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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

"L’argument choc du pouvoir pour légitimer ce pillage d’Etat consiste à affirmer que l’Ethiopie a besoin de devises étrangères pour acquérir les infrastructures indispensables au développement du pays. On peut l’entendre... Mais dans ce cas, comment expliquer que des terres louées 300 euros par hectare et par an en Malaisie le soit ici à 1,5 euros pour une qualité équivalente ?"

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     DR- sosfaim.org  

 

 

     

 

   

Vol de terres en Ethiopie

 

 

 

Par Agnès Stienne, 18 novembre 2013

 

 

 

 

La crise alimentaire de 2008, qui s’est traduite par de violentes émeutes de la faim un peu partout dans le monde en voie de développement, a favorisé de manière inattendue un marché d’un genre nouveau apparu quelques années plus tôt : celui de la vente ou de la « location des terres agricoles ». C’est une véritable frénésie : d’immenses superficies de terres, concentrées en majorité dans les pays du Sud, font l’objet de transactions foncières, avec ou sans le consentement de leurs habitants. L’« accaparement des terres » (« land grabbing » en anglais) concerne 60 à 80 millions d’hectares de terrains parmi les plus fertiles, arrachés aux petits agriculteurs au profit de l’agrobusiness ou de la finance. Quelle que soit la finalité — production agricole ou investissement financier —, les bénéfices échappent presque toujours aux communautés locales. L’exemple de l’Ethiopie est emblématique : le pays a faim, tout en étant riche en terres agricoles (35 % du territoire, dont 40 % de terres arables).

 

 

(...) Miges Baumann, responsable de la politique de développement de l’ONG catholique Pain pour le prochain n’en croit pas ses yeux lorsqu’il parcourt la région de l’Oromia en 2007 : « Notre véhicule quitte Mojo à toute allure et se dirige vers le Sud-Ouest en traversant le haut plateau éthiopien. Nous longeons une clôture récemment érigée — 5 minutes, 10 minutes, 15 minutes passent. La clôture semble s’étirer à l’infini. Il n’y a pas grand chose à voir derrière, mis à part quelques arbres et un peu d’herbe. “Il s’agit de terres clôturées destinées aux investisseurs étrangers”, explique mon accompagnateur. Mon regard balaie cette énorme surface. » 

 

 

En contradiction avec la Constitution, mais en vertu de la disposition de 1996, Zenawi a confié à la Banque éthiopienne d’investissement agricole (BIA), agence du ministère de l’agriculture, la mission de soumettre à la location de larges territoires aux investisseurs étrangers. Selon un étude minutieuse réalisée par The Oakland Institute dans un rapport publié en 2011, au moins 3,6 millions d’hectares de terres ont d’ores et déjà été transférés à des investisseurs, chiffre confirmé par HRW qui ajoute que 2,1 millions d’hectares de terres supplémentaires sont actuellement mis à disposition via la BIA dans des conditions extrêmement attrayantes : prix de location dérisoires et ressources en eau disponibles abondantes. HWR précise que les programmes de réinstallations des autochtones concernent le sort de 1,5 million de personnes : 500 000 dans la région d’Afar, 500 000 en Somali, 225 000 en Benishangul-Gumuz, et 225 000 en Gambella.

 

 

 

 

Utilisation des terres, accaparement du sol

 

 

 

Dans la région agropastorale de Gambella, 42 % des terres ont été confisquées, les habitants priés d’aller voir ailleurs. Une première vague de villagisation étalée sur trois ans a débuté en 2010 pour déplacer 45 000 foyers Anuaks et Nuer. Il s’agissait, disait-on, de reloger les communautés dans des villages plus modernes dotés de meilleures infrastructures (écoles, centres de santé, routes, marchés) et enfin, d’octroyer à chaque foyer 3 ou 4 hectares de terres irrigables. Ce qui semblait attrayant sur le papier s’avérait désastreux dans la réalité : ces projets ne tenaient pas compte des besoins les plus élémentaires des troupeaux, c’est-à-dire paître et boire. Ensuite, aucune disposition n’avait été envisagée par l’intendance pour faire la soudure entre le moment où les champs seraient abandonnés avec les récoltes et celui où les nouvelles parcelles vivrières, préalablement défrichées, semées, irriguées et cultivées, porteraient leurs fruits. Sur place en 2011, HRW expliquait qu’après avoir opposé un refus au plan d’aménagement présenté par le gouverneur de région, les habitants ont été contraints de quitter les lieux, chassés par les forces de police et l’armée. Cette répression aurait fait trois cents morts, beaucoup de villageois ont été emprisonnés arbitrairement et de nombreuses femmes ont été violées.

