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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

Beaucoup a été dit et écrit sur les manifestations d'avril 1980 à Tizi-Ouzou, celles de 1986 à Constantine et celles d'octobre 1988 à Alger. En revanche, rien ou presque n'a été dit sur celles d'avril-mai 1982 qui se sont déroulées à Oran : curieux silence sur des événements qui ont été, à bien des égards, comme la répétition générale de ceux de 1986 et de 1988.

 

Chiricahua blog met en ligne le témoignage d'un témoin et acteur de ces événements, Sid-Ahmed Ouadah.

 

 

 

DOCUMENT : ORAN 82 - RÉPÉTITION GÉNÉRALE

 

Par Ahmed Ouadah

 

 

 

Le témoignage que je livre ici n'a d'autre objectif que de faire connaître aux générations nouvelles les luttes difficiles de leurs aînés pour le pluralisme politique et une démocratie qui ne se fît pas au détriment des masses populaires qui venaient de supporter tout le poids d'une guerre d'indépendance particulièrement cruelle. La fortune du mot d'ordre « socialiste» dans toutes les sphères de la société n'a pas d'autre explication que celle-ci : rendre justice à un peuple qui avait souffert un véritable martyre, qui avait tenu bon malgré tout, forçant l'admiration du monde, et qui avait fini, à travers les grandioses manifestations de décembre 1960, par signifier au système colonial sa fin irrémédiable. Ce serait se condamner à ne rien comprendre aux batailles politiques des premières décennies de l'indépendance que d'ignorer le poids écrasant de la dette contractée à l'égard des populations rurales surtout : l'engouement extraordinaire que suscita la Réforme agraire en est une preuve de plus.

 

Professeur, militant du PAGS, et l'un des dirigeants des syndicats enseignants, j'étais également l'un des fondateurs et dirigeants de ce que nous appelions « l'intersyndicale », une structure semi légale de concertation et d'action syndicales, inspirée des célèbres Commissions Ouvrières (CO), ces syndicats semi clandestins que les ouvriers communistes espagnols mirent en place durant la période de dictature franquiste.

 

 

ORAN, avril 1982 : D'ABORD LA RUMEUR

 

Tout était parti d'une rumeur à propos d'un prétendu remaniement des coefficients du baccalauréat qui devait affecter les matières dites secondaires, ce qui aurait eu pour conséquence de rendre l'examen un peu plus ardu. La rapidité et la force avec lesquelles cette rumeur se propagea dans les lycées de la ville, la solidarité aussi immédiate que massive des étudiants de l'université, l'attitude ambiguë des autorités compétentes -au premier rang desquelles le Secrétariat d'État à l'enseignement secondaire qui, mis sur la sellette et sommé de s'exprimer, répétait « qu'on ne dément pas une rumeur » !-, donnaient à penser aux plus perspicaces des observateurs que quelque chose se tramait qui n'avait rien à voir avec le baccalauréat mais qui en prenait prétexte pour pousser les lycéens dans la rue. À quelles fins ?

 

 

LE MICRO-CLIMAT ORANAIS

 

Il faut dire que le climat politique local était particulièrement tendu en cette veille de manifestations. Ce qui pesait de tout son poids et imposait, en quelque sorte, sa coloration à la vie politique locale, c'était le retour sur la scène politique de l'ancien président Benbella dont les anciens amis et affidés multipliaient les dîners et rencontres privés. La venue de Benbella à Oran n'était pas sans rappeler aux nostalgiques de sa personne sa même arrivée dans cette ville durant l'été 1962 et le discours qu'il fit à la préfecture, véritable appel à la guerre contre le GPRA et les wilayas qui le soutenaient, particulièrement la wilaya 3. On sait ce qu'il en fut de cet été meurtrier et de la condamnation par le bon peuple de ceux qui n'avaient même pas attendu un délai de décence pour dévoiler leur véritable nature et s'étriper sans vergogne pour le trône.

 

Pour l'heure, cependant, la libération de Benbella était vécue comme le commencement de la grande revanche. Il n'est pas exagéré de dire, en effet, que ce qui dominait à Oran en ces jours d'avant la crise, c'était le sentiment largement partagé que, depuis le coup d'État du 19 juin 1965, la ville était comme frappée d'indignité nationale -pas un de ses fils, déplorait-on, ne figurait dans l'aréopage politique qui dirigeait le pays- et avait, de plus, été mise en coupe réglée par des clans mafieux venus d'ailleurs, et particulièrement de l'est du pays. Brimés, déconsidérés, exclus, ainsi se sentaient beaucoup d'Oranais. Qu'y avait-il de vrai là-dedans ?

Que le régionalisme et le clanisme fissent partie intégrante de la pratique politique officielle est une vérité de La Palisse. Cette pratique a toujours cours d'ailleurs aujourd'hui -et même plus que jamais-, le pouvoir actuel savourant une revanche longtemps attendue sur celui qui l'avait précédé et qui avait plongé le pays dans un bain de sang qui n'a pas épuisé -loin s'en faut- ses effets délétères dans les consciences. Ce que les spécialistes de la manipulation des masses, fabricants de rumeurs et de ballons d'essai, ont appelé « la revanche de NTM (Nedroma-Tlemcen-Msirda) sur BTS (Batna-Tébessa-Souk-Ahras) ».

