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Publié par Saoudi Abdelaziz

 


Mustapha Benfodil 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DR-Le titre d’accroche donné par la rédaction d’El Watan au reportage de Mustapha Benfodil (« Alger se fait belle »), semble peu fidèle à ce qui est écrit dans l’article. Il suppose une implication des Algérois à "l'embellissement" de leur ville, ce que dément le reportage où de bout en bout les Algérois déploient leur verve contre "la cosmétique" officielle.

 

 

 

 

 

 

Le président français arrive mercredi

 

   

 

 

Alger se fait belle

 

 

 

Par Mustapha Benfodil

 

 

 

 

 

 

A Alger, d’aucuns sont outrés, en effet, de voir que les autorités déploient autant d’efforts pour «maquiller» la capitale, en délaissant ces mêmes quartiers le reste du temps.

 

« Ah’na manestahlouche ! », peste un jeune chauffeur de taxi algérois, résidant à Raïs Hamidou (ex-La Pointe), et devant accompagner une famille à Bologhine. «Nous, nous ne méritons pas un coup de peinture. Normal. Toi, tu ne t’appelles pas François. Tu t’appelles Mohamed !», lâche-t-il chemin faisant, en longeant le cimetière chrétien de Saint-Eugène l’une des escales prévues de François Hollande, lors de son séjour algérois. Alors que des peintres en bâtiment s’employaient à blanchir le mur d’enceinte du cimetière, notre chauffeur renchérit : «Ils n’auraient pas fait ça pour un cimetière musulman. Nous, nous comptons pour du beurre.» Puis, en passant devant une école au mur extérieur décrépi, il lance : «La preuve, cette école ne mérite-t-elle pas une couche d’enduit ? Le budget embellissement, il va dans leur poche !»

 

Ce type de réactions revient dans la bouche de nombre d’Algérois pour qui la visite de Hollande se résume à une couche de vernis étalé sur les murs d’«Alger la grise». Une histoire de «cosmétique», en somme. Et qu’il suffit de gratouiller ce fard pour que la ville se montre sous son vrai visage.

 

A Alger, d’aucuns sont outrés, en effet, de voir que les autorités déploient autant d’efforts pour «maquiller» la capitale, en délaissant ces mêmes quartiers le reste du temps. Depuis quelques jours, on s’échine, à grand renfort de manœuvres et de matériels, à ravaler les façades, refaire les trottoirs, réparer les lampadaires et pavoiser les grands boulevards. En traversant Alger-Centre, on est d’emblée interpellé par cette débauche d’énergie pour le revêtement des immeubles ponctuant le parcours de François Hollande. A hauteur de la place Audin, des carreleurs se tuent à lustrer la placette circulaire ornée d’une horloge, le cœur battant de la rue Didouche. Un échafaudage est suspendu à l’entrée du tunnel des Facultés, tandis qu’une stèle flambant neuve, calée entre le tunnel et l’OPU, et ciselée en hommage à Maurice Audin, s’apprête à être inaugurée par le septième président de la Ve République.



 

«Nous sommes encore des indigènes»



Sur certaines artères, un dispositif de sécurité exceptionnel est visible à l’œil nu, comme aux abords du cimetière chrétien de Bologhine – encore lui – où plusieurs véhicules de police quadrillent le périmètre. Une longue haie de barrières de police est déjà alignée. Des caméras de vidéo-surveillance ont été vissées aux remparts du cimetière. «Je n’ai jamais vu ces caméras auparavant», assure un habitant du quartier, avant de lancer : «Sans cette visite, on n’aurait pas vu tous ces travaux d’embellissement de sitôt.»

 

Ces travaux se poursuivent même de nuit, avons-nous observé, notamment le long du boulevard Zighoud Youcef où une pléthore de camions de chantiers ont pris place. Des grues, des échafaudages, ainsi que des dizaines de bidons de peinture sont mobilisés. Différentes entreprises privées de BTP ont été appelées à la rescousse pour cette besogne, à l’instar de cette entreprise spécialisée dans le «nettoyage industriel et les revêtements spéciaux», comme on peut le lire sur l’un de ses engins. Elle a été sollicitée pour une intervention délicate sur certaines façades nécessitant un travail d’hydrosablage à l’image de ce bâtiment cossu de la Banque d’Algérie, à proximité du Sénat. D’autres camions portent le sigle de l’OPGI de Dar El Beïda. Sur certains bâtiments, comme celui jouxtant le journal El Moudjahid, des ouvriers travaillent d’arrache-pied à tous les étages. Le siège de la wilaya d’Alger fait l’objet d’une attention particulière. Ce qui fait sourire les habitants du coin, c’est que ces interventions «esthétiques» ne concernent que la partie visible d’El Bahdja. Il suffit de jeter un œil sur l’envers du décor, pour se rendre compte que les immeubles qui ne donnent pas sur le Front de mer ne sont pas choyés de la même manière.

