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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

Image de la "bataille des chameaux" qui avait opposé le 2 février 2011 manifestants hostiles au régime et partisans d'Hosni Moubarak.  

DR

 

 

 

 

 

"Quant aux Frères Musulmans, je croyais que tout leur avait déjà été imputé a posteriori pour justifier les pages sombres de la période de transition supervisée par le conseil militaire : je me trompais. Restait la bataille des chameaux..."

 

 

C'est une soirée de départ à Garden City. Sont présents des égyptologues russes, des artistes égyptiens, un journaliste américain, deux photographes. Ils forment un petit groupe multilingue, cultivé et joyeux. Vers une heure du matin, le vin poussant aux confidences, quelqu'un dit, assez fort pour être entendu de toute la table :

 

Le deuxième discours de Moubarak pendant les dix-huit jours a ému tout le monde. C'était un discours d'une grande éloquence. Si les Frères Musulmans n'avaient pas organisé la bataille des chameaux deux jours plus tard, la révolution n'aurait pas continué. 

 

La double affirmation donne le vertige. Elle a pourtant été énoncée sur un ton badin, par un homme d'une soixantaine d'années, éditeur. Comme beaucoup d'autres il a suivi le cheminement suivant : pro-révolutionnaire en 2011, anti-Frères Musulmans en 2012, pro-armée en 2013. 

 

Autour de la table, on se tait. Stupéfaction et politesse gênée invitent les présents à garder le silence. Pour ma part, je ne connais personne et je n'ai rien à perdre. Je m'entends répondre à l'homme respectable :

 

Vous ne pouvez pas dire ça.

 

Froissé, et surpris, l'homme se justifie : le jour du deuxième discours, j'étais dans la rue, au Caire. Tout le monde était ému ! La révolution était sur le point de se dissoudre !

 

A ce stade, je n'avais aucune raison de garder pour moi ce dont j'avais été le témoin visuel en janvier 2011, au même titre que la moitié des protagonistes de la pièce (qui ont continué à observer l'échange sans y participer). Des événements vieux de deux ans et demi que cet homme ne pouvait pas avoir oubliés puisque lui-même les avait vécus et qu'a priori il n'était pas sénile.

 

C'est à dire que oui, les gens étaient émus, mais pas par l'éloquence de Moubarak (qui, quoiqu'on pense de son mandat de trente ans, n'a jamais été réputé pour ses discours ou pour son charisme) mais parce que devant les écrans géants dressés sur Tahrir pour l'occasion, ils attendaient d'entendre leur président renoncer au pouvoir, et quand ils ont compris que ce ne serait pas le cas ce soir-là encore, des hommes d'âge mur ont pleuré dans les bras des uns des autres. Puis des poings se sont levés et la promesse de le faire partir a été scandée très haute dans l'air de la place bondée. 

 

Quant aux Frères Musulmans, je croyais que tout leur avait déjà été imputé a posteriori pour justifier les pages sombres de la période de transition supervisée par le conseil militaire : je me trompais. Restait la bataille des chameaux, contre-attaque violente des révolutionnaires orchestrée à bas frais par le Ministère de l'Intérieur, dont le génie chorégraphique a consisté à envoyer des baltagiyas à dos de cheval et de chameau sur Tahrir, armés de couteaux et de barres métalliques. Si l'après-midi n'avait pas été aussi sanglante, l'épisode aurait été comique.

 

L'homme répondit par une pirouette facile. Ah mais puisque vous savez tout, puisque que vous avez tout vu.

 

J'ai répété : Vous ne pouvez pas dire ça. Vous savez que c'est faux.

 

L'homme a changé de pièce et personne n'a rebondi sur ce qui venait d'être dit.

 

Eh bien non je n'ai pas tout vu, et certainement pas tout compris, penserais-je plus tard, en revenant sur la violence de ces propos, ni de l'Egypte ni des révolutions ni de la course du monde, mais ce n'est pas parce que les agents consentants de la marche vers l'oubli* sont majoritaires dans un pays qu'il faut les laisser s'exprimer en vertu de la liberté d'expression. La mémoire est par essence une sélection, mais aucune instance supérieure de l'Etat ne devrait pouvoir dire : ceux qui n'acceptent pas la version officielle du passé seront punis*. Et à voir cet homme tenir des propos si grossièrement idéologiques et éloignés de la réalité des faits dans une pièce où personne n'incarnait la contrainte de cette idéologie et où certainement aucun châtiment ne serait tombé s'il avait choisi d'affirmer, par exemple, son attachement aux idées révolutionnaires plutôt qu'à la narration de l'armée, mais où à l'inverse aucune récompense ne l'attendait pour ce ralliement net à une propagande en cours depuis quatre mois, sinon celle, symbolique, de faire partie du camp des vainqueurs, à voir cet homme être la victime arrogante d'un régime autoritaire pressé, comme l'empereur aztèque Itzcoatl, de détruire les stèles et les livres* obstacles à l'affirmation unilatérale de sa légitimité, j'ai pensé, imbécile, la vérité surgit toujours, si les bagnards de Sibérie se coupaient un doigt et l'accrochaient aux troncs d'arbres que l'on envoyait flotter le long du fleuve* pour entrer dans le champ du visible, les rares fidèles aux dix-huit jours trouveront bien un moyen de faire savoir qu'ils existent, eux aussi. Ce ne sera peut-être pas un petit doigt, et certainement pas le même fleuve, mais il y aura d'autres biais, d'autres ruses, pour contourner la fable officielle et pour rappeler que des gens sont morts et qu'ils ne les laisseront pas être morts pour rien.  

 

*NB : Les phrases ponctuées d'une astérisque ont été empruntées à l'essai de Tzvetan Todorov intitulé "Les Abus de la Mémoire".

 

 

Source: blogs.mediapart.fr

 

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