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Publié par Saoudi Abdelaziz

 François Daniellou, attentif à l'orthographe des étudiants. photo stephane lartigue

 

François Daniellou, professeur d’ergonomie 

« Si les travailleurs faisaient seulement ce qu’on leur demande, rien ne sortirait des ateliers ou des bureaux. Cela s’appelle la grève du zèle. Pour pallier l’imprévu, les travailleurs déploient leur intelligence ».

 « La compétitivité des entreprises passe par le renforcement du pouvoir des salariés »

Par Ivan du Roy, 24 janvier 2013

 

 

Que signifie vraiment être compétitif pour une entreprise ? Est-ce réduire les coûts à tout prix, quitte à détruire les compétences des salariés et à étouffer toute créativité ? Pour François Daniellou, professeur d’ergonomie à l’École nationale supérieure de cognitique, la compétitivité des entreprises françaises passe au contraire par une démocratisation du travail et un renforcement du pouvoir des salariés, les mieux à même de définir « ce qui fait la performance de leur activité ». Une démocratisation dont le patronat ne veut pas.

 Basta ! : « La crise sert à tester jusqu’où on peut aller dans la flexibilité », alertiez-vous il y a quatre ans.

François Daniellou : Il existe une flexibilité visible : le chômage partiel, les grands plans de licenciements ou de suppressions d’emplois dans l’industrie. Et une flexibilité quasiment invisible : la sous-traitance en cascade dans le BTP, le recours à des salariés, notamment étrangers, dans des conditions extravagantes. Le niveau d’inventivité de formes d’emplois de plus en plus précaires est sans limite ! En tant qu’ergonome, quand j’accompagne un inspecteur du travail, j’ai l’impression de visiter les soutes de la République. Dans une agence d’intérim, un inspecteur a même découvert un logiciel d’optimisation des fraudes. La crise a bien été l’occasion de perfectionner sans arrêt la précarité de l’emploi.

 Comment renverser le discours dominant qui présente le travail essentiellement comme un coût, comme une charge pour les entreprises ?

Si on paie un ouvrier, cela veut bien dire que l’on a besoin de son intelligence, sinon le poste serait automatisé. Si c’est juste faire ce qui est prévu, il n’y a pas besoin d’un travailleur. Ce qui fait la compétitivité des entreprises, c’est la compétence des salariés. Dans toute situation de travail, des choses ont été prévues par l’organisation et le management, d’autres non. Si les travailleurs faisaient seulement ce qu’on leur demande, rien ne sortirait des ateliers ou des bureaux. Cela s’appelle la grève du zèle. Pour pallier l’imprévu, les travailleurs déploient leur intelligence.

 Or, dans la majorité des entreprises françaises, les travailleurs sont obligés de se battre contre l’organisation pour compenser ce qui n’a pas été prévu. Ils le font dans l’ombre, sans que cela soit reconnu, débattu ou rémunéré. Quand ils sont obligés de prendre énormément sur eux pour bien faire leur travail, quand l’écart entre ce que le management leur dit de faire et ce qu’ils doivent réellement accomplir pour que cela fonctionne est trop important, cela engendre des problèmes de santé.

 En France, on utilise l’intelligence des salariés à compenser les carences de l’organisation plutôt qu’à la faire progresser. Et c’est pareil dans l’ingénierie. Les bureaux d’études deviennent de plus en plus tayloriens, avec de moins en moins de place pour l’intelligence globale, de créativité.

 En plus de la dégradation de la santé des salariés, quelles sont les conséquences de cette absence de prise en compte du travail réel ?

Cette organisation du travail trop rigide se traduit par des gaspillages phénoménaux et d’énormes pertes industrielles. Dans les ateliers, il n’est pas rare que 15 % des pièces partent à la poubelle ou en retouche. Mais les salariés ont des choses à dire pour éviter ce gaspillage. Par exemple, dans une entreprise agroalimentaire, la directrice des ressources humaines (DRH) a proposé de prendre 20 minutes le lundi matin pour que les salariés s’expriment sur leur activité de la semaine précédente. La DRH pensait que l’apport de cette réunion compenserait la perte de temps passé à la production. Or, ce qu’ont dit les salariés – signaler une installation qui allait casser, changer l’ordre d’une procédure… – a permis un gain 3,5 fois supérieur à la « perte » que représentaient ces 20 minutes !

Quand les salariés se mettent à discuter de leur travail, on découvre en pratique ce qui fait la performance de leur activité. La gouvernance de la grande majorité des entreprises françaises est à l’opposé de cela. La culture de la conflictualité sociale y est très brutale. Et les dirigeants ont beau jeu de dire que les salariés coûtent trop cher. Au contraire, instaurer des formes d’écoute et de débat sur le travail génère des gains très importants de productivité. C’est visible dans certaines interventions d’ergonomes. Mais ce que nous faisons dans de tels cas, le temps de notre intervention, consiste d’une certaine façon à créer une démocratie provisoire. Le problème est la pérennisation de ces possibilités de débat (…)

 Propos recueillis par Ivan du Roy, 24 janvier 2013.

 Texte intégral : Bastamag.net  

 

 

 

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