 

Que des clans politico-mafieux aient fait, alors, main basse sur la ville est une réalité ; encore convient-il de savoir précisément de quoi l'on parle. Ces clans, pour l'essentiel, étaient des gagne-petit qui se disputaient les bars-restaurants, les casinos et les boîtes de nuit qui faisaient la renommée de la ville. Ils se différenciaient des quelques « capitaines d'industrie » -qui avaient investi surtout dans le textile , le cuir et l'industrie alimentaire- en ce qu'ils étaient des déclassés organiquement liés aux structures politiques du FLN alors que les capitalistes « productifs » étaient en général issus des classes moyennes instruites et n'avaient pas d'attaches politiques avec le parti unique.

(N.B. Un cas à part, qui confirme paradoxalement cette analyse : celui d'un ancien officier de l'Armée de libération nationale -ALN- qui investit dans le secteur productif industriel, fit rapidement fortune et entra en guerre idéologique contre le système FLN, parce qu'il empêchait le libre développement de l'entreprise privée. Alors que les clans du secteur parasitaire et mafieux défendaient, quant à eux, le point de vue maximaliste-collectiviste lors des débats sur la Charte nationale !)

 

Qu'en est-il, par ailleurs, de ces clans « venus de l'est » ? Il ne semble aucunement avéré qu'il y eût un afflux massif de clans exogènes, même si Oran -métropole régionale aux infrastructures modernes et centre dynamique des affaires- attirait nécessairement ceux qui cherchaient des facilités et un milieu propice au business. Alors ces clans de l'est, un fantasme ? Dans une large mesure, oui. Mais il n'y a pas de fantasme sans un noyau de vérité, comme il n'y a pas de fumée sans feu. En l'occurrence, la prétendue main-mise des clans de l'est a été un thème de propagande activé après deux épisodes précis de la vie politique locale. Un : le limogeage du commissaire national (CNP) du FLN, Abdelkader Issaad, par le président Boumédiène. Deux : l'affaire dite « Mon château », du nom d'une boîte de nuit très courue de la corniche oranaise, qui avait fini par tomber dans l'escarcelle d'un homme « de l'est », en fait une personnalité liée à la famille du président Chadli Bendjedid.

 

 

L'AFFAIRE ISSAAD

 

Sans doute au fait de ce que ses services devaient lui présenter comme des récriminations rentrées de la population oranaise, le président Boumédiène avait nommé un oranais -Abdelkader Issaad- comme CNP d'Oran. On n'avait pas vu cela depuis 1967. Ce commissaire politique était très connu du monde syndical puisqu'il était précédemment membre du secrétariat national de l'Union générale des travailleurs algériens (UGTA), le syndicat unique du pays, où il s'était fait connaître, non comme syndicaliste défendant les intérêts des travailleurs, mais comme un agent actif et particulièrement zélé de la mise au pas de l'UGTA et de sa caporalisation, c'est-à-dire de sa subordination au parti unique, le FLN, dont elle finira par devenir, en effet, un satellite, mais mort.

 

Ainsi, dans le même temps où il engageait le pays dans un processus de clarification politique avec la promulgation de la Charte nationale (1976), Boumédiène donnait à la deuxième ville d'Algérie un commissaire politique viscéralement opposé aux orientations de cette même charte et témoignant à tout propos -et hors de propos- d'un anticommunisme obsessionnel. Les milieux ouvriers et syndicaux, une grande partie des militants du parti unique même, furent choqués par cette duplicité qui prenait pour eux l'allure d'une véritable punition : « Les Oranais veulent un gars de chez eux ? Eh bien ils auront Issaad », avait semblé leur dire le président.

 

Mais il est temps de parler, ici, de cet autre Oran justement, de la ville prolétaire avec ses avant-gardes syndicales très dynamiques. Oran n'était pas que la ville de l'argent facile et des affaires plus ou moins glauques ; la ville avait aussi une tradition ouvrière et syndicale remarquable, commencée avec la CGT durant la période coloniale et prolongée dans les premières années de l'indépendance du pays par des cadres syndicalistes issus majoritairement de cette confédération et qui surent tout de suite donner vie aux structures syndicales nouvelles, largement démarquées des anciennes : dockers et traminots, cheminots et agents hospitaliers, électriciens-gaziers et métallurgistes, postiers et enseignants auxquels viendront bientôt s'ajouter ceux de la pétrochimie, salariés du grand pôle en développement d'Arzew.

 

L'heure étant à la caporalisation, l'union régionale et l'union locale d'Oran furent dissoutes en 1968 au cours d'un véritable coup de force dirigé par le bras droit de Kaïd Ahmed -responsable du FLN-, Adda Benguettat, qui désigna une équipe d'affidés à la tête de ce qui s'appellera, après le 3ème congrès de l'UGTA (1969), l'union de wilaya (UW). L'union locale, structure intermédiaire, sera, quant à elle, proprement effacée des statuts par ce même congrès. (Elle renaîtra plus tard sous l'appellation d'union territoriale). L'UW d'Oran constitua, dès lors, la totalité de l'appareil syndical officiel local. Tenue par ce qui allait devenir, au fil du temps et des dérives, une véritable mafia dont les donneurs d'ordre et les commanditaires réels n'étaient pas le FLN -dont l'égide était toute nominale- mais les différents services policiers, elle passait le plus clair de son temps à faire la chasse aux militants syndicaux communistes ou simplement anti-caporalisation et à rançonner les petits patrons du secteur privé ; elle s'appuyait pour ce faire sur des nervis et des mouchards issus de milieux ouvriers récemment urbanisés et sans tradition syndicale, beaucoup étant des dockers occasionnels.

