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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

Quand le QUOTIDIEN d'ORAN, le journal le plus crédible d’Algérie, consacre, le même jour, son éditorial, son analyse et sa chronique au même sujet, le premier ministre Ouyahia, on se pose des questions. S’agit-il d’une coïncidence,  d’un cafouillage éditorial? Ou alors d’une concertation délibérée entre les trois journalistes ? Une énième conférence de presse d’Ouyahia mérite-t-elle cette mobilisation ?

Et si c’était tout simplement l’instinct  irrépressible et excédé de journalistes chevronnés qui ont envie de traduire, ce matin du 4 juin, « une bonne fois pour toutes », dit Kharroubi, la réaction anonyme d’un peuple qui dit tranquillement : FAKOU ! aux manigances d’un système qui prend les gens pour des c…

 

 

 

 

L'explication d'Ahmed par Ouyahia

 

Raïna raïkoum par Kamel Daoud

 

C'est Ulysse le héros-grec : il s'est fait appeler «Personne» à l'oreille du monstre géant, mangeur d'hommes et de moutons et quand le monstre ira se plaindre pour son œil crevé par le Grec, il répondra toujours : «c'est Personne qui m'a crevé l'œil». A relire, à Alger surtout. Car il y a un royaume algérien du nom de «royaume de personne». Ouyahia dérange qui ? «Personne de précis», répond Ouyahia. Le cyclope, eux, les importateurs. Ouyahia donne-t-il des noms en tant que Premier ministre, payé par les Algériens ? Oui, le nom exact de «personne». Personne désigne à la fois le système, la fameuse mafia politico-financière, le régime, Boumaarafi, les conclusions de toutes les commissions d'enquête algériennes… etc. D'ailleurs, l'ancien gouverneur de la banque d'Algérie, Hadj Nacer, l'a bien résumé dernièrement : en Algérie on ne sait pas qui est exactement, vraiment, concrètement, le Pouvoir. C'est personne. Du coup, face à personne, tout le monde accuse tout le monde, jusqu'à l'absurde. Qui a fait la guerre de libération ? Tout le monde. Qui est responsable de la mauvaise indépendance ?«Personne», ce doux pronom de l'invisible.


La dernière sortie de Ouyahia a ce fascinant côté psychanalytique que l'on n'a pas encore analysé : un bon concentré des réflexes du pouvoir : théorie du complot, paranoïa, explication par la bonne foi contre la mauvaise foi occulte. La maladie de la clandestinité et de l'ennemi invisible vient bien sûr de la guerre, du maquis et de la bleuite. Elle se perpétue donc : il y a un ennemi, quelque part. En France, selon l'ONM, au port des conteneurs selon Ouyahia, au Maroc, au Mali, en Kabylie, dans vos têtes et derrière les crises de la pomme de terre. Tous parlent de complot et la dernière campagne électorale a été bâtie sur cette alerte nationale contre le monde international. Sauf que si c'est vrai, c'est en même temps faux. Quand tout le monde accuse tout le monde, dans une pièce fermée, mal aérée, cela s'appelle une névrose. Et la névrose est confortable. On comprend pourquoi même un Premier ministre qui fait partie du système accuse le système et indique du doigt ce fameux «personne».


«Je dérange» a dit Ouyahia. C'est la version soft de «il y a complot». Enfant de l'indépendance, le chroniqueur a entendu cette théorie du complot interne et externe depuis son enfance. On peut le comprendre quand on fait la guerre, mais en temps de paix, cela devient de la maladie ou de la facilité. Fatigué donc.


