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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

Photo: HEC Montréal

 

 

 

 

Algérie : entre idéologies létales et «lobbies» - «think-tanks» ?

 

 

 

 

 

Par Omar Aktouf*  

 

 

 

   

 

Vu l’approche cruciale de 2014 et ses élections, je ne peux laisser passer ce que j’ai lu dans le supplément économique de Liberté 17 juillet 2013. Il y est notamment question de rapport de la Banque mondiale et d’exemple du Brics, du Canada «capitaliste généreux-équilibré», en appui au leitmotiv «promotion-défense de la libre entreprise privée». L’ampleur du sujet ne permet pas d’analyses détaillées, je me limiterai à quelques mises au point ponctuelles.

 

 

Parlons Banque mondiale, ses rapports… et allons au bout des choses
Tout en prenant acte de l’usage de termes tels que «marché régulé», «État fort»… le seul fait de se référer à une institution telle que la Banque mondiale (ou pire à Goldman Sachs !) reste un aveu de foi en la doctrine néolibérale, même si elle se décore d’apparences «social-libéral». Nul ne peut ignorer l’himalayesque hypocrisie de la part de telles institutions que de parler de justice sociale, redistribution, responsabilité sociale… sans remettre en question les dogmes «marché» ni «profit maximum».

Il en est ainsi du Mexique qu’on félicite de posséder l’homme le plus riche du monde, Carlos Slim, pendant que le pays est en état de quasi chaos. Qu’on m’explique donc à quoi cela sert-il aux Mexicains de voir le «enrichissez-vous» poussé à ce point ?

Revenons à la Banque mondiale : un certain J. Perkins, ex-agent économètre de cette officine (comme le Nobel Stiglitz – ex-vice patron de la Banque mondiale -, l’a fait dans son Roaring nineties) a écrit un livre incendiaire sur les pratiques carrément criminelles de cette institution : Confessions d’un assassin financier ! On y apprend comment il a été obligé de contribuer à mettre à genoux (tout en enrichissant les multinationales US avec l’argent des peuples concernés), avec de faux rapports, des diagnostics préfabriqués… etc., maints pays du tiers-monde, dont le Panama, l’Indonésie. On y apprend de bien belles sur la Banque mondiale, ses méthodes et… sa façon de concocter ses rapports !

Mais, puisqu’on s’en remet à ce que disent ces officines néolibérales-US pur jus, allons jusqu’au bout et examinons certains autres faits, curieusement peu relayés : les déclarations du fondateur du «club» Davos, Klaus Schwabb, (automne 2012) affirmant que «le capitalisme doit devenir plus social» et «être moins occidental» ! Le patron du capitalisme mondial conseille plus d’économie sociale (rupture avec la néolibérale doctrine du supply side) et moins d’économie à l’américaine ! Dans le même registre qui cite ces déroutantes déclarations enregistrées lors du dernier congrès (octobre 2012) de la prestigieuse American Economic Association : «Ne plus parler de ‘science’ à propos de l’économie» (SIC !) et «cesser de confondre analyses économiques avec fabrication de discours destinés à plaire aux politiciens et patronats» !? Ou encore l’ineffable FMI qui, en juin 2013, «demande des excuses» aux pays européens pour «erreur de modélisation» sur la gestion de la dette grecque depuis 2009 : au lieu d’une perte de croissance de 50¢ par dollar d’austérité … il s’agissait d’une perte de 3 $ par 50¢ ! Une «erreur» de 600 % ! Mais il fallait accréditer les politiques d’austérité (dévaluation interne) chères à la troïka (CE, BCE et FMI) et aux néolibéraux de l’UE (sous la haute supervision de transfuges de Goldman Sachs, infiltrés partout !) et, enfin, cette révolution qui a frappé la Suisse : en mars 2013, après une scandaleuse «prime de départ» du patron de Novartis (60 millions d’euros !), fut prise une «initiative de votation» qui a obtenu 70% des suffrages (désormais à valeur constitutionnelle) interdisant les parachutes dorés et soumettant les revenus des patrons au vote des assemblées générales (et non plus les CA)… incluant, le cas échéant, syndicats et syndicalistes !! Que diraient notre FCE et son think-tank d’une telle loi en Algérie ? Horreur bureaucratique de l’ignoble intervention étatique ? Plus que sûrement ! Alors, SVP, tant qu’à s’inspirer de ce que fait cet adulé Occident néolibéral et de ses rapports, inspirons-nous de tout !                 


