Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

 

 
 

"La mondialisation étant l’agent même de son propre échec, du fait d’un «double mouvement de collapsus interne et externe», la défaite du capitalisme financier et la consécration relative du capitalisme industriel ne font pas de doute. Dans un ouvrage paru aux Editions Arak, dans la collection Savoirs, Omar Aktouf décortique le caractère «insoutenable et non durable du capitalisme financier mondialisé».

 

 

Ammar Belhimer qui présente le livre dans Le Soir d'Algérie dit de l'auteur : " Omar Aktouf est un incorrigible pourfendeur de la langue de bois et de la nouvelle pensée unique du néolibéralisme".

 

 

 

Les ravages du capitalisme financier

 

 

Par Ammar Belhimer

 

Les start-up qui n’arrêtent pas d’éclore dans le secteur de l’édition nous mettent beaucoup de baume au cœur et nous autorisent à rêver de lendemains meilleurs. Nous évoquions mardi dernier l’effort entrepris par APIC en matière de réédition d’auteurs de renom, comme Georges Corm, Edward Saïd ou Samir Amin. Aujourd’hui, c’est à un autre éditeur d’Alger que nous rendrons hommage.

 

Abdallah Dahou qui anime avec brio la maison Arak qui vient d’inaugurer sa collection Savoirs avec la réédition d’un essai de haute facture théorique, «Halte au gâchis. En finir avec l’économie-management à l’américaine »(*), de notre compatriote Omar Aktouf, déjà auteur de nombreux ouvrages universitaires et sociétaux. Omar Aktouf est un incorrigible pourfendeur de la langue de bois et de la nouvelle pensée unique du néolibéralisme qui s’installe sans partage, à la faveur de la mondialisation. L’auteur ouvre son essai avec une mise en garde contre la déferlante de la privatisation qui n’épargne aucun secteur, y compris ceux de la culture, de la connaissance et de la santé.

 

Première victime de cette déferlante : l’éducation. Elle est désormais chargée de «former des “employables” destinés à servir le profit privé régnant sur des marchés sans règles et sans limites». Les élèves sont devenus des «clients» à l’entrée et des «produits à la sortie». «Et c’est à qui “attirera” le plus de “clients” et fournira les “produits” les plus désirés par le “marché” pour se voir doté de plus de subventions et de plus de sources de financement. »

 

D’autres services publics pâtissent de cette logique de privatisation : l’électricité, le transport ferroviaire, l’eau et même… la gestion des prisons qui ont intérêt à «encourager les condamnations les plus lourdes, la délinquance la plus grave et la criminalité la plus florissante ; toute situation contraire saperait les gains et la prospérité du business». Le «management de type étatsunien », tourné vers la maximisation rapide des profits, plutôt que vers l’équilibre de la valeur d’usage (qualité) et de la valeur d’échange (profit escompté), a été encouragé ». Son produit : le manager de type «financier autoritaire omnipotent ». Il est à l’opposé du modèle nippo-allemand, «où ces différences sont considérablement moindres et où l’objectif strictement financier passe après l’objectif d’harmonie employés/dirigeants et de qualité de produits et de services pour le client». La nouvelle donne de la mondialisation est l’avènement du capitalisme financier à l’américaine en tant que système politico-économique.

 

Le principal aspect de sa récente évolution est l’expansion du financiarisme, du stratégico-managérialisme et du technologisme. Ce que Omar Aktouf qualifie de «bras armé» du néolibéralisme, c’est la prééminence de l’intérêt strictement financier : «tout est coût ou devient coût à combattre à tout prix (les services publics, l’Etat, la société civile, les biens publics…). La principale et même unique question que doit se poser l’opérateur économique, c’est comment faire le maximum d’argent le plus rapidement possible. C’est alors que l’économie elle-même (si ce n’est le politique également) est devenue simple discours financier-comptable, et l’art du manager celui de maximiser les indicateurs financiers, quel que soit le procédé employé». S’agissant du stratégico-managérialisme, perçu comme «seul mode de gouvernance et de management efficace, recommandable et universellement adaptable», il est décrit comme étant «pyramidal, centralisateur, donneur de privilèges – exorbitants – aux gros actionnaires et aux patrons au détriment des employés, de la nature et souvent du client luimême ».

