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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

Algérie : L'ancien président Chadli Bendjedid est décédé

DR. Chadli à Paris en 1983

 

 

"Chadli Bendjedid, l'homme qui voua sa vie à l'Algérie", titre l'agence APS rendant compte d'une conférence organisé à l'occasion 1er anniversaire de la mort de Chadli Bendjedid, le 6 octobre 2012.

Il en ressort que le défunt fut le "Père de la démocratie et du pluralisme en Algérie".

Khalifa Bendjedid révèle que son frère "a démissionné de son poste de président de la République en janvier 1992 pour préserver l’intérêt suprême du pays" et qu’il "n’a pas été évincé".

 

 

 

Extraits de l’ouvrage" Françalgérie".

 

 

 

Publiés sur le site Socialalgerie.net, le 2 février 2010

 

 

(...) Lorsque François Mitterrand devient président en mai 1981, l’une de ses priorités est de rétablir des rapports plus « sains » avec l’Algérie, partenaire ombrageux pendant les années Boumediene. En août 1981, le nouveau ministre des Relations extérieures Claude Cheysson parle même d’un « coup de passion » entre la France et l’Algérie. Dans la foulée de cet enthousiasme, « Chadli gracie et fait libérer onze ressortissants français détenus en Algérie sous diverses inculpations, dont l’espionnage ».

 

Vingt ans plus tard, Jean de la Guérivière, correspondant du Monde à Alger de 1982 à 1985, évoque en ces termes cette nouvelle et inattendue lune de miel : « La première facture du “coup de passion” fut un accord [du 3 février 1982] aux termes duquel la France payait le gaz algérien à un prix supérieur [de 27 %] au cours mondial, en échange de la promesse d’importants marchés — notamment pour la construction d’un métro à Alger (jamais réalisé [et toujours en travaux en… 2004]). Trois mois plus tard, François Mitterrand se rendait en visite officielle outre-Méditerranée. Il y recevait un accueil enthousiaste, avant de signer un communiqué commun proclamant la volonté des deux pays d’“ouvrir la voix à des formes originales et exemplaires” de coopération.» En quelques mois, les ministres du premier gouvernement d’union de la gauche (Jean-Pierre Cot, Édith Cresson, Charles Fiterman, Jack Lang, Louis Mermaz, Alain Savary, Pierre Mauroy lui-même…) défilent alors en rangs serrés à Alger.

 

L’ancien journaliste du Monde précise : « Lionel Jospin, alors premier secrétaire du PS, fut aussi l’un des invités, affirmant que son parti et le FLN ne devaient pas “s’endormir dans le confort des relations d’État entre la France et l’Algérie”, mais s’agaçant qu’un journaliste lui demande s’il avait parlé des prisonniers politiques à ses hôtes. Quelques grands patrons français imitèrent les politiques, tels Loïk Le Floch-Prigent, alors à la tête de Rhône-Poulenc, une des rares entreprises à gagner beaucoup d’argent en Algérie grâce au marché des médicaments, ou Francis Bouygues, bénéficiaire, grâce aux bons offices du communiste Charles Fiterman, ministre des Transports, d’un contrat pour la construction d’une voie ferrée de cent trente-sept kilomètres. »

 

D’autres compagnies françaises vont bientôt affluer : Les Chantiers modernes, pour l’aéroport d’Alger ; Bouygues, Dumez, SAE, SPE, Fougerolles, Pitance et L’Avenir, pour la construction de logements. Entre 1981 et 1983, le montant des échanges entre les deux pays est presque doublé et en 1984, ils atteignent 48,5 milliards de francs.

 

Mais c’est indiscutablement l’accord gazier de février 1982 qui constitue l’événement économique le plus important du moment dans les relations entre les deux pays, et qui marque sans doute une étape majeure dans la consolidation de ce que l’on appellera plus tard la « Françalgérie », cette puissante intrication des réseaux de corruption algériens et d’une partie de l’establishment politique et économique français.

