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Publié par Saoudi Abdelaziz

Mohamed Lâssouani. Photo DR

Mohamed Lâssouani. Photo DR

Le 18 novembre 2013, j'écrivais sur le blog : "Mohamed Lassouani est mort il y a dix jours. A la fédération d'Alger du PAGS, j'ai suivi, pendant les années 70, le travail des "anciens du Vietnam", qui travaillaient dans des usines d'Alger. C'est à cette occasion que j'ai été en contact avec Mohamed Lassouani, qui en assurait la coordination. Ma mémoire me restitue quelques traits de ce camarade: la clarté rationnelle de son esprit, sa figure lumineuse, un dévouement souriant au parti". Le site Socialgerie a publié le passionnant témoignage de Abed Ghali qui l'avait rencontré deux ans auparavant pour un entretien filmé.

Par Abed Ghali, 22 novembre 2013

Mohamed Lâssouani a grandi dans une famille modeste. Dès sa jeunesse il travaille comme ouvrier agricole sur les terres des colons dans la région de Tlemcen. À l’âge de 18 ans, l’armée française l’enrôle de force comme appelé, comme des milliers d’autres Algériens. Son contingent est envoyé en Indochine combattre les Vietnamiens en lutte pour leur indépendance sous la direction de Ho Chi Minh et du PCV. Ses camarades et lui-même suivent à la radio la situation en Algérie, et prennent conscience des enjeux. « Les français oppriment notre pays, et nous, nous devrions combattre à leurs côté ? Notre place est aux côtés des Vietnamiens ! », affirmait Mohamed Lâssouani. Et, en homme libre, avec quelques compagnons, il s’engage sur cette voie.

Ils entreprennent un périple interminable, les pieds blessés à force de longues, périlleuses et difficiles marches, pour rallier les troupes vietnamiennes. Avec quelques algériens, marocains et tunisiens, ils parviennent à constituer une troupe qui atteindra en 1954 près de 600 nord-africains, dont 300 algériens. Cette troupe infligera de lourdes pertes à l’armée française, et prendra une part active dans la bataille de Dien Bien Phu, où les vietnamiens infligèrent aux français une défaite décisive, qui déboucha sur l’Indépendance du nord Vietnam le 21 juillet 1954 reconnue dans le cadre des Accords de Genève.

 Au même moment, les autorités françaises, qui avaient retrouvé des camarades de Mohamed qui avaient rejoint les maquis algériens, pensaient que celui-ci était rentré en Algérie. Ils se retournèrent sur les parents de Mohamed pour obtenir des renseignements permettant sa capture. Pour cela, et sans états d’âme, les militaires ont tué deux de ses frères et torturé son père, sans résultats. Ils en ont déduit qu’il était mort au maquis, alors qu’il était encore au Vietnam avec ses frères de combat.

 Les prisonniers français détenus par l’armée vietnamienne, sont par la suite remis aux autorités françaises, hormis les déserteurs passés à l’ennemi armes à la main. Ces derniers ont été faits citoyens vietnamiens, et ont été gardés afin d’éviter les représailles du côté français. La France a demandé aux autorités vietnamiennes qu’elle leur rende ces combattants, le Vietnam a refusé. Des observateurs de l’ONU ont été dépêchés pour obtenir leur transfert, mais les soi-disant prisonniers ont clarifié leur position vis-à-vis de la France, par une bordée d’insultes et un rejet franc et massif. Les délégués français sont repartis bredouilles, accompagnés des inspecteurs de l’ONU...

 Mohamed Lâssouani et ses camarades survivants, restent donc au Vietnâm, et participent ensuite à la construction de la République démocratique du Vietnam en qualité de membre du PC. Le général Giap, récemment disparu, avait reconnu ses qualités de soldat courageux et avait décelé en lui un esprit d’initiative remarquable. Il lui a confié personnellement de nombreuses missions spéciales. Giap était le chef des armées aux côté des modestes dans la guerre, et non à l’étranger. C’est pour ça qu’il était appelé par ses concitoyens : Bako, « notre grand-père » en vietnamien.

 

 « Comment je suis devenu communiste ? Eh bien tu es dans un pays, c’est comme si tout le monde était communiste, tu le deviens, en compagnie de ce peuple fort et déterminé… Il fallait libérer le pays de l’impérialisme français, c’est ça qui comptait ! », raconte-t-il.
Mohamed se souvient : « J’étais le plus jeune. Giap était très strict mais aussi très chaleureux avec moi, il venait tôt le matin pour savoir ce que nous apprenions avec les instructeurs. Il était attentionné mais très strict. Si tu te trompes, tu tues le peuple ! ».

