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Publié par Saoudi Abdelaziz

« Moi qui vis à Istanbul depuis soixante ans, je ne connais pas dans cette ville une seule personne qui n'ait au moins un souvenir lié d'une façon ou d'une autre à la place Taksim ».

 

Orhan Pamuk, Prix Nobel de littérature

 

 

 

 

 

6 juin 2013

 

Pour donner un sens aux évènements qui agitent Istanbul et comprendre ces manifestants qui résistent vaillamment aux forces de l’ordre sous les gaz lacrymogènes, permettez-moi d’évoquer une histoire personnelle.

 

Dans Istanbul. Souvenirs d'une ville (Gallimard, 2007), j'ai raconté que toute ma famille habitait un même immeuble dans le quartier de Nisantasi. Juste en face se dressait un châtaignier de 50 ans qui, heureusement, est encore là aujourd'hui. En 1957, pourtant, la mairie avait décidé de l'abattre pour élargir la chaussée. Les bureaucrates arrogants et les gouverneurs autoritaires avaient fait fi de l'opposition des riverains. Le jour où l'arbre devait être abattu, mon oncle, mon père et tous mes parents se sont relayés pendant un jour et une nuit pour monter la garde dans la rue pour le protéger. Nous avons ainsi réussi à sauver notre arbre, mais nous avons aussi construit une mémoire commune qui nous rapproche et que toute ma famille évoque encore avec émotion.

 

Aujourd'hui, la place Taksim est le châtaignier d'Istanbul, et il importe qu'elle le reste. Moi qui vis à Istanbul depuis soixante ans, je ne connais pas dans cette ville une seule personne qui n'ait au moins un souvenir lié d'une façon ou d'une autre à la place Taksim.

 

Dans les années 1930, l'ancienne caserne d'artillerie qu'il est désormais question de réaménager en centre commercial abritait un petit stade de foot. La célèbre boîte de nuit Taksim Gazino, centre de la vie nocturne stambouliote dans les années 1940-1950, jouxtait autrefois le parc Gezi. Par la suite, tous ces bâtiments ont été rasés, les arbres ont été remplacés, des boutiques et une prestigieuse galerie d'art se sont installées en bordure du parc. Dans les années 1960, je rêvais de devenir peintre et d'exposer mes toiles dans cette galerie.

 

Dans les années 1970, la place Taksim accueillait les fêtes du travail organisées par les syndicats et les ONG, célébrations auxquelles j'ai moi-même participé pendant un temps. (En 1977, 42 personnes ont été tuées à la suite d'un mouvement de panique.) Quand j'étais jeune, je regardais avec curiosité et émerveillement les meetings qu'y tenaient les partis politiques de tous bords – de droite et de gauche, nationalistes, conservateurs, socialistes, sociaux-démocrates.

 

 

Dérive autoritaire

 

Cette année, le gouvernement a interdit que le cortège de la fête du travail passe par la place Taksim. Quant aux projets de reconstruction d'une caserne ottomane, tout le monde se doutait que le dernier espace vert du centre-ville serait investi par un centre commercial de plus.

 

La planification de réaménagements aussi importants dans un espace public qui concentre les souvenirs de millions de gens puis le début des travaux par le déracinement des arbres sans avoir consulté les habitants d'Istanbul constituent une grave erreur pour le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan. Cette attitude insensible témoigne assurément d'une dérive autoritaire. (La situation des droits de l'homme en Turquie n'a jamais été aussi déplorable depuis dix ans.) Mais je reprends espoir en voyant que le peuple d'Istanbul est bien décidé à revendiquer son droit à manifester, et ses souvenirs, sur la place Taksim.

 

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