 

Sur la place faisant face à l’hôtel Aletti, trois jeunes normaliens, tous étudiants à l’ENS de Bouzaréah, devisent allègrement en contemplant le port. Pour eux, la visite de François Hollande est un non événement. «C’est quel jour déjà ? », s’enquiert malicieusement l’un d’eux. «Ils sont en train de repeindre les bâtiments de la France», jette, ironiquement, l’un de ses acolytes. Allusion à l’architecture coloniale qui domine le paysage. «Que va nous apporter concrètement cette visite ? Des visas ? Faut pas rêver ! Des excuses officielles ? La France ne va jamais s’excuser. Ils viennent avant tout pour leur business», assène Amine, 21 ans, originaire de Tissemssilt, avant d’ajouter : «Donc, pour nous, gens du peuple, c’est la hadath (non-événement).» «Ils maquillent la ville pour leur hôte. Pas pour nous. Vous n’avez qu’à voir la gueule de nos villes dès qu’il pleut. Venez voir l’état de nos routes à Tissemssilt ! »

 

Et d’asséner : «Une bonne partie du peuple n’a pas encore accédé à l’indépendance.» Même son de cloche chez cet homme en colère, «un pur enfant de La Casbah», comme il dit. «Moi j’avais 6 ans pendant la Bataille d’Alger. J’ai tout vu. Ma famille a tout donné à la Révolution. Regardez dans quel état se trouve La Casbah.
Après, on donne un coup de pinceau pour les beaux yeux de leurs parrains pendant que nos lieux historiques tombent en ruine. Ma Yahachmouche ! Ils n’ont décidément pas honte ! En 2012, nous sommes encore des indigènes. En quoi je suis citoyen algérien ? En quoi je suis indépendant ? Je n’ai pas de travail, je n’ai pas de logement, je n’ai pas de dignité. Si ça ne tenait qu’à moi, j’aurais écrit à l’ONU et j’aurais demandé la nationalité terrienne. C’est tout ce que je suis : un Terrien ! »



 

«Faisons le compte, M. Hollande !»



Boulevard Che Guevara. Sur la façade de l’APC de La Casbah, d’autres manœuvres juchés sur des échafaudages se pressent d’asticoter d’autres pans d’Alger la Blanche rongés par la rouille et la pollution, sous le regard de Ali La Pointe, Hassiba Ben Bouali et autre Taleb Abderrahmane, immortalisés dans des portraits en céramique. Pendant ce temps, un homme aux cheveux blancs, emmitouflé dans sa doudoune, remplit tranquillement une grille de mots croisés d’un journal en arabe, au milieu du square Port Saïd. C’est ammi Mohamed, 62 ans, un retraité de l’Entreprise nationale de réparation navale (Enarav) où il y a passé 33 ans. Originaire de Chahna, près de Chakfa, dans la wilaya de Jijel, Mohamed Boulhart a grandi dans la fournaise des maquis de la Wilaya II. «J’ai pas moins de 32 chouhada dans ma famille. La maison familiale, celle de mon oncle surtout, était un centre administratif et un tribunal du FLN», raconte-t-il. «Je me souviens encore des groupes de moudjahidine qui transitaient par nos terres. Mes tantes et mes sœurs ont servi dans le djebel», poursuit-il. «Moi-même, je prenais mes cours sur des tablettes coraniques sous les bourdonnements de l’aviation coloniale qui harcelait sans cesse notre village.» Et de nous confier : «Mon père a reçu 5 balles dans le corps des mains de l’armée coloniale en raison de son engagement nationaliste.

 

 

Il avait encore des balles au bassin même après 1962. Il en a tellement pâti qu’il a rendu l’âme seulement deux ans après l’indépendance, exactement le 7 juillet 1964. Je me souviens encore de ses souffrances à l’hôpital de Constantine. Mon père a refusé toute rétribution. Il nous exhortait sur son lit de mort à n’accepter aucune pension. Nous avons fait ça pour Dieu et pour l’Algérie, disait-il, pas pour des considérations matérielles.» A l’appui de son témoignage, ammi Mohamed nous apprend, dans la foulée, que l’une des rues d’Alger a été baptisée du nom de l’un de ses oncles, en l’occurrence la rue Salah Boulhart, anciennement rue Drouillet, celle qui abrite l’hôtel Suisse. «La France doit d’abord reconnaître ses crimes coloniaux», martèle Mohamed Boulhart. «Pour moi, la colonisation est une injustice et on ne peut pas passer ça sous silence. Dieu, lui-même pardonne tout, sauf l’injustice. Et moi, je ne l’accepte pour personne.

 

Donc, la France doit reconnaître ses torts. On parle d’un million et demi de martyrs. C’est une supercherie ! Il faut compter l’ensemble des morts sur 132 ans de colonisation, pas uniquement ceux de la guerre de Libération. Il faut compter aussi les victimes des essais nucléaires de Reggane. Il faut parler du pillage des ressources de ce pays tout au long de la période coloniale. Il faut parler de nos bagnards envoyés à Cayenne et en Nouvelle-Calédonie, nos forçats qui ont contribué à construire la métropole elle-même avec nos meilleures pierres arrachées à la force de leurs bras. La France doit reconnaître tout cela, après, il faut qu’on parle de l’indemnisation de tout. Il faut qu’on fasse les comptes une bonne fois pour toutes. Nous ne demandons pas de compensation financière.

L’argent, l’Algérie en a. François Hollande est venu parler affaires, alors parlons affaires. En fait d’indemnisation, il faut exiger un transfert de technologie, de savoir-faire. Par exemple, pour développer l’industrie nucléaire. Voilà comment il faut traiter avec la France. Il faut accueillir M. Hollande avec courtoisie, mais il faut se dire les choses en face. De toute façon, M. Bouteflika a vécu la Révolution et nous n’avons pas à lui montrer son travail. Mais il faut se dire les vérités, et il faut négocier d’égal à égal avec la France. Il faut se dire que la France a besoin de nous. França ma bqat’che. Le marché maghrébin est sa seule issue.» Enfin, ammi Mohamed fait sienne la fameuse boutade de Boumediène : «Nous acceptons de tourner la page, mais il n’est pas question de la déchirer ! »

 

 

Mustapha Benfodil, 17 décembre 2012. El Watan.com

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