 

Au cours de cette période de réchauffement très net entre Alger et Paris, le sort s’acharne en revanche sur certaines personnalités algériennes jouant un rôle important dans les relations algéro-américaines, comme le ministre des Affaires étrangères Mohamed Seddik Benyahia. Le 31 mai 1981, il échappe miraculeusement à la mort lors du crash de son avion à Bamako. Un an plus tard, il n’aura pas cette chance : le 3 mai 1982, alors qu’il assure une mission de médiation entre l’Iran et l’Irak en guerre, l’avion d’Air Algérie dans lequel il voyage est abattu par la chasse irakienne. D’après Hanafi Taguemout, « un responsable des services secrets algériens [révèle à l’époque que] c’est bien intentionnellement, et après avoir formellement identifié l’appareil et les passagers à son bord que la chasse irakienne a tiré (5) ». Pas de survivant. Avec Seddik Benyahia, disparaît une grande figure de l’Algérie indépendante, qui était aussi un homme clé des relations entre l’Algérie et les États-Unis.

 

La disparition de Benyahia est bien le fait de la seule volonté de Saddam Hussein, qui reprochait aux Algériens de pencher plutôt du côté iranien. En revanche, c’est par des raisons exclusivement internes que s’explique l’élimination politique d’un autre acteur important des relations algéro-américaines, Messaoud Zéghar. Depuis la mort de son mentor et protecteur Houari Boumediene, Zéghar n’a eu de cesse d’essayer d’entrer en contact avec Chadli Bendjedid, pour lui offrir ses services. Mais ce dernier, qui craint sa puissance financière et son entregent international, se méfie de lui. Et surtout, un obstacle incontournable se dresse devant Zéghar : Larbi Belkheir.

 

Le 17 décembre 1982, le président Chadli effectue une visite officielle en Belgique, à l’issue de laquelle il fait une escale à Paris, où il a un entretien en tête à tête avec François Mitterrand. Quelques jours plus tard, alors que Messaoud Zéghar se trouve aux États-Unis, Kamel Lahrèche, le chef de la DRE, la nouvelle centrale de renseignement algérienne à l’étranger, lui fixe un rendez-vous urgent, à Alger, pour le 5 janvier 1983. Zéghar rentre précipitamment, persuadé qu’il a enfin trouvé la clé d’accès à la présidence. Mais Lahrèche ne se présente pas au rendez-vous. Et lorsque les officiers de la SM viennent arrêter Zéghar le matin du 8 janvier, ils le trouvent devant le téléphone à attendre l’appel promis. Ignorant ce qu’ils cherchent, méconnaissant jusqu’aux motifs de l’arrestation qu’ils opèrent, ils fouillent la maison de fond en comble et trouvent finalement « des armes, des appareils de transmission, des documents ».

 

Messaoud Zéghar demande à passer un coup de téléphone. Il compose le numéro personnel de… Larbi Belkheir, discret artisan de son arrestation. « La SM est venue m’arrêter… Elle fouille ma maison… Je ne comprends pas… » À l’autre bout du fil, Larbi Belkheir le rassure : « Cela doit être une erreur. N’ayez crainte. Faites ce qu’on vous dit. Je vais régler le problème. » Zéghar fait ce qu’on lui dit et suit les agents, pour… trente-quatre mois d’une incarcération au cours de laquelle aucun supplice ne lui sera épargné. Il en sortira blanchi de tous les délits dont il sera accusé, mais délesté de sa colossale fortune, 2 milliards de dollars, par ses persécuteurs, à l’issue d’une interminable série de rançonnages.

 

Une lettre envoyée au président Chadli lui demandant de lui « permettre de convoquer [ses] gestionnaires et de procéder à la liquidation de [ses] biens », dont, dit-il, il est « disposé à reverser la valeur à l’État algérien », restera sans suite. Taguemout racontera également que s’échangeront en Suisse « des valises pleines à craquer de billets de banque » et autres « documents ultraconfidentiels mettant en cause des personnalités politiques algériennes de premier plan». Mais ne parviendront finalement à la justice que quelques « pièces à conviction » où « figurent les noms des personnalités décédées ou en conflit avec l’équipe de Chadli »… Une chose est sûre, l’un des hommes clés de l’ère Boumediene est éliminé, et une autre passerelle avec les États-Unis vient de s’écrouler…

 

La « moralisation » de l’action publique, paravent de la corruption

 

Et ce sont bientôt de nouveaux réseaux de corruption, d’une ampleur bien plus grande qu’au temps de Boumediene, qui vont progressivement se mettre en place. Mais leurs instigateurs vont opérer avec une grande habileté, s’abritant derrière une série de mesures… « anticorruption », qui présentent le double avantage d’avancer masqué et de servir à éliminer les concurrents.

