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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

« Le césarisme moderne, plus que militaire, est policier ». C’est ce qu’écrivait Antonio Gramsci, dans le chapitre consacré au Césarisme dans ses « Notes sur Machiavel sur la politique et sur le prince moderne ». Certaines formulations sont délibérément « codée » pour faire face aux contraintes de vigilance imposées au dirigeant communiste, alors prisonnier dans les geôles de Mussolini. Extraits :

 

(…) Dans le monde moderne, ou règnent les grandes coalitions de caractère économique-syndical et politique de parti, le mécanisme du phénomène césariste est bien différent de ce qu'il fut jusqu'à Napoléon III. Dans la période qui va jusqu'à Napoléon III, les forces militaires régulières ou « de ligne» étaient un élément décisif pour l'avènement du césarisme, qui se manifeste par des coups d'État bien précis, par des actions militaires, etc. Dans le monde moderne, les forces syn­dicales et politiques, jointes aux moyens financiers incalculables dont peuvent disposer de petits groupes de citoyens, compliquent le problème. Les fonctionnaires des partis et des syndicats économiques peuvent être corrompus ou terrorisés, sans qu'il faille recourir à une action militaire de grand style, type César ou 18 brumaire. Dans ce domaine, se reproduit la même situation que celle examinée à propos de la formule jacobine-quarante-huitarde de la « révolution permanente ». La technique politique moderne a complètement changé après 1848, après l'expansion du parlementarisme, du régime d'association syndical et de parti, après la formation de gran­des bureaucraties au service de l'État ou « privées » (politiques-privées, bureau­cratie des partis et des syndicats) et les transformations survenues dans la police au sens large, c'est-à-dire pas seulement celle du service de l'État destinée à la répression de la délinquance, mais de l'ensemble des forces organisées par l'État et par des particuliers pour protéger la domination politique et économique des classes dirigeantes. C'est en ce sens que certains partis « politiques » comme certaines organisations économiques ou d'un autre genre, doivent être tout entiers considérés comme des organismes de police politique ayant un caractère d'investigation et de prévention. Le schéma géné­rique des forces A et B qui luttent dans une perspective de catastrophe, c'est-à-dire dans une perspective où ni A ni B ne peuvent espérer l'emporter dans la lutte que ces forces se livrent pour constituer (ou reconstituer) un équilibre organique, ce qui fait naître (peut faire naître) le césarisme, - est justement une hypothèse générique, un schéma sociologique (commode pour l'art politique). On peut rendre l'hypothèse toujours plus concrète, la faire s'approcher toujours davantage de la réalité historique concrète : il faut pour cela préciser quelques éléments fondamentaux.

 

Ainsi, en parlant de A et B, on a dit seulement qu'il s'agissait de deux forces : l'une génériquement progressive, l'autre génériquement régressive : on peut préciser de quel type de forces progressives et régressives il s'agit et obtenir ainsi de plus gran­des approximations. Dans le cas de César et de Napoléon 1er, on peut dire que A et B, bien qu'étant distinctes et opposées, n'étaient cependant pas telles qu'elles ne pussent « absolument » pas en venir à une fusion, à une assimilation après un processus moléculaire ; c'est ce qui arriva en fait, au moins dans une certaine mesure (qui suffisait toutefois aux fins historiques-politiques qu'on visait en abandonnant la lutte organique fondamentale et par conséquent en surmontant la phase catastro­phique) ; voilà un élément qui permet une plus grande approximation. En voici un autre : la phase catastrophique peut se présenter par suite d'une déficience politique « momen­tanée » de la force dominante traditionnelle, et non pas à cause d'une déficien­ce orga­ni­que nécessairement insurmontable. C'est ce qui s'est passé dans le cas de Napoléon III. La force dominante en France de 1815 à 1848 s'était scindée politi­quement (factieusement) en quatre fractions : légitimiste, orléaniste, bonapartiste, jacobine-républicaine. Les luttes intérieures de faction étaient telles qu'elles rendaient possible une avancée de la force antagoniste B (progressive) sous une forme « précoce » ; toutefois, la forme sociale existante n'avait pas encore épuisé ses possibi­lités de déve­loppement, comme la suite des évènements le démontra amplement. Napoléon III représenta (à sa façon, et avec une stature bien modeste) ces possibilités latentes et immanentes : son césarisme a donc une couleur particulière. Le césarisme de César et de Napoléon 1er a été, pour ainsi dire, de caractère quantitatif-qualitatif, il a repré­senté la phase historique de passage d'un type d'État à un autre type d'État, un passage où les innovations furent si nombreuses et d'une telle importance qu'elles représentent une véritable révolution. Le césarisme de Napoléon III ne fut que quantitatif, et encore d'une façon limitée, il n'y eut pas de passage d'un type d'État à un autre type, mais seulement « évolution » du même type, suivant une ligne ininterrompue.

 

Dans le monde moderne, les phénomènes de césarisme sont tout à fait différents, aussi bien de ceux du type progressif César-Napoléon 1er, que de ceux du type Napoléon III, encore qu'ils s'approchent de ce dernier. Dans le monde moderne, l'équi­libre aux perspectives catastrophiques ne se manifeste pas entre des forces qui pourraient, en dernière analyse, se fondre et s'unifier, fût-ce après un processus péni­ble et sanglant, mais entre des forces dont l'opposition est historiquement incurable, et, qui plus est, s'approfondit particulièrement avec l'avènement de formes césarien­nes. Toutefois, le césarisme a, même dans le monde moderne, une certaine marge, plus ou moins grande, suivant les pays et leur poids relatif dans la structure mondiale parce qu'une forme sociale a « toujours » des possibilités marginales de se développer dans le futur, d'implanter son organisation, et elle peut en particulier compter sur la faiblesse relative de la force progressive antagoniste, provoquée par la nature et le mode de vie particulier de celle-ci, faiblesse qu'il faut maintenir : c'est pourquoi on a dit que le césarisme moderne, plus que militaire, est policier.

 

Ce serait une erreur de méthode (un aspect du mécanisme sociologique) de consi­dérer que, dans les phénomènes de césarisme, soit progressif, soit régressif, soit de caractère intermédiaire épisodique, le phénomène historique nouveau est tout entier dû à l'équilibre des forces «fondamentales» ; il faut également voir les rapports qui interviennent entre les groupes principaux (de diverses sortes, social-économique et technique économique) des classes fondamentales et les forces auxiliaires que dirige la force hégémonique, ou soumises à son influence. C'est ainsi qu'on ne comprendrait pas le coup d'État du 2 décembre si l'on n'étudiait pas la fonction des groupes mili­taires et des paysans français (…).

 

Version intégral : téléchargement gratuit

         

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