce courant à redoubler d’efforts, d’activités, pour se préparer aux futures échéances électorales qui auront lieu en 2012. Celles-ci constituent pour eux une occasion à ne pas rater et une chance à saisir.

La grande question qui reste posée est de savoir qui incarnera le modèle turc en Algérie ? Même si le MSP de Bouguerra Soltani revendique et met souvent en avant sa proximité avec le parti de l’AKP, il n’en demeure pas moins que celui qui incarne par sa démarche et ses idées le parti au pouvoir en Turquie est incontestablement le secrétaire général du FLN, Abdelaziz Belkhadem.

C’est à la lumière des résultats des législatives de mars 2012 qu’on saura qui sera l’Erdogan algérien. Dix ans après les attentats du 11 septembre 2001, les tenants de ce courant qui se présente comme victime et la tendance qui a été persécutée par les dictatures opèrent un retour en force surprenant et inattendu sur la scène politique dans plusieurs pays arabes. C’est sur cette fibre qu’ils jouent pour gagner la sympathie de l’opinion publique et des masses populaires, et se présenter ainsi en alternative au moment où les autres forces politiques et sociales, surprises par l’ampleur du changement, tentent de s’organiser et se préparer pour s’adapter à cette nouvelle situation créée par les révoltes populaires. Ils ont longtemps cherché cette réhabilitation pour s’imposer comme première force dans tous les pays arabes. Et ils sont en passe de réussir leur objectif.

Cette nouvelle situation induite par les révoltes arabes ne pourrait être fortuite. C’est le fruit d’une stratégie qui vise à installer les islamistes au pouvoir pour neutraliser les radicaux et faire face à l’avancée du courant chiite véhiculé par les Iraniens. Ces derniers ont réussi à attirer des sympathies chez les peuples en raison des pressions qu’ils subissent des Occidentaux sur le dossier du nucléaire. Sous la houlette de cheikh El-Kardhaoui, une référence religieuse et une voix très écoutée par les islamistes modérés, se développe une nouvelle vision de l’islam politique. Le président de l’Union mondiale des ulémas musulmans a ouvertement soutenu et continue à le faire publiquement les partisans de l’islamisme modéré «elwassatia », il ne cesse de lancer des appels aux peuples arabes à voter pour les islamistes. A partir de Doha où il a élu domicile, El-Kardhaoui prône «el-wassatia », nouvelle théorie de l’exercice du pouvoir. Le Qatar, qui aspire à jouer un rôle de plus en plus important dans le monde arabe, adoube les islamistes et les encourage à prendre le pouvoir. Ce n’est pas par hasard si Doha a été la première capitale visitée en octobre dernier par Rashed Ghannouchi, leader du mouvement tunisien Ennahda et vice-président de l’organisation que dirige El- Kardhaoui. A cela il faut ajouter que plusieurs membres du CNT libyen sont soit membres de cette structure soit des dirigeants de l’Union mondiale des ulémas musulmans. Cette structure joue un rôle de plus en plus important, elle est en passe de devenir une référence aux côtés de celle qui regroupe les Frères musulmans.

La feuille tracée et qui prévoit entre autres l’arrivée des Frères musulmans dans les pays arabes est minutieusement exécutée par ceux chargés de la mettre en application sous l’œil approbateur de la Turquie d’Erdogan dont le rôle ne cesse de grandir dans le monde arabe, faisant rappeler le règne de l’empire ottoman. La Turquie revient et gagne du terrain dans cette région — qui lui avait tournée le dos en raison de sa proximité politique avec Israël — grâce à son modèle politique qui est aujourd’hui encensé et valorisé. L’empire ottoman était convoité dans le temps où il était l’homme malade de l’Europe par les Occidentaux avant de se voir dépossédé de ses territoires. Aujourd’hui, la Turquie moderne est convoitée pour son modèle politique de gestion des affaires de l’Etat que des forces internationales veulent calquer sur les pays arabes dans le cadre de redéfinition de la carte géostratégique dans cette région aux intérêts multiples.