 

Dès mars 1980, à l’instigation de son conseiller Larbi Belkheir, Chadli Bendjedid crée la Cour des comptes, placée sous la tutelle de la Présidence de la République, dans le but de… « moraliser la vie politique ». En s’appuyant sur ses rapports, il lance en avril 1983 une opération spectaculaire : « Une centaine de magistrats, greffiers et agents des services pénitentiaires seront déférés devant des commissions de discipline pour concussion ou abus de pouvoir. » Cette campagne ne touche d’abord que des lampistes, avant que des personnalités de haut rang soient impliquées : Ahmed Benchérif, Abdelaziz Bouteflika, Mohamed Salah Yahiaoui…

 

« La plupart de ces procédures seront étouffées », indique Benjamin Stora, et « la corruption atteint des proportions inégalées. La pratique des “commissions” pour l’implantation des sociétés étrangères sur le territoire algérien se développe à grande échelle. » En 1984, Larbi Belkheir double la Cour des comptes d’un « corps d’inspection » à la Présidence, qui lui offre une arme supplémentaire pour accentuer la pression sur ses adversaires. « Ces deux institutions deviennent vite un instrument redoutable de règlement de comptes pour éliminer des responsables dans tous les domaines […] et les remplacer par des éléments acquis à sa cause», affirmera plus tard le ministre du Plan de l’époque, Abdelhamid Brahimi

 

L’un des buts de ces initiatives n’est en fait nullement d’assainir la gestion du pays, mais de révéler au grand jour l’existence de grandes fortunes, pour normaliser une opulence impossible à justifier au regard des réalités politiques et économiques des décennies précédentes. Il s’agit aussi de banaliser l’impunité, en exposant des hommes voués à la disgrâce, ceux-là mêmes qui peuvent dénoncer les pillages dont ils sont avisés. Ce sont ainsi les plus malveillants qui jugent ceux qui le sont un peu moins qu’eux, dans un milieu où la prédation est la norme, un univers d’où est exclue l’écrasante majorité de la population.

 

Pour étendre leur mainmise sur l’ensemble du secteur économique, au sommet duquel les directeurs changent au gré des remaniements conjoncturels, les stratèges inventent les BSP (Bureau de sécurité et de prévoyance), installés dans chaque entreprise, des mouchards officiels en quelque sorte, pour camoufler les vrais agents de la SM, plus discrets. Chargés de rendre compte des gestes et propos de chacun, ils contribuent à alourdir un peu plus la chape qui s’abat sur le monde du travail. Désormais, rien ne semble échapper aux yeux et aux oreilles des services de sécurité.

 

 

Le « clan Chadli » et la « maison Belkheir »

 

 

Aux yeux de nombre d’observateurs, toutes ces initiatives de la présidence participeraient de la mise en place d’un « clan Chadli ». Le journaliste Djillali Hadjadj l’exprimera ainsi dans son ouvrage Corruption et démocratie en Algérie : « Un frère de Chadli, Khelifa Bendjedid, fut wali de longues années durant, dans des régions importantes et à fort budget. Un autre, H’Zem Bendjedid, [accapare] à Annaba un hôtel, des lots de terrain et des fonds de commerce, [et] plusieurs appartements sociaux. Le gendre du président, Kaddour Lahouel, fit la pluie et le beau temps dans la toute nouvelle wilaya de Tipaza […]. Un cousin du président, modeste employé d’Air Algérie, fut promu P-DG de la compagnie, puis nommé ambassadeur au Vénézuéla (15). » Quant à la famille de l’épouse du président, Halima, elle ne serait pas en reste, bénéficiant de « passe-droits, privilèges, placements à des fonctions “rentables” tant dans la fonction publique que dans le secteur économique (16) », etc.

 

Mais le vrai pouvoir est ailleurs, et Chadli ne s’érige ainsi qu’un clan de pacotille ; il ne fait qu’honorer de ses signatures tous les contrats que lui fait remonter son directeur de cabinet et ange gardien Larbi Belkheir, lequel veille sur sa quiétude. Ce dernier se charge d’effectuer le « tri de ce qui doit arriver sur le bureau du président ». En effet, écrira Ghazi Hidouci, alors responsable du secteur économique à la présidence, « la règle consiste à éviter de l’embarrasser, car il n’aime pas gérer ; par ailleurs, il pourrait prendre des décisions intempestives (17) ». Chadli n’a en effet ni le temps, trop occupé à ses missions de villégiature, ni l’envie, et surtout pas la compétence, pour se consacrer à l’étude de dossiers liés à une géopolitique compliquée, ou s’appesantir sur des considérations de gestion économique aux traîtresses ramifications.