Mohamed obtint 5 diplômes (technicien, tourneur, etc.) et fit les études qu’il n’avait jamais pu faire en Algérie colonisée. Son instructeur, devant l’avidité d’apprendre de Mohamed, le laissait travailler le dimanche et lui ouvrait l’atelier avec toutes les installations. De plus, une partie de leur solde était envoyée au sud Vietnam alors aux prises avec l’impérialisme américain.

Les supérieurs chargés de suivre les algériens restés au Vietnam, Abdelhafid Boussouf et Krim Belkaçem, venaient les rencontrer tous les 2 mois, apportant avec eux des nouvelles du front algérien. Mohamed et ses compagnons voulaient rentrer au pays combattre, mais leur exfiltration était très difficile. Et puis là il constituait pour l’ALN une armée de réserve extérieure, qui s’entraînait avec la bénédiction et le soutien matériel du Vietnam.
« Notre commissaire politique, Si Marouf, qui suivait nos entraînements au Vietnam, relayait nos envies de rentrer nous battre au pays auprès de nos supérieurs, se souvient Mohamed. Abdelhafid Boussouf et Krim Belkacem, nous rendaient régulièrement visite… Nous envoyions nos soldes par notre commissaire politique aux maquis algériens pour soutenir les camarades qui combattaient en Algérie.

 Giap a déclaré après la victoire : « Honorez le jeune Mohamed et ses 7 compagnons (tous morts aujourd’hui, Morsli, Chellami, Othmane...) et laissez dans le musée de la révolution vietnamienne assez de traces pour que, quand nous serons tous morts, ceux qui viendront chez nous sachent que des Algériens se sont levés à nos côté lors de notre révolution nationale, pour que notre pays vive libre et indépendant ! ». Il aimait évoquer Mohamed et ses algériens avec beaucoup de tendresse

 

 En 1963, il rentre en Algérie pour participer à l’édification du pays. L’Algérie de l’époque lui décerne la qualité de moudjahid et lui attribue un logement, un travail, etc. Cela en signe de solidarité et de profonde communauté de lutte entre les Algériens et les Vietnamiens. Mais aussi de reconnaissance de la portée anticolonialiste et anti-impérialiste mondiale de la lutte du peuple Vietnamien.

Par contre, quand Mohamed a demandé à l’administration française les documents attestant de sa présence dans l’armée française afin de constituer son dossier administratif, il lui a été répondu qu’il devait payer l’arme qu’il avait prise avec lui lors de sa désertion…

En 1964, son père retrouve sa trace sur un journal, et va à sa rencontre dans un café. Assis face à face, ils mirent près de 2h à se reconnaitre l’un l’autre. Mohamed était parti à l’âge de ses 18 ans, il en a près de 30… Mohamed quitte l’armée en 1965, peu après le coup d’Etat militaire de Boumediene (sa carte vietnamienne, qui interloqua les militaires, lui permit d’échapper aux répressions et aux fouilles policières et militaires). Installé à Sidi-Frej, avec Zaâmoum et Omar Chaâlal, il devient militant syndical dans les milieux modestes.

 

Il connut Kateb Yacine, qui voulait aller au Vietnam : « Il est venu me voir à Sidi Frej avec mon ami Omar, il a passé près de 3 mois avec moi, à discuter, raconter… c’est là que l’on a parlé des sandales de caoutchouc que tous les vietnamiens portaient, « de Ho Chi Minh au dernier petit garçon ! » Kateb écrivit sa célèbre pièce par la suite…

La même année, il rejoint le Parti Communiste Algérien et a continué à militer ensuite dans le PAGS. Tous les ans il recevait les vœux de la république vietnamienne, en héros qu’il est là-bas. Il coordonna dans les années 70, le travail des ouvriers "anciens du Vietnam", qui activaient dans des usines d’Alger.

Giap demandaient régulièrement des nouvelles de Mohamed et ses compagnons, rentrés au pays, et parfois délaissés ou ignorés dans leur pays, mais restés dans le cœur des vietnamiens et de leurs dirigeants.

Mohammed Lâssouani est élu membre du comité central du PAGS lors de son congrès de décembre 1990, avant le démantèlement de ce parti par Hachemi Cherif, Hadj Bakhtaoui et d’autres éléments visant sa destruction.

Paix et salut à notre grand-frère, héros et homme libre, qui a choisi sa voie et en gardait une joie et une tendresse qui montrait que quand on choisit son chemin, en conformité avec ses idées, on garde un esprit joyeux et heureux de vivre.

 À sa femme, sa famille et ses amis, un grand salut des camarades du valeureux combattant, et une pensée fraternelle et émue face à cet exemple de vie, qui continuera à nous inspirer.

Source: socialgerie.net

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