 

Parlons Brics,  nouvelles chimères du «rattrapage»… et Canada
La Chine sauve le capitalisme et non l’inverse ! On ânonne que c’est «l’ouverture» au capitalise post Mao qui a mis la Chine en émergence… mais quid de 70 ans de constitution communiste et de plans économiques «centraux-directifs», quant à l’élévation spectaculaire des niveaux d’instruction, capacités techniques… du peuple chinois ? Cela se serait fait d’un coup de baguette sous Deng Xiaoping ?  Cela, en fait, est venu à point (avec les conditions de travail-salaire que l’on sait) pour que les pays nantis, USA en tête, ne sombrent pas dans la faillite totale ! Du fait que, sans ces conditions de travail et salaires moyenâgeux, près de 80% de ce qu’utilisent quotidiennement Amérique du Nord et Europe, depuis les chaussettes jusqu’aux ordinateurs, en passant par les panneaux solaires…, coûterait 20 à 50 fois plus cher !     

 

Le miroir aux alouettes
Il n’est nul besoin de profonde analyse pour se douter que cela ne saurait durer, ni nous «contaminer» : la guerre commerciale est déjà déclarée entre Chine et Europe (panneaux solaires qui défient toute concurrence occidentale…), ensuite, inexorablement, tous ces Brics augmentent les salaires et améliorent les conditions de travail, ce qui fera monter les prix à l’exportation, et… ce qui fera revenir tout le monde à la case départ, car si les salaires moyens de ces pays doublent (gamme énorme qui va de quelques centimes d’euros à 2 ou 3 € l’heure), les prix en Occident se verront multipliés par des facteurs 500 % à 1000 % et bien plus ! Cet Occident, engoncé dans une crise qui n’en finit plus, comment absorbera-t-il ces colossales hausses, tout en nous achetant de futurs produits et services qui nous feront «émerger» ?  


 

L’inexorable auto-centrage des économies du Brics
Devant l’incapacité annoncée de l’Occident à payer des prix en constantes hausses venant des Brics, ceux-ci devront (ils le commencent déjà avec les accords d’échanges de la zone Asea et Asea-Mercosur-Alba-Pacte Andin…) miser sur un développement plus autocentré et une plus grande intégration de leurs propres marchés. Ils en ont les moyens : immensité
des territoires, des richesses, des populations (Chine-Inde : 2 milliards et plus, Brésil : 200 millions, Russie 150…) compétences de la main-d’œuvre… et demande intégrée – solvable- potentielle frisant l’infini ! Comment «émergerons»-nous dans ces conditions ? Comment rivaliser avec les capacités déjà développées par les Brics et satellites ? Par quels miracles nous substituer à eux en tant que fournisseurs tous azimuts de l’Occident ? Il nous faudra forcément, condition minimale, fabriquer et vendre aussi bon et… bien moins cher que tous les Brics ! Cela se fera-t-il en quelques années ? Sur fond de crise mondiale sans cesse aggravée ?

 

Quelques mises au point sur l’«émergence» des Brics et des analyses qu’on en tire Chine : Comment, à la fois, affirmer que c’est Deng Xiaoping et l’ÉTAT qui ont été les instruments centraux, pripum movens, du décollage chinois, du lancement de ses entrepreneurs (et non faiseurs d’argents) et fustiger ce même État (avec plus ou moins de nuances) comme ennemi structurel – en soi - de la capacité de tout pays (l’Algérie en particulier) de se voir doter de la force économique source d’émergence ? Pourquoi «oublier» que l’économie chinoise se définit comme «socialisme de marché» ! ? Occulter le fait que les bases massives sont venues de l’œuvre de l’État, en particulier pour les titanesques efforts d’éducation et d’infrastructures ? Le «enrichissez-vous» chinois est-il du même ordre, nature… que celui des USA ? Que celui dont semblent rêver nos faiseurs d’argent (avec les rares exceptions dues, naturellement) ?

 

Comment «importer» chez nous cette notion que bien des auteurs utilisent pour la Chine, la Malaisie… : «le capitalisme nationaliste» !?  Inde : Comment passer sous silence que c’est un pays à constitution socialiste depuis le 42e amendement de 1977 !? Cela est-il totalement sans intérêt, sans influence aucune sur les politiques économiques indiennes ? Où sont, en Algérie, les équivalents (en résultats, tout au moins) des colossaux efforts d’éducation en secteurs de haute technologie ? Les mesures pour assurer à la diaspora (région de Bombay spécialement, par exemple) des conditions de retour qui leur donnent (c’est aussi le cas du Japon, de la Chine…) quasiment les mêmes, sinon plus, moyens et conditions de travail que ce qu’ils avaient à l’étranger : laboratoires, équipements, assistants, salaires, conditions de vie… ?

 

Russie : L’«ouverture» sous Eltsine (choisi et poussé par l’Occident contre Gorbatchev) n’était pas autre chose que voyoucratie, règne d’ivrognes et dilapidation des biens publics à vils prix aux petits amis, notamment famille et belle-famille d’Eltsine, puis à quelques gloutons ploutocrates sortis comme champignons pour dévorer, bien privément, les fleurons de l’industrie soviétique (souhaite-t-on cela pour l’Algérie…) ? Poutine, quant à lui, serait donc un parangon de la «libre entreprise privée» à la US, et du néolibéralisme !? De la non intervention de l’État ? Du libre marché ? Poutine a agi exactement au contraire pour remettre sur les rails du progrès une Russie laissée exsangue par Eltsine et ses politiques du «privé-parasite-bride sur le cou» ! Qui souhaite pour notre pays : un Eltsine ou un Poutine ? Désolé, mais on ne peut, insidieusement, faire passer l’un pour l’autre ! Il convient de choisir.