 

La gravité de cette dégénérescence mafieuse (que même les dix kasmas FLN de la ville dénonçaient régulièrement) suscita une résistance qui allait très vite se structurer et prendre des formes inattendues : à côté de la force d'inertie obstinée que lui opposèrent les syndicats de base, il se développa, en effet, une forme « espagnole » de lutte qui prit le nom d'« intersyndicale ». Référence est faite, ici, aux « commissions ouvrières » espagnoles, organisations syndicales clandestines, qui luttèrent héroïquement -après la victoire franquiste, la grève était punie de mort par fusillade sur le lieu de travail- et efficacement contre les syndicats « verticalistes » franquistes. Les initiateurs de l'intersyndicale oranaise avaient fait du livre de Marcellino Camacho, chef historique des CO espagnoles, «Conversations avec Serge Ravanel » (l'un des dirigeants historiques de la Résistance française), leur livre de chevet. Il s'agissait, en réalité, d'une structure informelle de concertation et d'action qui se situait en marge de la « légalité » syndicale officielle. Ses fondateurs et animateurs provenaient, historiquement, de deux syndicats, celui des enseignants, Fédération des travailleurs de l'éducation et de la culture, FTEC -dont le bureau de coordination départemental allait devenir le centre de la résistance à l'UW- et celui des gaziers et électriciens, Fédération nationale de l'énergie électrique et gazière, FNEEGA; ils constituaient le premier cercle, le noyau vivant et pensant de l'intersyndicale en quelque sorte. C'étaient tous des militants ou des sympathisants du Parti de l'avant-garde socialiste (PAGS). Le deuxième cercle, au périmètre beaucoup plus large, rassemblait une douzaine à une quinzaine de syndicalistes dynamiques et courageux, dont certains étaient membres du FLN. Le troisième comprenait toutes les structures syndicales de base -auxquelles s'ajoutera l'union territoriale d'Arzew- qui se montraient réceptives au travail d'information et d'agitation de l'intersyndicale. L'intense activité de cette dernière donna des résultats rapides : l'UW fut complètement isolée et neutralisée et se transforma en une sorte de bunker, n'osant même plus organiser des festivités ou des assemblées de cadres syndicaux : chaque rassemblement était, en effet, l'occasion d'attaques virulentes de la base syndicale contre ses méthodes et sa corruption.

 

Un policier de haut rang, membre de la SM, fut très vite infiltré dans l'intersyndicale. Il était syndiqué à la FNEEGA. Ce dernier, pour se rendre crédible et s'introduire dans le saint du saint afin de dévoyer le mouvement, faisait montre d'une activité et d'une audace remarquables, particulièrement lors des grèves de 1977 que les cheminots et les métallurgistes d'Acilor déclenchèrent et qui furent suivies par d'autres secteurs grâce au travail de l'intersyndicale. Ceux du premier cercle l'identifièrent grâce à un renseignement venu... d'un policier ! Ils le laissèrent agir à sa guise car ils considéraient son cas en référence (théorique, toutes proportions étant gardées !) à celui de Malinowski, cet agent que l'Okhrana tsariste russe avait infiltré à l'intérieur du comité central du parti bolchevik clandestin : d'une main, il avait envoyé des dizaines de militants au bagne ; de l'autre il avait formé des dizaines de militants à la lutte de classe. (Nous reparlerons plus loin de ce que fut le destin de « notre » policier.)

 

C'est à ce moment où elle était au plus mal, que l'UW reçut un renfort de poids en la personne du commissaire politique, Issaad. Ce dernier, à peine installé, programma une réunion de cadres syndicaux avec l'UW et annonça la couleur : l'UW avait le soutien inconditionnel du commissaire politique. Que la base syndicale se le tienne pour dit ! Le discours du CNP, particulièrement méprisant et arrogant, lui valut d'être immédiatement pris à partie par plusieurs cadres syndicaux militants de l'intersyndicale en lesquels il ne fut pas sans reconnaître ceux qui s'étaient opposés à la caporalisation de l'UGTA et qu'il appelait « les Pagsistes réactionnaires (sic)». Il n'eut de cesse, dès lors, de poursuivre de sa vindicte le bureau de coordination (BC) de la FTEC dont il prononça, vainement, la dissolution : le BC était une structure interne à la fédération, mais structure informelle sans existence statutaire légale. Conçu pour résister à la caporalisation, il durera jusqu'en 1990 -près de 20 ans- où il se fondra dans l'intersyndicale II, celle de la « légalité » consécutive au soi-disant pluralisme politique, décrété en 1989.