C’est quoi donc le modèle turc ? Quels sont ses caractéristiques ? Dans la Turquie d’aujourd’hui, historiquement et constitutionnellement laïque, le pouvoir – presque tous les pouvoirs – sont aux mains d’un parti islamiste, l’AKP en l’occurrence. Un parti qui gère le pays dont le système a été bâti par Kamel Atatürk en 1924, et dont l’un des fondements est incontestablement la laïcité. Le modèle turc est vanté par le fait qu’un parti islamiste a pu et su conduire le pays sans changer le système de 1924. Cette cohabitation et la capacité d’adaptation a fait du parti d’Erdogan, l’AKP en l’occurrence, un modèle qui suscite admiration des uns et le respect des autres. Tout en gardant son identité, l’AKP a réussi à maintenir la Turquie dans le giron des pays émergents et à lui faire jouer un rôle politique et diplomatique important, notamment dans la région du Moyen- Orient.

Cité en exemple dans les pays arabes et adopté comme modèle par les islamistes, la question qui se pose avec acuité est : sauront-ils reproduire le système turc dans sa globalité, fondement, Constitution et identité ? Pas si sûr même si les tenants du courant islamiste en 2011 ont donné beaucoup de signaux apaisants et positifs en direction de la société et de l’opinion publique internationale. Ils ont tiré les leçons des échecs subis par le courant qu’ils représentent ces dernières années dans plusieurs pays. Ils optent actuellement pour la logique du compromis et de la cohabitation pour les autres tendances politiques. Ils se disent prêts à partager le pouvoir mais ils se considèrent et se comportent en force majoritaire. Le cas d’Ennahda en Tunisie est le plus illustratif de cette nouvelle orientation des islamistes. Impressionnés et subjugués par le modèle turc, les Occidentaux encouragent sa reproduction dans les pays arabes pour contrer les mouvements radicaux et extrémistes et par la même occasion voir les résultats de leur gestion des affaires de l’Etat par les islamistes. Cette participation sera un test sérieux pour eux lorsqu’ils seront confrontés aux problèmes réels et concrets des citoyens loin des théories et autres analyses de salons qu’ils développent quotidiennement sur la conduite des affaires publiques. S’ils ne réussissent pas au bout de quelques mois, ils seront lâchés par les peuples et seront banalisés dans les futures joutes électorales. C’est pour cette raison qu’ils essayent de donner des gages d’assurance et modifient en profondeur leur philosophie et stratégie du pouvoir en abandonnant les anciennes méthodes. Leur arrivée au pouvoir constitue pour eux un examen sérieux et risqué. Ils seront jugés sur leur bilan au bout d'un mandat. L’encouragement à adopter et s’inspirer du modèle turc entre dans le cadre d’une stratégie de redéfinition de la carte au Moyen-Orient et dans le monde arabe. Cette région est en train de connaître des bouleversements géostratégiques dont les résultats ne seront connus que dans les prochains mois voire des années.
C’est le Grand Moyen-Orient (GMO), pompeusement annoncé au temps de l’administration de Bush avant d’être ajourné, qui est aujourd’hui remis sur le tapis avec quelques modifications et adaptations politiques. Dans un discours prononcé dans la capitale égyptienne, Le Caire, en juin 2009 le président américain Barack Obama a explicité la nouvelle vision des relations qu’aura son pays avec les musulmans et le monde arabe en particulier. Dans cette allocution, il trace la feuille de route que son administration tâche de concrétiser sur le terrain. Ce passage résume à lui seul le fond de la démarche des Etats-Unis actuellement : «Je suis venu chercher un nouveau commencement entre les Etats- Unis et les musulmans du monde entier, qui se fonde sur un intérêt et un respect mutuels ; qui se fonde sur le fait que l’Amérique et l’islam ne sont pas exclusifs l’un de l’autre et ne sont pas voués à se faire concurrence. Au lieu de cela, ils se chevauchent et partagent des principes communs : justice et progrès, tolérance et dignité de tous les êtres humains.»

Mourad Aït Oufella, 26 novembre 2011. Liberté

 

 

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