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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

Photo

DR-"Yamina aussi a percé tous les cercles de pouvoir, du Siècle au Medef, et côtoyé de près les puissants comme Pinault, Bébéar… et Marc Ladreit de Lacharrière. Le richissime banquier..."

 

Par Sophie Des Deserts

Sophie Des Deserts

 

 

 

Laurent Fabius l’ignore, les diplomates la toisent et la presse ne s’attache qu’à ses allures de star. La ministre de la Francophonie est l’ovni du gouvernement.

 

 

Comme pour chasser les mauvais esprits, elle a semé partout des bougies parfumées. Dans cette annexe sombre du Quai-d’Orsay, les petites flammes éclairent le chemin des visiteurs dans un nuage d’ambre et de citronnelle. Madame la Ministre déléguée à la Francophonie, Yamina Benguigui, s’avance. Déhanché de top-modèle, sourire et chemise immaculés, tout est sous contrôle, avec ce qu’il faut de poudre, de vernis et de langue de bois débitée tout doucement. "Thé ? propose-t-elle. Quelques mignardises ?" On tente de l’imaginer au Sommet de la Francophonie de Kinshasa. Prenant la parole devant des délégations du monde entier, évoquant, aux côtés de François Hollande, l’avenir de l’Afrique, la crise au Mali… avant de s’envoler vers un camp de réfugiés de Goma, cœur de la fournaise congolaise, avec la promesse d’une aide de 2 millions d’euros. "'Michael Jackson' [son surnom au ministère] va mettre un gilet pare-balles", ricanent déjà les diplomates.

 

 

 

Une femme de la diversité

 

 

Laurent Fabius eut du mal à masquer son agacement quand il apprit que Mme Benguigui ferait partie, sous sa tutelle, de l’aventure gouvernementale. Surprise du chef ! La veille, François Hollande avait prié Bertrand Delanoë de lui suggérer trois noms pour le poste – non stratégique mais néanmoins symbolique – de ministre de la Francophonie. "Je veux une femme de la diversité", insistait-il. Quand le maire de Paris lui proposa son adjointe chargée des droits de l’homme, le président dit : "Yamina. Oui, très bien." Il connaissait de loin son combat pour la diversité, son documentaire "Mémoires d’immigrés", qui, en 1997, avait bouleversé la France. Elle s’est rappelée à son souvenir durant la campagne avec un manifeste pour les mères issues de l’immigration. Valérie Trierweiler avait alors partagé un petit déjeuner au George-V avec "Yamina" et sa meilleure amie, Isabelle Adjani. Ce jour-là, la compagne de Hollande n’avait pas le moral : des paparazzis menaçaient de publier les photos d’un de ses fils mis en cause dans une affaire de cannabis. La cinéaste, bien introduite dans la presse people, avait passé quelques coups de fil pour éloigner le danger. Elle est comme ça, Yamina, toujours prête à rendre service – "notre mère à toutes, dit la comédienne Elsa Zylberstein, un modèle d’humour, d’optimisme et de force". La première dame aussi est tombée sous le charme.

 

 

Contre le père

 

 

Ainsi, à 55 ans, Yamina Benguigui est devenue ministre. Lorsqu’elle a annoncé la nouvelle à sa mère, celle-ci a soupiré : "Ah, mais tu en es capable ?" Venant de Mme Belaïdi, qui, débarquée d’Algérie dans les brumes de Saint-Quentin, dans l’Aisne, a élevé six enfants aux côtés d’un dur à cuir du Mouvement national algérien (MNA), le frère ennemi du FLN, avant de divorcer et de se remettre au travail comme femme de service dans une clinique, c’était dur à entendre… Yamina a toujours pris le parti de sa mère et adopté sa combativité. "Nous, on n’a hérité de rien, rappelle-t-elle, l’oeil fébrile. On a tout construit par nous-mêmes." Elle n’en dira pas davantage : "Votre portrait, c’est une mise en danger."

