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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

 

 

 

Le militant qui dame le pion à la censure !

 

 

J’ai rencontré Henri pour la première fois en octobre 1962. Je venais de Paris pour rejoindre la nouvelle équipe du journal à la rue Berlioz. Il devait être 13H et toute la rédaction était rassemblée dans la grande salle autour d’un grand faitout de loubia , préparé par un gargotier du coin ! Ambiance décontractée et de franche camaraderie. C’est là que je fis connaissance de mes prestigieux ainés Boualem Khalfa , Hamid Benzine et Henri Alleg et d’autres jeunes qui avaient comme moi la vingtaine et étaient prêts à une nouvelle aventure dans un journal ,c’est vrai , pas comme les autres…

La vie, les luttes politiques ont fait que j’ai peu rencontré Henri. Au cours de ces cinquante dernières années, en dehors des trois années de parution légale d’Alger républicain, à l’école d’ALLEG, trois années inoubliables de formation de journaliste et de combat politique que je raconterais plus haut à travers une « anecdote ». Ce n’est ni de sa faute ni de la mienne.
La dernière rencontre au sein de l’équipe d’Alger Rep s’est faite le jour du coup d’Etat du 19 juin 1965. Nous nous sommes rencontrés en deux groupes de camarades, journalistes communistes, issus du Parti communiste algérien (PCA) discrètement pour décider de la marche à suivre. J’étais dans le groupe « piloté » par Henri : décision unanime on ne sort pas le journal !

Quelques semaines après la répression s’abat sur nous. Les camarades à peine sortis d’une lutte de libération éprouvante vont être confrontés aux arrestations et à la torture, d’autres partirons de justesse en exil comme Henri et d’autres enfin, comme moi, rentreront en clandestinité pendant plus de vingt ans pour organiser la résistance et reconstruire leur parti.
La première rencontre avec Henri a eu lieu dans la clandestinité, fin des années 1970. Henri était enfin invité en Algérie par des institutions culturelles et d’information officielles, au cours de certains évènements commémoratifs. La direction du PAGS décide d’organiser une rencontre clandestine avec Henri. Je faisais partie du dispositif de « réception », je devais vérifier que notre « invité » n’était pas suivi. Brève rencontre : Henri me voit à peine, contrôle la nuit dans un circuit « tarabiscoté », changement de quelques vêtements pour donner une autre allure à notre ami et direction du refuge clandestin où l’attendait, Sadek Hadjerès, premier secrétaire du PAGS.
La deuxième rencontre eut lieu dans la légalité, fin des années 2000, dans un grand hôtel algérois à l’heure du petit déjeuner. Henri était invité pour une rencontre autour du livre. J’accompagne le directeur d’Alger républicain et deux journalistes qui devaient interviewer notre ami : salutations, puis Henri se penche vers moi et me demande à voix basse « qui es-tu ? ». Il n’arrivait pas à me remettre. Je me penche vers lui et lui donne, à voix basse mon nom.
Jamais Henri n’avais autant mérité de s’appeler « Hamritou », surnom que nous donnions avec affection à notre rouquin. Il se tape la tête avec le plat de la main tout rouge de confusion. Je venais de comprendre que maintenant j’avais beaucoup changé, que j’avais « un certain âge » et quarante années nous séparaient du travail commun à Alger républicain et de notre rencontre du 19 juin 1965 !

 

Une école de combat politique

Le livre « la grande aventure d’Alger républicain » de Alleg, Khalfa et Benzine fourmille de faits pour donner la philosophie du journal. Encore une fois je vais relater un fait qui résume et illustre bien ce qu’est l’école Alger républicain.
Quand on arrive au journal on ne connait rien du journalisme. Mais on tombe dans une équipe de journalistes professionnels-militants qui vous donnent tout ce qu’ils connaissent, sans jamais être donneurs de leçon : « mayabakhlouch »
C’est ainsi qu’un certain jour du début mars 1963, quatre mois seulement après mon arrivée, j’assure le poste de premier secrétaire de rédaction et je dois suivre la sortie du journal jusqu’aux rotatives. Un sanglant coup d’Etat est perpétré en Irak par les baathistes. Une répression féroce frappe les progressistes, particulièrement les militants et dirigeants communistes. Je traite les dépêches et rédige un commentaire sur cette tragédie.
Je me rends le soir à l’imprimerie. Le journal est bouclé. Henri qui assure le suivi politique du numéro est rentré chez lui. Brusquement deux fonctionnaires se présentent, ils sont de la censure. Ils ont été alertés par leur taupe à l’imprimerie, prestataire de service, sur les articles concernant l’Irak. Il est presque deux heures du matin. La censure demande de supprimer un titre, un intertitre, des passages de l’article en pages une et deux et le commentaire de politique étrangère « le fait du jour ». Je refuse fermement et j’appelle Henri : « ne t’inquiète pas dit- il j’arrive ». Dès son arrivée le directeur du journal proteste fermement contre cet acte de censure. Les fonctionnaires rejettent le mot censure : Henri pose la question « que voulez-vous ? » .Les censeurs réitèrent leur demande de suppression des articles incriminés. Mon directeur se tourne vers moi « enlève-les ». J’étais abasourdi. J’esquisse une protestation, Henri me calme de la main. Nous sortons enfin le journal, avec des blancs en pages une, deux et à la dernière aussi. Ce fut un jour sombre pour le pouvoir qui montrait ainsi en Algérie et dans le monde ses actes antidémocratiques de censure. Alger rép voyait son image grandir. Le jour même une conférence de presse était convoquée par le ministre de l’information pour donner lecture d’un communiqué du gouvernement appuyant le coup d’Etat de Baghdad. Le ministre distribua le communiqué à toute la presse nationale et étrangère. Arrivé à mon niveau il me demande : quel organe ? « Alger républicain ». Il mit le communiqué hors de ma portée « non » dit-il. Heureusement que les regards ne tuent pas, sinon je serais tombé sur place.
Pour moi le grand et gros ministre était devenu un nain politique !
Le petit Henri Alleg était devenu pour moi un géant. Il venait de damer le pion aux nouveaux censeurs bien de chez nous après avoir fait le même coup des années auparavant aux censeurs coloniaux.
Merci Henri de cette leçon magistrale pour moi ; pour nous tous !
Deux rencontres en cinquante ans c’est vraiment peu, c’est pourquoi je me réjouissais début 2012 d’une nouvelle rencontre, peut-être à Alger à l’occasion de la préparation d’un nouveau film sur Alger rép, piloté par la Moubadara du 24février à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’indépendance. Tu n’es pas venu et nous avons sentis mes amis et moi que tu a été empêché par des pressions et des« contingences » sectaires externes. Dommage ! Nous avons perdu la dernière occasion de te voir parler de ton journal, vu « d’en bas », comme on dit, par les gens du peuple : lecteurs, diffuseurs, petits souscripteurs, correspondants qui faisaient une chaine de solidarité autour de leur journal ! Une occasion perdue irrémédiablement pour toi et pour nous !
Henri de là où tu es n’oublie pas d’embrasser tous nos amis et camarades qui sont déjà partis, embrasse aussi Gilberte ta campagne disparue avant toi, la grande sentinelle souriante qui t’a aidé à faire ce parcours fabuleux.

 

Alger 19 juillet 2013, Noureddine Abdelmoumène

 

 

 

 

Paru sur raina-dz.net

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