Fatigué d'entendre les responsables de ce pays parler de complot, de théories, d'ennemis internes et se déculpabiliser en invoquant l'invisible. Quand on est responsable dans ce pays, désigné par le haut, subi par le bas, on assume : on donne son nom, et le nom de ces «personnes». Le pays n'est pas une affaire de rumeurs de couloirs, mais l'affaire sérieuse de millions de gens : des ennemis ? Qu'on les nomme. Des complots ? Qu'on nous l'explique. Des impuissances et des échecs ? Que l'on démissionne. Les ventres des Algériennes peuvent accoucher de mieux. Des ennemis et des adversaires ? Des actes et des noms, pas des gémissements. Qu'on arrête de nous infantiliser. Le pays mérite mieux que des récits d'ogresses.



Explications dilatoires

 

Editorial par M. Saadoune

 

« Je dérange ceux qui regardent le futur». La formule équivoque de M. Ahmed Ouyahia – en quoi «regarder le futur» serait-il négatif ? ne fera pas date. En revanche, quand un Premier ministre, qui a officié pendant longtemps, déclame que «l'argent maffieux commande dans le pays», on se dit que la sentence mérite d'être gravée dans le marbre.


L'homme, qui a gouverné avec rudesse, pour utiliser un euphémisme, qui a ponctionné les salaires et ouvert la chasse aux cadres  des charrettes entières de responsables intermédiaires, le plus souvent acquittés après un séjour dans la broyeuse carcérale –, livre une observation peu réjouissante de sa propre gouvernance. L'amer constat est noyé dans un discours filandreux où sa responsabilité et celle du gouvernement sont diluées dans un«échec collectif» ! «C'est un échec du gouvernement et aussi un échec collectif. Si le changement du gouvernement pouvait arranger les choses, je voterais avec les dix doigts (sic)».


L'analyse de M. Ouyahia est courte. «Le train a mal démarré en 90, lorsque l'Algérie a opté pour l'économie libérale basée sur l'importation et oubliant la production. Il faudra du temps pour que les choses changent». Voilà donc une explication discutable. Elle schématise une situation dont la dimension politique est totalement évacuée. En 90, le train avait été lancé pour une modernisation de l'économie, où le marché a sa place mais dans le cadre d'un processus de démocratisation qui devait favoriser la transparence, assurer l'indépendance de la justice et permettre à l'Etat d'exercer son rôle de régulateur. Faut-il rappeler que la mise en place par les réformateurs d'un Observatoire du commerce extérieur, au début des années 90, a déclenché l'une des plus honteuses campagnes jamais orchestrées contre le ministre de l'Economie de l'époque, M. Ghazi Hidouci ?


En cassant la marche vers la démocratie, on a bien placé le pays dans la logique d'une économie d'importation animée, dans un contexte de violence généralisée, par des acteurs opaques. Si aujourd'hui Ahmed Ouyahia affiche son impuissance et celle du gouvernement pourtant autoritaire et grand émetteur d'ukases ! , il faut bien en rechercher l'explication politique. Car si on tente d'éluder cet aspect primordial, c'est qu'on ne veut toujours pas admettre que la solution n'est pas de nature technique mais bel et bien politique. La réponse ne peut se situer dans les improbables bricolages que la bureaucratie s'ingénie à produire. Les bricolages sont la traduction d'un choix clairement politique, entre réponse administrative à courte vue et injustes campagnes «mains propres» ciblant des seconds couteaux de l'administration et du secteur économique, et sans jamais aller au-delà.


La bureaucratie, qui refuse que les instruments de la démocratie et de l'Etat de droit soient instaurés pour réguler dans la durée le champ économique, a clairement choisi le laisser-faire mais fait mine de«sévir» ponctuellement dans les marges. Effet de manche et, accessoirement, élimination de quelques branches desséchées par affaiblissement du parrainage au sein du pouvoir.


Le Premier ministre suggère que l'emprise maffieuse dont il fait état serait quasiment une fatalité «technique», alors même que son essence est purement politique. «J'ai mal à mon pays lorsqu'il fait dans le container»,soupire Ouyahia. On a du mal à comprendre, après tant de dommages, que l'on continue à confondre l'effet et la cause et refuser d'admettre que le défaut de démocratie et d'Etat de droit est le problème, le nœud gordien de toutes les dérives que le Premier ministre déplore dans un mea culpa peu convaincant.

