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Publié par Saoudi Abdelaziz

Le sultan Moulay Youssef et le Maréchal Lyautey en 1925. Photo DR

Le sultan Moulay Youssef et le Maréchal Lyautey en 1925. Photo DR

Le 24 mai 2012, le roi du Maroc fut le premier chef d'Etat accueilli à l'Elysée par François Holande, élu deux semaines plus tôt. Le lendemain, la journaliste de l'Express Dominique Lagarde, dans un article que nous remettons en ligne,  fait le point sur l'amitié particulière inaugurée par "la politique d'administration indirecte choisie par Lyautey, premier résident général du protectorat français". Quelques semaine plus tard, dans un article paru dans Slate-Afrique, intitulé Ce que Mohammed VI doit au maréchal Lyautey, le journaliste marocain Ali Amar rappelle : " Devant les chefs indigènes, Lyautey déclarait en octobre 1916: «Le Makhzen fortuné, les chefs héréditaires et les Pachas forment autour de lui (le sultan) comme une couronne éclatante de joyaux précieux». Dans la directive politique qui découle de cet éloge aux grandes familles, Lyautey exige de ses administrateurs «que les rangs et les hiérarchies soient conservés et respectés, que les gens et les choses restent à leurs places anciennes, que ceux qui sont les chefs naturels commandent et que les autres obéissent». Une doctrine plus que présente aujourd’hui où l’esprit de caste est une norme difficilement transgressable"

 

Paris-Rabat : une amitié particulière

Dominique Lagarde, envoyé spécial de l'Express

 Investissements, commerce, crédits, soutien diplomatique, coopération culturelle: la proximité entre la France et le Maroc n'a pas d'équivalent. Et s'explique par le maillage serré d'échanges entre les deux pays. Le président François Hollande a d'ailleurs réaffirmé jeudi son attachement à la force des liens de la France avec le Maroc, en recevant le roi Mohammed VI à l'Elysée.

 "La proposition marocaine d'autonomie renforcée est la solution vers laquelle il faut avancer": au Maroc, cette petite phrase de Martine Aubry n'est pas passée inaperçue. Dépêchée à Rabat au début du mois de mars pour y représenter François Hollande, en pleine campagne électorale, la première secrétaire du Parti socialiste français a pleinement rassuré ses hôtes: sur le dossier, hautement stratégique pour Rabat, du Sahara occidental, un changement de président à Paris ne modifiera pas la position de la France. Quelques jours plus tard, le 28 mars, une rencontre d'investisseurs marocains et français était organisée à Rabat à l'initiative du Club des chefs d'entreprise France-Maroc. L'objectif était de permettre au nouveau Premier ministre islamo-conservateur, Abdelilah Benkirane, de rencontrer les investisseurs de l'Hexagone. Et, là encore, le message était sans ambiguïté: le Maroc restera une terre d'accueil pour les entreprises françaises. Imperméable aux changements de majorité, ici et là-bas, l'axe Paris-Rabat a encore de beaux jours devant lui.

 Au Maroc, un investissement étranger sur deux est français

 C'est une relation très singulière que celle qui lie la France et le Maroc. "Nous sommes complices", résume Youssef Amrani, ministre délégué auprès du ministre des Affaires étrangères et de la Coopération. Ce professionnel de la diplomatie, ancien secrétaire général de l'Union pour la Méditerranée, évoque à la fois des "intérêts partagés", des "valeurs communes" et "une grande confiance mutuelle". "Notre relation, ajoute-t-il, repose non seulement sur les liens qui unissent les deux Etats mais aussi sur des réseaux constitués à travers le temps. Elle est faite de proximité et d'intimité."