 

Dès lors, le CNP monta en première ligne et se posa comme l'interlocuteur unique de tout ce que la ville comptait d'organisations et d'institutions. Il entra en conflit avec le wali (Abdelaziz Madoui) -qui ne se montrait nullement impressionné par l'activisme tout azimuth du CNP et qui manifestait même une appréciation positive à l'endroit des syndicats qui luttaient contre le vibrionnant commissaire politique. Ce dernier, fort du soutien du bureau des Anciens Moudjahidines ainsi que de la Fédération urbaine du FLN, lança alors une campagne de propagande contre le « chaoui » (ainsi qu'il nommait publiquement le wali) et les « chaouiya » (générique employé pour désigner tous ceux de l'est) en général, accusés de vouloir coloniser la ville ! Les affidés du CNP, n'hésitaient pas à recycler les incompréhensions et les rancunes recuites, datant de la période de la préparation de la guerre d'indépendance : ainsi, et selon les proches du CNP, la wilaya 5 aurait été accaparée dès le départ par les « gens de l'est » (Ben Mhidi, Boussouf, Boumédiène) au détriment des «autochtones » (Ben Alla, Souiyah, Hammou Boutlélis...). Bref, c'était toujours la même politique de mise à l'écart des meilleurs fils de la ville à laquelle on assistait, selon cette propagande venimeuse qui trouvait une audience certaine dans divers milieux oranais et qui mordait même chez des syndicalistes et des militants honnêtes du Fln.

 

Un autre fait contribuera à tendre encore plus l'atmosphère politique locale : lors du débat public final (télévisé et co-présidé par le CNP et le wali) autour de la charte nationale, des syndicalistes et des jeunes connus pour être proches du PAGS intervinrent en nombre, malgré la surveillance dont ils faisaient l'objet de la part des nervis du CNP et de l'UW. Ce qui n'alla pas sans vives altercations qui obligèrent le wali à intervenir énergiquement pour que l'accès à la parole -et au micro !- soit libre. Le CNP dut encaisser l'humiliation et l'assistance eut face à elle l'image vivante d'autorités locales en conflit ouvert. (Rappelons que ces débats n'étaient pas diffusés en direct par la télévision ; ils devaient d'abord passer sous le contrôle du tandem formé par le coordinateur du FLN -Med-Cherif Messaadia- et le ministre de l'Information -Ahmed Taleb.)

 

Mais c'est un autre événement, autrement plus important, qui va modifier la donne politique et syndicale : les grèves de 1977 qui éclatèrent à la manière du fameux « coup de tonnerre dans un ciel serein ». En effet, alors que l'heure était au discours politique triomphaliste après l'adoption de la Charte nationale, et qu'on en était aux préparatifs des élections de la première assemblée populaire nationale (APN), les cheminots déclenchèrent une grève nationale qui fut suivie ici et là d'arrêts de travail dans plusieurs autres secteurs. Ces grèves signifièrent l'arrêt de mort de l'équipe dirigeante de l'UGTA au niveau national. Le pouvoir politique se dépêcha d'en changer, en effet, et, semblant retenir la leçon des grèves, choisit une direction nationale dont les membres étaient réputés plus proches des préoccupations des salariés et des syndicats de base. Il désigna même, à la tête du secrétariat national, un ancien militant de la CGT et du PCA, Abdellah Demène-Debbih.

 

Les espoirs placés dans la nouvelle équipe de la Centrale syndicale ne changèrent rien à la situation à Oran. La nouvelle direction syndicale, après une timide tentative, renoncera définitivement à faire tenir, sous son contrôle, un congrès crédible de l'UW. La protection policière dont jouissait -jouit toujours aujourd'hui- cette dernière était décidément sans faille ! La cause en était -peut-être aussi- le fait qu'il n'y avait pas d'autre force alternative qu'une base syndicale très à gauche et très sensible aux propositions et à l'action du PAGS et, dès lors, difficilement contrôlable pour que les polices se risquent à laisser l'UW à son sort.

 

Il faut rappeler, pour faire bonne mesure, que la centrale syndicale voyait déjà, dressées contre elle, toutes les structures horizontales (UW et UT) du pays, aiguillonnées par l'appareil central du FLN et la police (qui travaillaient main dans la main au plus haut niveau) qui leur enjoignaient ouvertement de saboter l'action de la Centrale, de lui opposer, à tout le moins, une force d'inertie, en attendant des jours meilleurs. C'est aussi que la centrale avait fait souffler un vent de panique dans les appareils syndicaux en nettoyant, au terme de congrès réguliers, les structures verticales : des fédérations professionnelles dynamiques et proches des travailleurs avaient, alors, émergé qui allaient contrebalancer le frein que constituaient des structures horizontales qui avaient complètement perdu de vue leur simple être salarié pour devenir des exécutants de la police et de l'appareil du FLN.

 

Pour qualifier la dégénérescence de ces syndicalistes, le PAGS utilisait couramment le terme de « carriériste », qualification ambiguë et sans contenu politique. J'avais proposé, quant à moi, une référence historico-politique plus proche de la réalité algérienne : les syndicats péronistes argentins, inféodés à un pouvoir qui avait su se les attacher en prenant des mesures sociales qu'eux-mêmes n'auraient pas revendiquées, au point de se faire les auxiliaires de la police et même des escadrons de la mort (la AAA, Alliance Anticommuniste Argentine) qu'Isabel Peron et son mentor, le ministre des Affaires sociales Lopez Rega, mirent en place pour lutter contre la gauche. (Un jour, peut-être, un coin du voile sera-t-il levé sur le rôle réel qu'ont pu jouer certains syndicalistes mafieux algériens durant la «décennie noire ».)