De ce point de vue, oui : Ahmed Ouyahia dérange «ceux qui regardent le futur» !

 

 

 

Quand Ouyahia fait dans le «parler vrai»

 

Analyse par Kharroubi Habib

 

 

«L'argent maffieux gouverne le pays» ; «le gouvernement a échoué dans la lutte contre l'informel et l'importation» ; «l'Algérie fait dans le container».


Ce sont autant de constats qui n'ont pas été dressés par un journaliste acharné à noircir la situation du pays. Pas plus que par un chef de parti d'opposition mal intentionné. Ils sont du Premier ministre du pays himself, qui les a assénés au cours de la conférence de presse qu'il a animée vendredi à l'issue de la 6e session du conseil national du RND, dont il a présidé les travaux.


Ainsi donc Ouyahia reconnaît que l'argent maffieux gouverne le pays. Il a même daté la période à partir de laquelle l'Algérie est tombée sous le pouvoir de cet argent maffieux. A parti de 1990, selon lui, «quand le train a mal démarré lorsque l'Algérie a opté pour l'économie libérale basée sur l'importation et oubliant la production». Il y a une part de vérité dans son explication du phénomène, dont il s'est gardé pourtant de dire qu'il a pris une dimension irréversible après que les dirigeants en exercice à cette époque eurent été remplacés par des équipes dont il a fait partie, à quelques brèves exceptions près.

Ouyahia se dédouane de toute responsabilité personnelle dans ce qui a conduit l'Algérie à passer sous la coupe de l'argent maffieux en mettant en avant celle, collective, de ces équipes. Ce qui n'est pas totalement faux aussi. Mais lui a été chef du gouvernement, il est Premier ministre. Il a par conséquent une responsabilité particulière dans la situation qu'il a brossée et dont il a dit qu'elle «lui fait mal». Il a tout juste affirmé qu'il «assume» mais pas qu'il en tire la conséquence à titre personnel qui, pour le patriote qu'il prétend être, n'acceptant pas d'être «un homme de compromis ou un homme d'image»,devrait s'imposer, à savoir refuser la responsabilité étatique dans un pays gouverné par l'argent maffieux.


Ouyahia est toujours en poste, il rempilera sans état d'âme si on le lui demande. Ce qui est très possible car l'homme a démontré qu'il s'accommode parfaitement des puissances qui ont bâti leur force sur l'argent sale, «même si occasionnellement il tire sur elle à boulets blancs».


 

 

C'est un tort de croire que la sortie d'Ouyahia contre l'argent maffieux qui gouverne le pays et l'économie du container va lui coûter l'avortement de son «destin national». Pour qu'il en soit ainsi, il aurait fallu qu'il dévoile franchement qui sont ces maffieux qui imposent leur loi au pays et dont il a dit un jour qu'ils sont connus. Ce ne sont pas ces puissances d'argent qu'Ouyahia dérange. Il est au contraire leur joker dans la lutte de succession qui bat son plein. Pour abattre, le moment arrivé de façon décisive, ce joker, il faut que les sponsors d'Ouyahia puissent le créditer d'avoir osé «dévoiler et dénoncer» que l'Algérie est gouvernée par l'argent maffieux. Il n'y a rien de dangereux pour eux dans ce qu'il a «révélé» dans sa conférence de presse. Il a tout juste fait une opération de «com.» aux fins de se construire une stature d'homme d'Etat n'hésitant pas à «appeler un chat un chat».


Qu'on se le dise une bonne fois pour toutes : Ouyahia est le produit le plus achevé de ce système politique qui a conduit l'Algérie dans les abîmes à tous points de vue. Il ne peut survivre et sévir que si le système demeure en place. Et ce système, on le sait sans avoir attendu que le Premier ministre nous le «révèle», est bâti et irrigué par l'argent maffieux.

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