 

Selon Ghazi Hidouci, le président « quitte son bureau au milieu de la journée. S’engage alors une deuxième catégorie d’activités […]. C’est le temps de la communication avec les privilégiés admis au sein du sérail, de l’évaluation des choix, des montages et des décisions stratégiques. […] Fréquentent les lieux les amis sûrs ou impliqués, sans considération de rang ou de fonction. Le système est éclectique : journalistes en vue, hommes d’affaires, vieux compagnons de route, chefs d’entreprise et quelques ministres connus pour faire partie du domaine de la présidence (18) ». Quant au Premier ministre et autres hauts responsables, ils « sont convoqués pour des raisons précises, lorsque les jeux sont faits ; il s’agit de leur expliquer, sans notes, ce que l’on attend d’eux », après quoi ils doivent évacuer les lieux. Puis vient le soir, à partir de 17 heures. « C’est alors l’heure des réunions discrètes, en cercle fermé, hors de la présidence, [où] la langue de bois disparaît complètement, [où] se traite l’information vraie et s’élaborent les montages décisifs […]. Se rassemblent, en fonction des sujets traités, les véritables hommes de confiance, les hommes d’influence qu’on ne retrouve dans aucun organigramme et les vrais amis étrangers, qui se déplacent spécialement mais furtivement lorsque les circonstances l’exigent (19). »

 

Larbi Belkheir — tout comme les chefs de la SM — est au cœur de ces conciliabules, mais il cultive un profil bas vis-à-vis de l’extérieur. Pour William Byrd, un banquier américain spécialiste de l’Algérie, « les vrais décideurs sont invisibles, on ne peut jamais leur demander des comptes (20) ». Nommé ministre du Plan en 1979, Abdelhamid Brahimi, ancien combattant de l’ALN et ex-responsable (depuis 1976) du bureau de la Sonatrach aux États-Unis, s’aperçoit rapidement que, sous ses faux airs de « collaborateur “fidèle, docile et discipliné” du président », Larbi Belkheir est en réalité le détenteur effectif du pouvoir. Dès 1980, il tente d’en avertir le président Chadli : « Je lui ai conseillé d’écarter Belkheir avant qu’il ne soit trop tard, que ses liens avec la France ne posent trop de problèmes. Il m’a dit : “Non, il est aux ordres, au garde-à-vous !” Je lui ai alors dit : “Un jour, il vous renversera.” C’est ce qui est arrivé en 1992 (21). »

 

Le portrait brossé par Brahimi est édifiant : « Belkheir est associé à toutes les décisions importantes de l’État. Il est devenu incontournable pour les nominations aux emplois supérieurs de l’État, y compris celles des membres du gouvernement… Il joue un rôle décisif dans le choix des membres du comité central du FLN, dans le suivi du fonctionnement de l’armée et des services de sécurité civils et militaires, dans la nomination des walis, des chefs de daïra, des directeurs généraux des banques et d’entreprises publiques et des ambassadeurs (22)… » Bref, nombre de ceux qui jouissent d’une autorité quelconque dans le pays lui doivent sa nomination, alors qu’il agit dans un anonymat quasi-total.

 

Mais qui sont les « vrais amis étrangers » qu’évoque Ghazi Hidouci ? De son poste privilégié, explique le journaliste Chérif Ouazani, Larbi Belkheir « apprend à côtoyer les grands de ce monde et noue des relations avec ceux qui, dans leur sillage, ont des fonctions clés. Jean-Louis Bianco, secrétaire général de l’Élysée, et Hubert Védrine, conseiller diplomatique de François Mitterrand, deviennent des habitués de la maison Belkheir. George H. Bush était vice-président quand il entretenait une correspondance plus que courtoise » avec lui (23).

 

 

L’explosion des circuits de corruption

 

Alors que la population subit les effets des échecs économiques de la gestion Boumediene, Chadli lance un vaste programme d’approvisionnement. Viande, fromage, lait, fruits secs et exotiques…, le port d’Alger ne désemplit plus. Vaste campagne d’importation de téléviseurs couleur, de réfrigérateurs, de machines à laver, de machines à coudre, de fers à repasser, de jouets… Le prix du pétrole au zénith en ce début des années 1980 — il chutera en 1983, et surtout en 1986, et la donne changera — permet ainsi à une économie fondée sur le gâchis de s’instaurer.