 

C'est sur ces entrefaites qu'un autre événement allait survenir qui allait exacerber la tension politique locale. On était à la veille des élections de la première APN (1977). La commission des candidatures pour la wilaya d'Oran était présidée par le ministre des industries, Bélaïd Abdesselam, accompagné du secrétaire national de l'UGTA, Hassan Belhadj-Bakir. La veille de la publication de la liste des candidats retenus, une fuite mit ladite liste à la disposition de l'intersyndicale. À la lecture des noms -pour l'essentiel, ceux d'hommes de paille de la police, appartenant à l'UW et à la fédération urbaine du Fln-, l'indignation fut à son comble. Un tract fut rédigé, ronéotypé et distribué dans la soirée même. Ce furent les travailleurs communaux, ceux du service du nettoiement en majorité, qui firent le gros du travail de distribution. La police procéda à l'arrestation de l'un d'entre eux. Les policiers en conclurent -déduction erronée- que le rédacteur du tract était M'hamed Djellid, militant du Pags et organisateur (clandestin) des dockers et des communaux et, en tant que tel, déjà identifié par la police. Il fut arrêté et sauvagement battu dans les locaux de Châteauneuf (là même où la police coloniale torturait sans désemparer). La nouvelle se répandit immédiatement ; on dit que le coordinateur de la Sûreté de wilaya et le CNP avaient supervisé l'interrogatoire barbare. Le CNP, de son côté, voulut exploiter cette arrestation et élargir le champ des représailles aux animateurs de l'intersyndicale. Il commit l'erreur de vouloir se venger de deux membres du BC-FTEC, ses ennemis héréditaires. Il exigea leur arrestation. Le wali s'y opposa énergiquement. Il faut dire, qu'en plus de la nécessité pour lui de calmer le jeu dans sa wilaya, le préfet connaissait personnellement et appréciait particulièrement le travail d'élu local de l'un des deux enseignants. L'affaire souleva une grande émotion et eut un retentissement national car le PAGS diffusa une déclaration condamnant l'arrestation de M'hamed Djellid et les brutalités qu'il avait subies. Elle en faisait clairement porter la responsabilité à un commissaire du FLN « particulièrement sectaire » (sic).

 

(Une anecdote pittoresque ici : le policier infiltré dans l'intersyndicale, qui se démenait comme un beau diable pour faire ronéotyper de nouvelles copies du tract, fut arrêté. La police ne savait pas qu'elle venait de mettre la main sur un officier de la Sécurité militaire. Les supérieurs de l'infiltré durent, intervenir en sa faveur et donc le « griller». Et c'est ainsi que le monde syndical découvrit sa véritable fonction ! Nous, nous avons bien ri dans notre barbe.)

 

À la suite de cet événement, l'intersyndicale changea son fusil d'épaule et dirigea toutes ses attaques contre le CNP. Pétitions, dénonciations, rapports envoyés à toutes les autorités ne se comptèrent dès lors plus et trouvèrent leur aboutissement dans un long mémorandum raisonné, rédigé par le premier cercle de l'intersyndicale, discuté et signé par la base syndicale (une quarantaine de structures, les plus importantes, les plus représentatives apposèrent leur cachet officiel sur le document) et exigeant le renvoi de Abdelkader Issaad. Le document fut envoyé au chef de l'État sous les auspices du courageux et intègre Ministre du travail et des affaires sociales, Med-Saïd Maazouzi. Il ne passa pas beaucoup de temps avant que Boumédiène vienne en personne déposer Issaad -qui ne fut même pas convié à la cérémonie officielle- et installer à sa place un officier de l'armée en exercice sur la place d'Arzew, le commandant Hasnaoui.

 

Ce dernier avait pour mission immédiate d'apaiser la situation. Il reçut très vite une délégation informelle de la base syndicale. Celle-ci lui fit part de la revendication fondamentale des syndicats : l'organisation d'un congrès régulier et démocratique de l'UW, sous la supervision d'une commission de préparation elle-même démocratiquement élue. Le CNP évita soigneusement de s'engager en quoi que ce soit. Les choses se sont passées ainsi : à la demande de ses interlocuteurs, le CNP répondit par une longue digression où il était question de son expérience des syndicats, basée sur son observation personnelle de leur action à Arzew. Et, inopinément, il demanda à ses interlocuteurs ce qu'ils pensaient de tel syndicaliste qui avait « sévi » (sic) à Arzew. Il ajouta, sans attendre la réponse, que lui-même considérait cet homme comme un véritable « fléau » (sic). Ses interlocuteurs n'entrèrent pas dans son jeu et essayèrent de le ramener à leur demande ; toujours fuyant, il ne s'engagea à rien. Ses interlocuteurs traduisirent sa position ainsi : « Ne comptez pas sur moi pour tirer les marrons du feu au profit des communistes. »

 

Pour la petite histoire, l'homme que Hasnaoui qualifiait de « fléau » était Benamar Mahrouz, le syndicaliste CGT qui osait affronter, dans les années 50, les colons tout puissants de l'Oranie pour organiser les ouvriers agricoles au sein de son syndicat. Il jouissait d'un prestige considérable dans toute la région et s'il avait bien représenté un fléau, en effet, c'était pour les colons-négriers. Après le coup de force contre l'UGTA -1968-, il fit partie du groupe d'anciens cégétistes -tractés par Hassen Khitman- qui se mirent au service du ministre Belaïd Abdesselam et de sa politique des industries industrialisantes.