 La France est très directement impliquée dans l'économie du royaume. Un investissement étranger sur deux est français. Les entreprises françaises emploient dans le royaume environ 120 000 Marocains. Le seul pays où le business tricolore investit davantage est la Chine! Par ailleurs, la France "fournit" au Maroc 40% des recettes du tourisme ainsi que 40% des transferts des Marocains résidant à l'étranger. Le royaume est enfin le premier bénéficiaire de l'aide publique française. Avec une particularité: plutôt que de financer, ponctuellement, des projets, l'Agence française de développement accompagne par ses concours financiers les politiques publiques et les plans sectoriels du pays, notamment le plan Emergence, pour l'industrie, ou le plan Maroc vert, pour l'agriculture. Elle accorde des prêts à l'Etat marocain, mais également à des opérateurs publics. Paris a ainsi récemment octroyé son appui financier à l'agence chargée de mettre en oeuvre le plan solaire (Masen) ainsi qu'à l'Office chérifien des phosphates (OCP) pour un programme de traitement des eaux usées et de dessalement de l'eau de mer visant à économiser les ressources de la nappe phréatique. Entre 2000 et 2010, l'aide publique française au Maroc est passée de 100 millions d'euros par an à 363 millions. Et en 2011 elle a battu un nouveau record, avec un total de 541 millions, du fait notamment du programme de l'OCP. Une part importante de ces crédits est consacrée à la formation des ressources humaines.

 61% des Marocains qui étudient à l'étranger le font en France

 L'absence de barrière de la langue est évidemment l'une des clefs de cette proximité. Aujourd'hui encore 61% des Marocains qui étudient à l'étranger le font en France. Ils y sont 30.000 et représentent le premier contingent, avant les Chinois. Le royaume compte 30 écoles françaises, dont la moitié des 30.000 élèves sont Marocains, y compris dans les prestigieux lycées Descartes à Rabat, Lyautey à Casablanca ou Victor-Hugo à Marrakech. Afin de faire face à la demande, Paris a dernièrement proposé aux autorités un partenariat qui déboucherait sur la création, dans les établissements marocains, de filières internationales. Celles-ci délivreraient un baccalauréat ouvrant l'accès à l'enseignement supérieur européen. Le projet est actuellement à l'étude.

De tels partenariats existent déjà dans l'enseignement supérieur. Pas moins de 150, qui débouchent sur des diplômes homologués, notamment dans les matières telles que le commerce, la gestion, les licences d'ingénieur. Par ailleurs, quelque 60.000 jeunes apprennent le français dans les établissements dépendant de l'Institut français du Maroc. Cette langue partagée permet une coopération culturelle qui a peu d'équivalent ailleurs. L'Institut français, qui produit ses propres spectacles et conférences - une soixantaine par an - est égalemeny associé à un grand nombre d'événements. "Nous cherchons à accompagner le bouillonnement culturel marocain en privilégiant les formes artistiques qui s'adressent à la jeunesse", souligne Bertrand Commelin, directeur de l'Institut français à Rabat. En sera-t-il toujours ainsi ? Pas sûr. Les nouvelles classes moyennes, moins cosmopolites, plus arabisées et plus conservatrices, n'ont pas la même intimité avec la France.

 100 000 Français présents chaque jour sur le sol marocain

 Car une telle proximité n'existerait pas sans les échanges humains, permanents, entre les deux pays. L'ambassade de France, la deuxième par son importance, immédiatement après celle des Etats-Unis, ne compte pas moins de 350 fonctionnaires ou agents contractuels payés par l'Etat. Les six consulats français délivrent 160.000 visas par an, dont la moitié sont des visas de circulation, valables pour une longue durée et pour plusieurs voyages. L'ambassade estime pour sa part que 100 000 Français, résidents ou touristes, sont présents chaque jour sur le sol marocain : entre 70 000 et 80 000 résidents français, dont un peu plus de 40 % de binationaux, et de 20 000 à 30 000 touristes. Ces derniers constituent, de loin, le premier contingent de visiteurs du royaume : 1,8 million sur un total de 9,3 millions, selon les statistiques marocaines pour l'année 2010.