 

 

La suite est tristement connue : pas de moulin à grain, pas d’accès à l’eau potable, des écoles sans enseignants et des enfants privés de scolarité, et des centres de santé qui ne fonctionnent pas. Les personnels de santé et les enseignants ont été forcés de travailler dans le secteur de la construction simplement pour permettre au chantier d’avancer... Les adolescents, quant à eux, devaient également participer aux travaux s’ils voulaient obtenir l’autorisation de passer leurs examens ! Finalement, les familles n’ont reçu pour toute compensation que des parcelles de 0,25 à 0,50 hectares de terres, en général peu fertiles, et qu’elles doivent en outre défricher sans outils... Plusieurs villages ont été abandonnés, les paysans ayant fui les violences policières : 1 500 se sont réfugiés au Kenya en mai 2011, et 2 150 en décembre de la même année.

 

 

La colère des populations autochtones n’entrave en rien les stratégies qui se décident dans les couloirs des ministères. On cite souvent, au nombre des acquéreurs, le groupe saoudien Saudi Star et la compagnie indienne Karuturi. Le premier permet à l’Arabie saoudite de préserver ses ressources naturelles, en premier lieu l’eau, élément essentiel du « deal ». A la seconde de faire un profitable business. Il ne faudrait pas sous estimer la présence en Ethiopie de l’Europe, des Etats-Unis ou d’Israël, très présents, notamment dans la production d’agrocarburants. Derrières les hautes clôtures qui ceignent ces immensités livrées à la surexploitation, parfois sous la garde de la police locale, c’est l’artillerie lourde de l’agrobusiness que l’on utilise pour remodeler les paysages à l’aide d’une flotte de bulldozers : tunnels en plastique à perte de vue, mécanisation, intrants pétrochimiques. Les habitants dépossédés, repoussés au-delà de ces barrières physiques et culturelles, ont vu la forêt, dont ils dépendent pour le bois, les fruits et les plantes médicinales, disparaître, les rivières détournées et leur mode vie anéanti. La seule option qui leur soit offerte est d’être recrutés comme ouvriers agricoles, exploités pour le compte de ceux qui les ont ruinés. Ou rejoindre les bidonvilles.

 

 

 

 

Qui dévore les terres éthiopienne?

 

 

 

Pour justifier l’expropriation illégale des populations les plus vulnérables (et les plus discriminées) — ne répondant pas à un « objectif public d’intérêt général » — le gouvernement explique, sans rougir de ce gros mensonge, que les terres cédées n’étaient pas exploitées...

 

 

L’objectif est bien de mettre un terme aux pratiques de ces communautés paysannes qui conjuguent l’agriculture traditionnelle et l’agropastoralisme avec le savoir ancestral. Ces techniques nécessitent sans doute d’être modernisées, afin d’améliorer les rendements et de faciliter le travail des hommes et des femmes. Mais l’agriculture vivrière est le parent pauvre de la politique éthiopienne, qui ne lui accorde aucun intérêt. Le manque de formation des paysans ne favorise pas l’essor d’une petite agriculture respectueuse de l’environnement et en mesure de nourrir le pays. Déjà, si les familles paysannes disposaient d’au moins 4 ou 5 hectares de terres arables de qualité et convenablement irriguées, le pays pourrait peu à peu atteindre l’auto-suffisance alimentaire. La politique résolument orientée vers le sacrifice d’une grande partie des terres au profit d’intérêts étrangers l’en éloigne résolument.

 

 

Depuis 2006, les importations de matières premières agricoles de base ont explosé. En tête, le blé suivi du sorgho et de l’huile de palme. Sans trop de surprise, en 2010, l’huile de palme provient pour 83 % de Malaisie, le blé pour 42 % des Etats-Unis, de même que — très inattendu — les 95 % de sorgho importés !

 

 

 

L’argument choc du pouvoir pour légitimer ce pillage d’Etat consiste à affirmer que l’Ethiopie a besoin de devises étrangères pour acquérir les infrastructures indispensables au développement du pays. On peut l’entendre... Mais dans ce cas, comment expliquer que des terres louées 300 euros par hectare et par an en Malaisie le soit ici à 1,5 euros pour une qualité équivalente ?

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