 

Peine perdue, soutient l’auteur qui refuse de se résigner. La mondialisation étant l’agent même de son propre échec, du fait d’un «double mouvement de collapsus interne et externe», la défaite du capitalisme financier et la consécration relative du capitalisme industriel ne font pas de doute. Le caractère «insoutenable et non durable du capitalisme financier mondialisé» est illustré par l’effondrement, comme un château de cartes, de monstres de la finance internationale, les scandales des subprimes, les délits d’initiés en continu, le gangstérisme des fonds de placements, les paradis fiscaux, la falsification des comptes d’entreprises, et la hausse des prix de l’énergie et des céréales : «Ils montrent que la quête continuelle de profits plus élevés finit par tuer le profit.» La conséquence de cette quête effrénée du profit est «la baisse exponentielle de la demande globale effective, et donc enfoncement dans une spirale auto-alimentée de paupérisation». Il s’installe alors un «un cercle vicieux, infernal et redoutable dans son expansion » qui combine stratégies de «dégraissage» et délocalisations et qui revient «à constamment tuer un salariat existant pour en générer un autre ailleurs, forcément et exponentiellement plus bas, moins qualifié, moins protégé».

 

Ce faisant, le capitalisme financier brûle la chandelle par les deux bouts : «Il élimine progressivement les débouchés pour ce qu’il déverse sur les marchés et il abaisse la capacité de la main-d’œuvre (devenue internationalement interchangeable et jetable selon les caprices de court terme des investisseurs) à assurer un minimum soutenable de productivité». Karl Marx a bien perçu le phénomène il y a plus d’un siècle en écrivant : «Cette guerre (entre capitalistes) a ceci de particulier qu’elle ne se gagne pas en recrutant mais en congédiant les armées de travailleurs. Entre les généraux de l’industrie c’est à qui pourra congédier le plus de soldats.» On peut alors légitimement se demander si le modèle a encore besoin de main-d’œuvre dans cette «nouvelle économie» ou «économie du virtuel», ou encore «économie sans travail», qui met sur le marché mondiaux «des montagnes d’argent artificiel, qui, n’ayant pas d’équivalent dans l’économie réelle (emplois, produits et services – utilités concrètes), ne peut évidemment qu’être le moteur de l’emballement d’une machinerie d’économie — casino devenu mondial – incontrôlable et plus destructrice que bénéfique».

 

A contrario, le capitalisme, dit industriel, qui a cours au Japon, en Corée du Sud, en Europe du Nord et, depuis peu, en Chine, au Brésil et en Inde, se porte de mieux en mieux. Ici prévaut «d’une part, le point de vue de l’ingénieur, du technicien, du producteur directeur, non pas celui du financier comptable ; et d’autre part, la concertation, la cogestion, la codécision et la participation, non pas le centralisme de « stratèges-leaders » aussi omnipotents et omniscients qu’inatteignables et incompétents ». Omar Aktouf réserve une place particulière à la comptabilité, «comme savoir et savoir-faire stratégique », à partir de son rôle historique déterminant dans le passage «de l’économie domestique artisanale » à celle «hors sphère domestique et manufacturière» et le passage du simple «partage du labeur commun» à la calculabilité de l’effort de chacun, c'est-à-dire le salariat. Le métier en question et ses activités connexes, comme la finance et l’audit, acquiert un statut particulier à l’aune de la mondialisation : il est tourné vers la maximisation de la valeur d’usage. L’auteur rappelle à juste titre, «la collusion et le conflit d’intérêts entre firmes d’audit et entreprises auditées (qui) ont fait le lit des méga-scandales de faux états financiers, de faux profits, de faux gains des actionnaires que l’on a observés et que l’on continue d’observer dans maints pays du capitalisme financier».

 

Les conséquences politiques d’une telle évolution sont soigneusement répertoriées ; elles tiennent à la sacro-sainte prédiction que «l’entreprise privée est une institution automatiquement fondatrice de liberté et, ipso facto, de démocratie». Elle sert de support à une hiérarchie de «trois niveaux de serviteurs- reproducteurs du système : les technocrates décideurs, souvent diplômés universitaires, ennemis de la nature et amputés affectifs et sociaux ; les techniciens analystes, diplômés professionnels, amputés de cœur et de jugement, bourrés de secs automatismes de résolution de problèmes ; et enfin les opérateurs exécutants, amputés de pensée propre et bourrés d’automatismes opératoires ». Dieu nous en préserve.

lesoirdalgerie.com

 

(*) Omar Aktouf, Halte au gâchis. En finir avec l’économiemanagement à l’américaine, Arak Editions, collection Savoirs, Alger 2013, 156 pages.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article