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Publié par Saoudi Abdelaziz

Kamel Daoud

 

Prononcez le nom Nezzar. D'un coup, vous verrez le pays se diviser en deux, puis en mille puis en 37 millions. On ne sait pas quoi faire de cet homme et de son affaire de crime de guerre qui est en procès en Suisse.


Vous êtes pour ? Les arguments sont là : il est l'un des prénoms de la tragédie algérienne, l'un des rideaux derrière Boudiaf, l'un des tireurs sur les toits sur les Algériens, l'un des fabricants des camps du Sud, l'un des pères fondateurs du régime militaire, l'un des fils de l'époque floue d'avant 62, l'un des officiers de l'armée française et l'un des généraux de l'armée algérienne. Chaque acte étant une balle et chaque parole équivalant à un coup de feu, il faut que cet homme assume, paye, réponde. Lui et les autres de son équipe, proches, amis, collègues, aides et soutiens. L'impunité a détruit l'Algérie entre 2000 et 2012, autant que la guerre entre 1990 et 2000. Nezzar représente le régime qui s'en est sorti vivant alors que des Algériens sont morts. Il est le tireur qui a donné l'ordre de tirer.


Vous êtes contre ? Sans Nezzar, on aurait eu Belhadj comme Président et le Sahel au nord et la destruction de Gao à Alger. Sans lui, les barbus auraient laissé vivant 200.000 Algériens en tuant tous les autres. Et pas l'inverse. Il est le Général qui a sauvé l'Algérie de l'attaque de Kaboul, le barrage vert contre l'agression noire, l'éradicateur qui a permis que les Algériens et l'Algérie ne soient pas éradiqués, l'Algérien qui a fait la guerre contre la France mais aussi la guerre contre le Fis et même la guerre contre Bouteflika à l'époque de son premier mandat. Nezzar est aussi une affaire interne, pas Suisse, notre«âne, mieux que leur cheval» selon le proverbe, le seul Général qui écrit des livres au lieu de les saisir dans les libraires comme l'a fait un ex-ministre de l'Intérieur, le seul qui dit ce qu'il pense car il pense. En plus, personne n'a le droit de juger un Algérien, sauf un autre Algérien. Ni le tuer, ni l'insulter.


L'essentiel ? On ne peut pas faire revivre les morts. Le crime est parfait. Pour ceux des années 90, on peut jouer sur le Fis et sa menace, mais pas pour ceux d'Octobre, les premiers enfants algériens tués par des enfants algériens sous les ordres d'un Algérien. L'évidence ? La réconciliation nationale, on peut la vendre aux siens, par force ou sourire ou bourrage d'urnes, mais elle ne se vend pas ailleurs. C'est notre faiblesse : elle a été menée sans vérité ni pardon réels. Du coup, c'est le talon d'Achille du pays. On n'a pas remis en cause la Réconciliation de Mandela en Afrique du Sud car elle a été juste et acceptée par tous. Ce n'est pas le cas de l'édition algérienne. Le fantôme poursuivra Nezzar et nous tous pour toujours car les morts ne reposent pas en paix. Ni les vivants. Il a suffi qu'on prononce le nom de Nezzar pour voir, comme au début des années 90, un SG de l'UGTA le soutenir, d'autres l'insulter sur le net, certains douter des silences du régime quant au sort de l'un des siens… etc. Rien n'a été guéri. Il n'y a que les morts qui sont morts. Il n'y pas eu guérison, mais balayage sous le tapis. Le Fis est mort, mais il gouverne l'Algérie. Nezzar est vivant mais n'a plus le Pouvoir. Il fait un coup d'Etat mais il n'y a plus d'Etat, seulement du Bouteflika. Si on n'arrive pas à juger Nezzar ou lui pardonner ou l'innocenter, cela veut dire que la Réconciliation nationale a été un formulaire et une autre tragédie.

 

 

Le Quotidien d’Oran, 8 août 2012

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