 Ce tissu de relations personnelles fonde une véritable intimité... qui parfois dérape au point que certains observateurs n'hésitent pas à parler d'une relation "incestueuse" (1). Il est en tout cas presque impossible de trouver un décideur marocain qui ne séjourne pas de temps à autre en France, tandis que le Maroc est, de très loin, celui des pays étrangers que la classe politique française, toutes tendances confondues, et au-delà le "microcosme", fréquente le plus assidûment. Certaines personnalités y sont nées, beaucoup y passent leurs vacances.

 Une très fine connaissance des Français et de leur culture

 En mars, lors de son voyage au Maroc, Martine Aubry a été reçue par le Premier ministre, et par le roi Mohammed VI. Ce dernier n'a pas oublié le stage qu'il avait fait, alors qu'il était prince héritier, à la Commission de Bruxelles, auprès de Jacques Delors, père de Martine Aubry. A l'époque, Hassan II avait invité toute la famille du mentor de son fils, dont Martine, alors ministre. Depuis, lors de ses séjours au Maroc -elle a jumelé sa ville de Lille avec celle d'Oujda- il n'est pas rare qu'elle soit conviée au Palais. "Nous vous connaissons mieux que vous ne nous connaissez", avait coutume de dire le roi Hassan II. Le Maroc utilise avec intelligence sa très fine connaissance de la France, des Français et de leur culture. Il a su se constituer un réseau d'"amis", qui dépasse largement les clivages politiques et constitue un vrai lobby. La France elle aussi est gagnante: le royaume ne représente pas seulement le plus gros excédent de sa balance commerciale (1 milliard d'euros), mais aussi un partenaire dont l'appui est précieux sur le plan international. Ce fut le cas, par exemple, lors de l'adoption de la résolution 1973, du Conseil de sécurité des Nations Unies, autorisant l'intervention en Libye, ou lors des débats à l'ONU sur la Syrie.

 Reste à comprendre comment le Maroc et la France ont tissé de tels liens. Sans doute parce que le Maroc n'a pas été un pays colonisé comme les autres. Il a certes souffert de l'arrogance coloniale, notamment au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, lors de l'affirmation du mouvement national, puis lors de la déposition et de la déportation du sultan Mohammed V, en 1953. Mais, grâce à la politique d'administration indirecte choisie par Lyautey, premier résident général du protectorat français, la France a su, ici mieux qu'ailleurs, préserver la culture et les traditions locales. L'Histoire l'y a aussi aidée: le Maroc est le seul des pays arabes colonisés par la France à ne pas avoir été, auparavant, soumis par l'Empire ottoman. Lorsque Lyautey est arrivé, à la veille de la Première Guerre mondiale, il a découvert un royaume gouverné depuis le xviie siècle, sans discontinuité, par la dynastie des Alaouites. D'où, en France, à l'époque, une véritable fascination pour ce "vieux pays", si différent des autres "colonies".

 Le protectorat, une parenthèse dans l'histoire du Maroc

Les Français rêvaient d'en faire une nouvelle Californie. Les Marocains, eux, ont vécu la période comme une parenthèse dans leur très longue histoire. Cela explique sans doute en partie qu'en dépit des épreuves, leur regard sur la période du protectorat soit dépourvu de ressentiment. L'autre raison de la spécificité franco-marocaine tient à l'héritage du roi Mohammed V. En 1939 il avait appelé ses sujets à porter secours à la France. Au lendemain de l'indépendance, il choisit d'oublier les années d'exil pour nouer une alliance avec l'ancienne puissance coloniale, qu'il concevait probablement aussi à l'époque comme une alliance de revers face à l'Espagne. Mais pas seulement. Quelques années plus tôt, avant d'avoir eu à subir les vicissitudes de la IVe République, il avait été fait compagnon de la Libération par le général de Gaulle. Une distinction que le chef de la France libre n'a décernée qu'à deux personnalités étrangères. L'autre était Winston Churchill.

 Dominique Lagarde, envoyée spéciale, 25 mai 2012. L’Express.fr

 (1) Paris-Marrakech: Luxe, pouvoir et réseaux, par Ali Amar et Jean-Pierre Tuquoi. Calmann-Lévy, janvier 2012.

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