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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

"Lundi, je n'aurai pas à me lever pour aller travailler. Je ne réalise pas encore complètement." Nous sommes le 4 novembre, Marcel Maurice a rendu la veille tous ses badges d'accès à l'usine sidérurgique d'Arcelor-Mittal de Dunkerque. Après trente-six ans comme fondeur, il part à 57 ans en retraite anticipée amiante.

 

A son domicile de Grand-Fort-Philippe, à une vingtaine de kilomètres de son ancien lieu de travail, il a simplement conservé son casque, porté pendant vingt ans, bardé d'autocollants de la CGT. "Je n'ai pas encore eu le temps de le nettoyer, s'excuse-t-il presque. Je ne le mettrai plus. Sauf peut-être pour défiler à une manifestation."

Avant de rentrer chez Usinor (l'ancien nom d'Arcelor-Mittal), le 10 mars 1976, Marcel Maurice a travaillé dès l'âge de 14 ans sur un navire de pêche semi-industrielle rattaché au port de Boulogne. Pendant six ans, il enchaîne des sorties en mer de dix ou douze jours pour pêcher la morue ou le merlan. Lorsque son employeur met la clé sous la porte, il choisit de rejoindre son frère à l'usine sidérurgique qui emploie alors près de 10 000 personnes (elle n'en compte plus que 3000 aujourd'hui). "Au départ, je n'étais pas trop intéressé. J'aimais bien l'air pur, alors me retrouver enfermé dans une boîte comme une sardine... "

Il découvre le métier de fondeur au poste d'aide-laitier, "celui qui est tout en bas, qui doit tout faire", et fait la connaissance d'un monde qui a ses propres codes. "Pinces, masse, tenailles, brouette ... Il y avait des mots que je ne connaissais pas", raconte-t-il. Les conditions de travail de l'époque ont des airs de Zola. "Il n'y avait pas de protection contre le soufre. Pour passer les rigoles où coulait la fonte, il fallait sauter par dessus. Avec la poussière, on n'y voyait pas à trois mètres. Et pour ne pas se brûler les pieds, on travaillait avec des sabots de bois." Et pourtant, "même si le travail était plus dur, c'était mieux en ce temps là", soupire-t-il. "Quand il y avait un coup de bourre, c'était tout le monde ensemble. Aujourd'hui, les gens sont plus individualistes. Il était temps que je parte."

Cinquième fondeur, quatrième fondeur... Marcel Maurice gravit un à un les échelons des postes qui structurent un "trou de coulée" et passe premier fondeur au milieu des années 80. "J'avais cinq types sous mes ordres. C'était à moi de dire quand couler, ce qu'il fallait faire ou ne pas faire... Mais je me considérais comme un ouvrier dans une équipe, pas comme un chef.  Comme on dit, un chef, c'est un ouvrier qui a mal tourné."

Au volant de sa voiture, sur la route qui mène de chez lui à la digue du Braek, en face d'Arcelor, il reconnaît regretter "partir avec tout [son] savoir." "C'est un peu du gâchis. Moi, on m'a formé, j'ai appris avec les anciens. Un jeune aujourd'hui, ça croit tout savoir et en fin de compte, ça ne sait pas grand-chose. J'avais proposé de former les nouveaux arrivants mais ils ont refusé. Ils ont dit qu'ils ne voulaient pas créer un métier qui n'existait pas."

Quand Marcel Maurice dit "ils", il faut comprendre "eux", les patrons, ceux qui dirigent. "Quand on m'a proposé de passer chef, j'ai refusé. Je n'ai jamais été à vendre. Je ne veux pas tomber dans leurs connivences." Il raconte : "Un jour, un cadre m'a tutoyé. Je lui ai dit : 'Monsieur, on n'a pas fait les mêmes écoles'. C'est une habitude qu'ils ont de tutoyer tout le monde. Moi je vouvoie." "De toute façon pour eux, on est que des numéros, ajoute-t-il. Le nom, le patron, il s'en fout. Moi, j'étais UDK 0101503."

A l'entendre, on s'étonnerait presque qu'il ait attendu 2000 pour se syndiquer. Cette année-là, il prend sa carte à la CGT (syndicat majoritaire sur le site depuis 1992) et est successivement élu délégué du personnel, représentant au CE puis membre du CHSCT. "C'était ma voie", dit-il, heureux d'avoir contribué à éviter de nombreux accidents. La grève de 2007 reste une sorte de fierté pour lui. "Ça m'a demandé un an de préparation mais j'ai réussi à faire arrêter presque trois fourneaux. Je suis resté là-bas jour et nuit pendant 48 heures. Et nous avons obtenu satisfaction sur les revendications salariales et le paiement des deux jours de grève."

Outre cette grève, Marcel Maurice a deux autres fiertés. La première, c'est son CAP de sidérurgiste, obtenu en 1990 au bout de trois mois "avec une tête comme ça". "C'était dur mais ça veut dire qu'on est pas nul", dit-il, rappelant qu'enfant, il n'avait même pas passé le certificat d'étude. "J'avais demandé pour continuer un BEP mais ils m'ont dit qu'il n'y avait plus d'argent."

L'autre satisfaction, c'est d'avoir pu travailler quelques années avec son fils. "Il a fait tous ses stages, son intérim. Il était capable. Il faisait ce que je faisais, j'étais fier. J'ai voulu le faire embaucher mais, là non plus, ils n'ont pas voulu." A ses côtés, sa femme le reprend : "Moi, je ne regrette pas qu'il n'ait pas été pris. Il toussait le matin quand il se levait, à cause du soufre."

Ouvrier exemplaire, il revendique de n'avoir jamais été en retard pour prendre son poste. "Et j'en ai toujours fait plus. Il est arrivé qu'on m'appelle à 2 heures du matin pour débloquer un fourneau bloqué. C'était du chalumeau et du marteau-piqueur pendant 8 heures."

Il regarde son ancienne usine depuis la digue du Braek et lâche : "Les gens de l'extérieur ne comprenaient pas mon métier. Parce que c'est pas possible de comprendre. On a eu tort de ne pas filmer, de ne pas prendre de photos..."

 

 

7 novembre 2011. Dunkerque la Route des dunes.  Le Blog de François Béguin

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Mathieu Zeugma 09/11/2011 18:09


J'ai passé quatre ans dans l'outillage de fonderie. C'est un autre métier, mais qui disparait également sous la pression du profit maximal. La France compte aujourd'hui un million d'emplois
industriels perdus, avec une individualisation croissante. On nous promet une réindustrialisation mais dans quelles conditions, et pour quels salaires, et pour quand? Même moi aujourd'hui avec un
diplôme d'ingénieur je ne suis pas sûr de trouver du travail... Et pendant ce temps on gave les banques...