 

 

LA RÉACTION THERMIDORIENNE EN MARCHE

 

 

Un an plus tard, Boumédiène mourait. La réaction thermidorienne allait commencer. Le conclave militaire, réuni près d'Alger pour désigner un successeur au président défunt, «choisit » le colonel Chadli Bendjedid, chef de la Deuxième région militaire -celle d'Oran- depuis 1964 -un record. Pour l'imposer, les services de la Sécurité militaire avaient inventé un scénario simpliste d'opposition politique radicale entre deux extrêmes, un affrontement censé mettre aux prises deux prétendants aux antipodes l'un de l'autre : d'un côté, le colonel Med-Salah Yahiaoui -que Boumédiène venait de nommer à la tête du Fln-, présenté comme un socialiste de type moyen-oriental, arabisant borné et tribaliste ; de l'autre côté, l'inamovible ministre des Affaires étrangères, Abdelaziz Bouteflika, présenté comme un occidentalophile impénitent et jouisseur, la figure de proue même du parti français (dit « Hizb frança »).

 

Les spécialistes de la manipulation des masses déclinaient évidemment cette opposition caricaturale en fonction des publics visés. Ainsi, à Oran, l'on pouvait entendre que l'un était un chaoui clanique et que l'autre était un bourgeois tlemcénien, deux références qu'on pensait négatives pour l'Oranais moyen ! Plus généralement, l'accent était mis sur la langue et la culture : un arabisant fanatique (Yahiaoui ne venait-il pas d'avoir la peau du ministre de l'Éducation nationale, Mostefa Lacheraf, qui avait osé parler d'échec de l'arabisation scolaire?) contre un pro-français ignorant des réalités de son propre pays et des aspirations de son peuple (Bouteflika n'avait-il pas passé ces 14 dernières années à l'extérieur ?). En direction des milieux de gauche, l'objectif était surtout de décrédibiliser Yahiaoui en qui ces milieux voyaient le continuateur de Boumédiène. À ce niveau, l'argumentaire n'hésitait pas à recourir aux menaces voilées -et quelquefois même, ouvertes.

 

Le but était évidemment d'écarter les deux candidatures potentielles (potentielles, car rien ne dit qu'elles se soient jamais réellement exprimées, l'opacité du conclave étant absolue) les plus crédibles -Yahiaoui était très populaire parmi les syndicats, les étudiants, les mouvements de jeunesse, le FLN et les forces vives en général, alors que Bouteflika aurait eu, sans conteste, le soutien de poids de l'administration étatique et de la bourgeoisie citadine- pour faire advenir une troisième, présentée quant à elle, comme celle du juste milieu. La voie de la sagesse et de l'unité, en un mot.

 

 

LA MATRICE EST/OUEST

 

 

Comment s'explique la manœuvre des services spéciaux ? Il y a, évidemment, un premier niveau d'analyse qui ferait intervenir le poids des affinités/inimitiés personnelles. Yahiaoui ne se privait pas, en public, de clamer sa méfiance envers ceux qu'il appelait les «Khabardjia», terme méprisant que l'on peut rendre par «ceux qui font métier de collecter des informations», et qui visait la SM, et plus sûrement son chef, le colonel Merbah. Bouteflika, quant à lui, était crédité de l'amitié indéfectible -tous deux étant originaires des environs de Tlemcen- du numéro 2 de la SM, Yazid Zerhouni. Le n°1 de ce même service pouvait-il, dans ces conditions, risquer de jouer la carte Bouteflika ?

 

À un second niveau, plus profond, on ne peut pas ne pas remarquer que ces services instrumentalisent en permanence le même schéma d'opposition binaire est/ouest pour expliquer toute situation politique conflictuelle dans le pays. Cette tendance à tout renvoyer à une sorte de structure figée dévoile la vérité de l'histoire de ces services, elle-même liée de façon consubstantielle à l'histoire de l'armée. Disons-le sous forme de raccourci (qui n'est qu'un raccourci à valeur heuristique) : l'ALN s'est développée, dans une proportion majoritaire, à l'est du pays alors que la sécurité militaire est née et s'est développé essentiellement à l'ouest.

 

Mais il y a surtout et plus fondamentalement que les intérêts de la hiérarchie de l'armée et ceux des services secrets coïncidaient sur un point précis et décisif : empêcher l'émergence d'un vrai chef d'État : 1) l'armée, parce qu'une partie de ses cadres voulait sa professionnalisation (synonyme de retrait de la vie politique car la politique divise), alors qu'une autre avait hâte de se lancer dans les affaires et de prospérer en toute quiétude : un chef de la trempe de Boumédiène aurait empêché aucune de ces aspirations de se réaliser. 2) Les services de sécurité, parce que le seul obstacle à leur domination absolue sur la vie politique serait un leader charismatique légitimé par le peuple qui pourrait entreprendre de ramener leur pouvoir à de plus modestes proportions.