 

Cette ruée au fromage de Hollande et au gadget, si elle permet à la population de goûter à des saveurs et à des loisirs inédits, ne résout en rien les véritables problèmes du pays, à commencer par la faiblesse de la production nationale, incapable de satisfaire les besoins de base de la population (« en 1984, rappelle Benjamin Stora, le pays importe 40 % de la consommation nationale de céréales, 50 % des produits laitiers, 70 % des matières grasses, 95 % du sucre (24) »). Pis, elle saigne les caisses de l’État de « plusieurs milliards de dollars », estime Djillali Hadjadj (25). Selon lui, ce projet suivi « personnellement » par Chadli, par le biais de ses « collaborateurs directs » — dont Larbi Belkheir, comme le révéleront plusieurs témoignages et une commission parlementaire lancée dix ans plus tard —, a d’autres desseins que de contenter la population : il permet de capter des commissions sur les marchés d’importation contrôlés par les décideurs. Ce qui relevait durant la décennie 1970 de la malversation honteuse semble maintenant être érigé en stratégie d’État.

 

William Byrd explique pourquoi « il est plus intéressant d’importer que de produire sur place : cela permet de prélever des commissions qui sont directement payées en devises sur un compte à l’étranger. Je dirais que 10 % à 15 % de la facture des importations part en corruption. Cela fait environ 1,5 milliard de dollars par an. Si vous faites produire localement, vous pouvez prélever des petites commissions, mais elles vous seront payées en dinars, personne n’en veut. L’économie de rente a donc des effets très pernicieux : elle tue l’économie locale (26). »

 

Mais le secteur de la consommation n’est pas le seul concerné par cette « modernisation ». Dès 1979, Larbi Belkheir lance un immense projet de construction d’un complexe commercial sur les hauteurs d’Alger, Ryadh-El-Feth, à côté duquel est érigé un sanctuaire dit « des martyrs ». Le contrat de plusieurs millions de dollars est confié à la SNC-Lavalin, une société canadienne, qui rapporte du Canada personnel et matériaux de construction. La gestion du complexe commercial, qui sera marquée par de nombreuses malversations, sera confiée à un proche de Belkheir, le colonel Senoussi.

 

Chadli fait ensuite raser tout un quartier populaire d’Alger, le Hamma à Belcourt. Les familles expulsées sont relogées « à la périphérie de la capitale dans des conditions inhumaines (27) ». Le chantier de construction pharaonique qui s’ouvre sur les terrains libérés (hôtel, bibliothèque nationale, etc.) permet « de détourner des sommes colossales, tant à travers les entreprises étrangères détentrices des marchés de réalisation et d’équipement que par le biais des importations confiées aux sociétés d’État (28) ».

 

Rien n’échappe à la fièvre dépensière, toute transaction étant susceptible d’engendrer des commissions, à l’achat et à la vente. Puis, les marges bénéficiaires étant sans doute jugées trop étroites, « des produits subventionnés du secteur public, dont la distribution est de plus en plus désorganisée, [sont] vendus au marché noir », expliquera Ghazi Hidouci (29). Mais si le marché noir produit des marges plus importantes, elles sont hélas en dinars, monnaie dévalorisée, difficile à négocier. Pour contourner les restrictions au change, l’astuce s’impose d’elle-même : les produits subventionnés — huile, sucre, café, semoule, savon, etc. — sont repris par des grossistes, qui leur font passer la frontière vers l’Afrique subsaharienne. Le plus connu de ces transitaires hors normes s’appelle alors Hadj Bettou (30). Installé à Tamanrasset, dans le sud du pays, il dispose d’un véritable parc de semi-remorques, qui ravitaillent Mali, Mauritanie, Niger, Tchad et Libye. Éviter les barrages de gendarmerie et les patrouilles militaires le long de la frontière est un jeu d’enfant, grâce à ses complices au plus haut niveau. Dès lors, l’Algérie ne sert plus que d’escale pour les marchandises initialement destinées à la population, étape rendue nécessaire pour permettre à leur prix de baisser, par la grâce des subventions de l’État.