 

Brésil : Quasi strictement l’inverse de l’analyse qu’on nous présente ! Le Brésil est entré dans l’émergence après avoir rompu avec 8 années (95 à 2003) de néolibéralisme bon teint (tout-privé et vols fiscaux sans précédent) sous le règne de Fernando Henrique Cardoso… Si quelqu’un a sauvé et remis sur un meilleur chemin ce Brésil  qu’on cite en exemple, c’est bel et bien le Parti des Travailleurs ! Pas celui de money-makers privés ! Ce sont les forces syndicales conduites par un certain Lula, sûrement pas des fédérations patronales et des dérégulations à la US ! Où sont donc les syndicats et les travailleurs, et leurs leaders, dans les analyses de nos «candidats acteurs» et nos  «penseurs du futur de l’Algérie» !? Alors pourquoi citer le Brésil en exemple ? Comment passer sous silence le rôle de ce que l’on dénomme là-bas, le terceiro setor : d’innombrables initiatives des pouvoirs publics et d’acteurs socio-économiques populaires (ONG, coopératives, gestion populaire-participative de quartiers entiers, voire de villes comme Porto-Alegre…) ? À telle enseigne que cela est devenu matière à études et enseignements jusqu’au niveau universitaire-doctoral dits de Gestion sociale (gestao e trabalho social). Où se trouve donc tout cela dans les textes des penseurs de nos think-tanks ?

 

Canada, «capitalisme équilibré»?
Ce pays a été une social-démocratie «équilibrée» jusque vers la fin des années 1970… Mais dès l’arrivée du néolibéralisme (années 1980) le pays a glissé vers des injustices sociales et des déséquilibres de moins en moins supportables : statistiques Canada de 2005-2006 : 30 000 sans-abri à Montréal… combien aujourd’hui ? 50, 60 000 ? Plus de 20% des Québécois n’ont aucun accès à un médecin de famille.
Le temps moyen d’attente dans les urgences des hôpitaux publics au Québec dépasse toute imagination pour un pays aussi «développé» : des patients meurent à l’urgence… quant aux RV avec des spécialistes (hors secteur privé réservé aux millionnaires comme aux USA) cela relève du parcours du combattant ! Les soins dentaires relèvent du luxe pour gens fort aisés. Selon le mode de calcul, le Québec (seconde province du pays) serait soit au second, soit au 25e rang mondial pour le taux de suicide, particulièrement des jeunes !
Le récent immense mouvement étudiant contre la hausse des droits de scolarités (mouvement largement appuyé par la population) a été très «démocratiquement» écrasé par la violence policière et la promulgation expresse de lois antimanifestations populaires ! Le taux de chômage d’environ 30% au sein de la communauté maghrébine au Québec, pourtant une des plus diplômées, est ignominieux de discriminatoire face au taux de 8% de l’ensemble de la province…  
Je terminerai (la liste pourrait être plus longue) par l’indiscutable signe de bon fonctionnement équilibré du bon capitalisme du tout-entreprise privée du Canada qu’est la Commission Charbonneau au Québec.
Cette Commission d’enquête publique montre comment la gestion des contrats publics est gangrénée par l’infiltration de la maffia et de privés véreux… face à un État devenu coquille vide.

 

Pour conclure : FCE et ses penseurs : think-tank ou lobby ?
D’après quelques définitions rapidement trouvées sur Google, il ressort que think-tank désigne «une institution de droit privé, en principe indépendante, à but non lucratif, qui regroupe des experts ou des professionnels chargés de réfléchir sur des questions des domaines politique, économique, technologique, social…»  Alors qu’un lobby est «un groupe de pression qui tente d’influencer les lois, les réglementations, l’établissement des normes (industrielles par exemple), les décisions..., pour favoriser ses propres intérêts, économiques en général… On parle aussi de groupe d’intérêt ou de groupe d’influence».
Je pose donc la question : notre dit think-tank est-il ce qu’il prétend être ou est-il un bon et simple lobby défendant des intérêts bien précis ? Il y a même contradiction dans les termes lorsque l’on se dit «think-tank de défense de l’entreprise» ! Il convient de se brancher une bonne fois ! Est-on un groupe de penseurs experts en principe indépendants (un laboratoire de pensée) ou un lobby, groupe de pression aux intérêts bien définis… ? Il convient d’être honnête dans les termes, ce serait la moindre des choses.

 

*Omar Aktouf est professeur de management à l'HEC Montréal

 

Source: Reporters-dz

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