Le colonel Bendjedid, présenté comme l'officier le plus ancien dans le grade le plus élevé -ce qui est sujet à caution : il semble que le colonel Abdallah Belhouchet fût plus ancien dans le grade- fut donc intronisé seul candidat à la Présidence de la république. Le PAGS appela à voter pour Bendjedid. Certains de ses militants oranais -particulièrement ceux qui activaient dans les syndicats et dans l'intersyndicale-, protestèrent vivement. On les rappela à l'ordre du centralisme démocratique. Leurs critiques ne cessèrent pas pour autant.

 

Une des premières victimes du nouveau président sera justement celui qui venait de le faire roi, le colonel Merbah, chef de la SM, remplacé, après quelques péripéties, par un officier de l'armée, originaire de l'est du pays, Mejdoub Lakehal Ayat. Le n° 2 de la SM, Yazid Zerhouni, ne tardera pas à être limogé lui aussi. Le nouveau président créera également un service de sécurité présidentiel d'une opacité totale qu'il confiera à un officier originaire de l'est, le colonel Betchine. L'existence de ce service et son rôle trouble apparaîtront au grand jour durant les événements d'octobre 1988. Le Président ne pouvait pas prendre mesures plus éloquentes pour annoncer la couleur, celle d'un népotisme régionaliste mâtiné de népotisme familial qui allait s'afficher sans vergogne au fil des nominations aux postes de direction (walis, Pdg, etc.).

 

Oran reçut le choc de ce retournement politique qui prenait la forme d'une régression à caractère tribal. En effet, alors que le centre de gravité du pouvoir réel se déplaçait à l'est, c'est paradoxalement Oran qui apparaissait comme sa base arrière : le nouveau président avait passé quatorze années à la tête de la Deuxième région militaire. Il avait pris pour épouse une descendante, par la branche maternelle, d'une famille de grands propriétaires fonciers de l'ouest, adossée à une confrérie religieuse (zaouia) influente. Les prétendants aux prébendes se bousculaient à son portillon. On vit des walis servir le couscous et nettoyer les tables basses. Les collaborateurs du chef de la Région allaient devenir des personnages considérables de la vie politique : les commandants Larbi Belkheir, tout-puissant secrétaire général de la présidence de la République, et Mohamed Médiène « Tewfiq », donné pour le chef sans partage des services secrets depuis les années 9O. (Selon le témoignage d'un officier de la 2°R.M., la proximité des deux hommes -Bendjedid et Belkheir- s'explique par ce fait que lorsque Boumédiène avait nommé Belkheir à la 2ème R.M., il lui aurait donné pour consigne de surveiller le chef de près. Ce que Belkheir se serait empressé de rapporter à Bendjedid.)

 

 

L'AFFAIRE « MON CHÂTEAU »

 

C'est à cette époque que se mit à monter à Oran l'étoile du chef de la brigade criminelle (son grade véritable était sujet à caution, mais il se comportait en véritable patron), celui qui était connu sous le sobriquet de « Max » et qui était très redouté pour sa brutalité ; il était originaire de l'est du pays et des rumeurs invérifiables couraient sur son passé, supposé trouble. Il se révéla que Max était très proche de Khélifa Bendjedid -le frère cadet du président- qui venait d'être nommé wali. Max était également l'ami d'un homme d'affaires, originaire de l'est du pays et lui-même proche de Khélifa Bendjedid. Or cet homme d'affaires avait acquis deux lieux de plaisir dans la métropole de l'ouest ; en ville, le « Riad », un bar fréquenté par les proches du nouveau pouvoir, et sur la corniche, le « Mon château », un vrai château au demeurant, transformé en boîte de nuit où se produisaient les « Chebs » du Raï et où la consommation des « substances illicites » et la prostitution battaient leur plein. Dans ce genre de lieux, les rixes sont monnaie courante. C'est à la suite de l'une d'elles que la police tenta d'intervenir. Mal lui en prit. Les policiers furent interdits d'entrée et même malmenés par les vigiles du lieu.

 

Pour la police d'Oran, c'était une humiliation d'autant plus intolérable que la nouvelle s'était répandue à la vitesse de la foudre dans toute la ville. Une équipe d'inspecteurs, accompagnés d'une escorte d'agents, vint alors se saisir du patron du « Château » en son château même. Placé en garde à vue, il fut déféré au Parquet, après avoir subi un traitement « spécial » -aux dires des mouchards qui se répandaient en « révélations » sur la manière dont la police avait lavé l'affront qui lui avait été fait. Mais le prévenu fut remis en liberté quelques heures plus tard sur ordre de la Chancellerie. La police était ainsi désavouée et reçut même le coup de pied de l'âne quand la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN), commandée alors par El Hadi Khediri, envoya un inspecteur général des services (la police des polices) enquêter sur le comportement des policiers d'Oran à l'encontre du patron du « Château ». Durant cette affaire -qui allait laisser des traces profondes-, les policiers ont mesuré la solidarité active de leur collègue Max avec l'homme d'affaires, mais également celle du pouvoir lui-même qui a mis en branle le ministère de la Justice et la DGSN pour venir en aide à l'ami du frère du président de la République.