 

Cette surenchère dans la corruption se traduit dès lors par l’évaporation littérale de la marchandise : les marchés algériens sont asséchés, on ne trouve plus rien, même hors de prix. Mais ce n’est pas fini, car les stratèges du réseau rivalisent d’imagination. Ainsi, nous expliquera l’ancien banquier Omar Benderra, membre de l’équipe conceptrice des réformes économiques à la fin des années 1980, vivant aujourd’hui en Europe, « un des procédés les plus utilisés, c’est la faillite : dès que le commerce extérieur fut libéralisé, des kyrielles, des milliers d’entreprises d’import-import se sont créées. Il était de notoriété publique que ces entreprises étaient tenues par des hommes de paille : une seule opération d’importation avec crédit public, puis faillite. On ne payait ni impôts ni taxes douanières, on ne remboursait pas le crédit, on prenait l’argent (31) ». La défunte société laisse ses créances aux banquiers, membres du réseau, qui ont pour mission de gérer la paperasse nécessaire pour clore le dossier. Le truand n’a alors plus qu’à changer de quartier, pour relancer une opération analogue, avec un autre chef d’agence complaisant (l’un des acteurs de ce type d’arnaque défrayera la chronique à partir de 1988, un certain Mouhouche, qui, parti de rien, deviendra milliardaire et roulera sur l’or, en Ferrari bien entendu (32)).

 

Peu à peu, l’essentiel de l’économie algérienne et du commerce va s’organiser autour des commissions versées aux « hommes du secteur » (pour reprendre le terme de Belaïd Abdesslam), dont Larbi Belkheir va parvenir à s’imposer progressivement comme l’invisible parrain. Ce racket a ceci de particulier que tout ce qui peut le contrarier est voué à l’élimination, par n’importe quel moyen : révélations de journalistes, mise en piste de concurrents, instrumentalisation des institutions, adoption de nouvelles lois… Toute initiative susceptible de remettre en cause le monopole de cet « État noir », est interdite. S’engage alors un véritable sabotage de l’économie algérienne, au profit du tout-import.

 

Mais quid de la substance de cette économie, quelle part de ces importations profite au citoyen ? Selon Akram Belkaïd, journaliste au quotidien français La Tribune, les gros contrats d’importation n’ont aucune utilité pour le peuple algérien : « On importe des choses dont on n’a pas besoin, des équipements qui ne sont plus de mise, avariés ou qui ne serviront pas au bien-être de la population. C’est une caractéristique de l’économie algérienne, l’importation d’éléphants blancs, coûteux, dont les importateurs savent très bien qu’ils ne serviront à rien, mais qui alimentent leurs comptes en banque à l’étranger (33). » Plus grave encore, la volonté de transformer en devises étrangères les sommes colossales issues de la corruption donne lieu à une demande si forte que le dinar, valant un franc français sur le marché parallèle en 1979, n’en finira plus de dégringoler, jusqu’à un palier de cinq dinars pour un franc en 1986, avant de poursuivre son inexorable chute (34).

 

Au cours de ces années 1980, il n’est pas rare qu’un scandale éclate publiquement : spéculation foncière au bénéfice de la nomenklatura, importation de produits avariés, pneus rechapés qui se délitent en quelques kilomètres, médicaments périmés, appareillages déclassés, infrastructures réformées avant leur inauguration… Mais l’écho est terne, les instances qui doivent logiquement se saisir des dossiers étant toutes parties prenantes de l’escroquerie : police, douane, syndicat, justice, fisc… Pire, révéler un scandale — outre les risques qu’encourt le téméraire — est un premier pas dans un processus obscur qui doit aboutir à son classement, en sacrifiant, pour la forme, quelques lampistes si le besoin s’en fait sentir, sachant qu’il sera toujours possible de les réhabiliter quelques semaines après, quand les projecteurs se seront détournés de l’affaire…

 

Ainsi, lors des « années Chadli », l’enrichissement personnel des « décideurs » et la corruption, qui étaient auparavant utilisés par Boumediene comme un moyen de pouvoir parmi d’autres, deviennent progressivement une fin en soi, voire la principale raison d’être du régime. Dans la mesure où l’une des principales sources de cette corruption est constituée par les commissions occultes sur les flux d’importation, dont les entreprises françaises assurent une part prépondérante, les autorités françaises de l’époque ne peuvent ignorer cette dérive du pouvoir algérien. Et les bonnes relations entretenues avec Paris par la « maison Belkheir » jouent un rôle majeur dans le développement des réseaux de la « Françalgérie ». Mais, à Paris, ses secrets restent bien gardés...

 

 

Texte intégral : socialgerie.net

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s 07/10/2013 13:22

Merci de l'information