Jadis, la cinéaste a volontiers raconté la rupture avec ce père qui, petite, l’initiait à l’arabe et à la lecture du "Monde", avant de vouloir la marier au bled. L’exil à Paris, le combat pour récupérer les deux cadets emmenés en Algérie par le géniteur. Il ne lui pardonnera jamais. Elle ne s’en remettra jamais. Mais elle a gagné. Dans la famille Belaïdi, tous ont réussi, les filles surtout : l’une est chef d’entreprise, ex-porte-parole de la diversité au Medef, une autre est adjointe de Xavier Bertrand à la mairie de Saint-Quentin, la dernière a créé un festival de cinéma… Yamina, elle, a épousé un dentiste, dont elle est aujourd’hui séparée, Francis Benguigui, cousin de Patrick Bruel, proche de SOS Racisme et du Grand Orient, avec qui elle a eu deux filles et une jolie vie dans le 16e arrondissement de Paris. C’est là qu’elle a bricolé ses premiers documentaires.

 

 

Au contact du pouvoir

 

 

"Comme Rachida Dati, Yamina a toujours cru en son destin", dit l’humoriste Smaïn, qui connaît bien les deux femmes. "Elles ont en commun cette séduction, cette ambition, cette capacité à créer leur propre ascenseur social." L’une et l’autre se sont construites en parallèle, parfois même ensemble au gré d’une amitié mêlée de solidarités et de jalousies. Yamina Benguigui aussi a grandi à l’ombre d’une marraine célèbre, Danielle Mitterrand, qui l’a fait travailler à sa fondation et l’a poussée à réaliser "Mémoires d’immigrés". L’oeuvre de sa vie, prélude à d’autres travaux de qualité sur les femmes musulmanes, les discriminations, le 9-3… qui lui permettront de rencontrer Mandela, Bouteflika et tant d’autres, artistes, politiques, chefs d’entreprise.

 

Yamina aussi a percé tous les cercles de pouvoir, du Siècle au Medef, et côtoyé de près les puissants comme Pinault, Bébéar… et Marc Ladreit de Lacharrière. Le richissime banquier, père d’une fondation pour la culture et la diversité, lui a été présenté par Dati, qui n’en finit pas de s’en mordre les doigts. Plus séduit par Yamina, cette "fille tout-terrain délicieuse et déterminée, mais absolument pas cynique", le mécène a financé sa société de production. Et dire que Nicolas Sarkozy aurait pu, lui aussi, succomber. A sa demande, l’été 2006, à Arcachon, Bernard Montiel a organisé un dîner avec la cinéaste et Isabelle Adjani. "Sarko m’a dit : “Elle est incroyable, ta copine”, se souvient l’animateur. Mais Yamina lui a gentiment fait comprendre qu’elle avait le coeur à gauche."

 

 

La politique est cruelle

 

 

A gauche aussi, la politique est cruelle. Finie la belle vie, comme au temps de la Mairie de Paris, lorsqu’il suffisait de débarquer, avec sac Hermès et chauffeur, dans quelques réunions et colloques. Au lendemain de sa nomination, la diva a cru pouvoir encore prendre un drink au Martinez avant de monter les marches du Festival de Cannes… Matignon lui a ordonné de rentrer. Fabius l’ignore, ses conseillers la toisent. Les Français de l’étranger lui échappent. Et les pleurs n’y font rien. Les menaces de mort que lui adressent, affirme-t-elle, les opposants de Kabila n’intéressent personne. La presse ne s’attache qu’à son visage bionique et à ses lunettes de star. Ses collaborateurs ont beau expliquer qu’elle a les yeux fragiles, rien n’y fait : en hollandie, Yamina ne passe pas. "Je ne crains rien ni personne", lance-t-elle.

 

La ministre a tout de même accepté de porter des montures plus discrètes. Elle s’est mise au travail, fuit la presse, multiplie les déplacements et défriche quelques bonnes idées, comme celle de mobiliser, en banlieue, des écrivains d’origine étrangère afin de montrer aux jeunes que la langue française "n’appartient pas qu’à la France". "Jugez sur pièces, plaide-t-elle. Moi, je n’ai pas besoin d’être ministre. Si ça s’arrête demain, j’ai cinquante films à faire." Sa plongée au coeur du pouvoir lui donne déjà quelques idées de scénarios.

 

Sophie Des Deserts, 11 octobre 2012. Nouvel Obs

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