 

Longtemps, cette affaire restera au centre des conversations où la seule leçon retenue était encore et toujours celle de « la pauvre ville d'Oran jetée en pâture aux hommes de l'est ». Comme pour renforcer ce sentiment, Max allait encore faire parler de lui. Un matin, le préposé à l'accueil des ateliers de la Sonacome (Société nationale des constructions mécaniques, qui assurait la vente et la maintenance de véhicules aux particuliers) vit arriver, pour révision générale, une voiture dont le propriétaire ne s'était pas donné la peine de prendre rendez-vous et qui prétendait malgré tout que son véhicule était prioritaire. Le préposé à l'accueil refusant de lever la barrière d'entrée, l'homme descendit et le gifla : c'était Max qui convoyait la « Honda » de Khélifa Bendjedid. Les mécaniciens et employés des ateliers Sonacome, sis boulevard Abane Ramdane, cessèrent immédiatement le travail et entreprirent d'informer l'ensemble des travailleurs de l'entreprise. L'émotion fut grande dans les milieux du travail mais la réaction ne fut pas à la hauteur de l'agression : UW et police firent, en effet, ce qu'il fallait pour intimider et isoler les salariés de la Sonacome. Mais c'est aussi que le rapport des forces, aux plans syndical et politique, avait beaucoup changé en cette année 1982.

 

 

ENCORE LA CAPORALISATION DES SYNDICATS

 

La centrale UGTA avait fait, de nouveau, l'épreuve d'une caporalisation aussi brutale que celle de 1968. Au cours d'un congrès entièrement préfabriqué et déclaré sixième du nom, le secrétariat national, à l'exception d'un seul de ses dirigeants (qui troqua son honneur contre le plat de lentilles d'une promotion au poste de secrétaire général), fut limogé. Les fédérations professionnelles furent dissoutes et rayées de l'organigramme syndical. Les structures horizontales -UW et UT- collaborationnistes triomphaient. Et avec eux les appareils policier et FLN. Il ne fallait pas témoigner d'une perspicacité d'exception pour comprendre que c'en était bien fini de l'UGTA en tant qu'organisation syndicale représentant et défendant les intérêts des salariés. À Oran, les militants de l'intersyndicale, confrontés de longue date aux structures syndicales mafieuses locales, voyaient l'essentiel de leurs analyses ratifié par les faits : ces structures étaient l'image développée et anticipée de la véritable nature du syndicalisme officiel. Il fallait, maintenant, passer à autre chose. L'édification patiente de véritables syndicats, indépendants et démocratiques, en dehors du cadre officiel, s'inscrivait d'elle-même sur l'agenda stratégique des luttes futures.

 

Cette position des militants oranais -dont j'étais le défenseur acharné- suscita un long débat au sein du PAGS où la doctrine officielle était de militer là où sont les travailleurs, que d'aucuns -la majorité, hélas- traduisait par : militer à l'UGTA. Ce glissement ruineux, dénoncé à maintes reprises par les « Oranais », ne pouvait que lier les mains de militants remarquables de courage et d'abnégation et les enfermer dans des situations sans issue.

(Je me souviens d'une réunion à Alger qui regroupa des cadres du parti activant dans les syndicats : j'y ai défendu ma position face aux deux membres de la direction, H. Cherif et A. Chergou. Appuyés par les militants pagsistes du complexe sidérurgique d'El-Hadjar qui raillaient avec paternalisme mes arguments, perchés qu'ils étaient sur les hauteurs stratosphériques de la plus grande concentration ouvrière du pays -et quels ouvriers ! Les métallos!-, les deux membres de la direction me laissèrent à peine parler. Particulièrement rigide et cassante était l'attitude de A. Chergou qui ne tolérait pas qu'on puisse critiquer la ligne pro-UGTA qu'il défendait. Je me souviens avoir écrit un rapport à la direction après cette rencontre. Il demeura sans suite. Quelques mois plus tard, H. Cherif et A. Chergou se révélaient comme les artisans, sous la houlette de Bakhtaoui, du sabordage du PAGS.)

 

À Oran, cependant, un nouveau CNP était installé qui porterait mieux les couleurs de la réaction thermidorienne en marche. Celui qui fut choisi -outre qu'il était originaire de l'est du pays, ce qui, vu le climat local, avait toutes les chances d'apparaître comme une provocation- était un vieux routier de l'appareil du FLN, rompu aux pratiques autoritaristes et caporalisatrices et plein de morgue, Tahar Laadjal. Qu'on en juge : à une délégation de syndicalistes de l'enseignement qui avait demandé à le rencontrer afin de l'entretenir de l'agression commise contre le local du syndicat des enseignants par des responsables de l'UW, le CNP répondit par une longue digression sur sa lutte contre... les goumiers, (supplétifs indigènes de l'armée coloniale) ! J'ai répondu que le mot et la chose étaient inconnus dans l'ouest du pays et nous sommes sortis sans autre forme de procès. La délégation déposa également une demande d'audience auprès de la Région militaire dont le chef, membre du Comité Central (CC) du FLN, était, alors, le colonel Kamel Abderrahim : en réponse, les délégués syndicaux reçurent la visite d'officiers de la SM qui voulaient savoir de quoi les demandeurs voulaient entretenir le colonel en les dissuadant diplomatiquement de le faire.

 

S.A. OUADAH (ancien militant du Pags). 26 avril 2012

Publié sur Chiricahua-overblog

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