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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

«  Une «nouvelle société civile», version américaine, a miraculeusement émergé sous les lambris de l'ambassade américaine »,écrit Salem Ferdi, dans le quotidien d’Oran, rendant compte de la réception organisée par l’ambassade américaine d’Alger entre Hillary Clinton et des « représentants de la société civile ».

K. Selim consacre l’éditorial du même journal à cet « évènement »

 

Sociétés civiles et dépolitisation

 

 

Finalement, la visite de Mme Hillary Clinton aura servi, au moins, à nous édifier sur la notion de «société civile» telle que conçue par Washington. Disons-le d'emblée : nous n'avons aucun reproche à faire aux «happy few» sélectionnés par l'ambassade américaine pour représenter la société civile algérienne et nous n'avons aucun doute à exprimer, ni sur leur patriotisme, ni sur leur amour de l'Algérie.

Ce qui est intéressant, au-delà de ces respectables personnes, c'est le profil des personnes choisies. Il y a d'abord ce que l'on pourrait nommer la proximité culturelle, les personnes sélectionnées tranchant avec les Algériens francophones monolingues qui ont constitué pendant longtemps, pour d'autres chancelleries, l'incarnation même de la société civile algérienne. Ils ne sont pas non plus ces fameux représentants de la société civile «ornementale», variante amusante de «gouvernementale», qui continue d'être mise en valeur par les médias officiels.

Les services de l'ambassade américaine qui ont procédé à cette «élection» de la société civile montrent qu'ils ne suivent pas les ornements officiels et officieux désignant ce qui peut être qualifié de membre de la société civile ou non. Bref, comme on le présumait pour les services d'une superpuissance, ils sont bien informés sur la manière dont les choses fonctionnent. Et c'est parce qu'ils le sont et qu'ils affichent sans crainte leur préférence, que le profil qu'ils ont dégagé par eux-mêmes de la société civile est intéressant.

Les personnes choisies, souvent jeunes, sont des inconnues au chapitre du difficile militantisme politique et associatif qui, comme chacun ne l'ignore pas, se déroule dans un contexte d'adversité absolue quand on n'est pas «agréé» par le pouvoir. Un journaliste, militant du FFS, a posté dans Facebook avoir «été convié au discours de Hillary Clinton à l'ambassade des USA à Alger. J'ai vu des inconnus représenter la société civile algérienne !». Ils ne sont pas tout à fait inconnus, puisque l'impérial moteur de recherche Google réagit quand on met leurs noms. Et s'ils ne manquent pas de qualités professionnelles et sont dans les optiques de l'entrepreneuriat privé, c'est bien cette inexistence sur le terrain de la contestation politique qui est le plus frappant.

D'une certaine manière
et sans préjuger des convictions de ces personnes, c'est bien leur apparente «virginité» politique qui a présidé à leur choix. Et d'une certaine manière, l'ambassade des Etats-Unis surfe sur une réalité sociologiq
ue née de l'entreprise de dépolitisation menée depuis deux décennies par le pouvoir algérien. Ces «élus» de la société civile version Hillary Clinton sont aussi ceux qui ont été souhaités par le régime algérien : des gens «positifs» qui font des «choses» et ne posent pas de questions sur le système de gouvernance.

Beaucoup de ces profils ont émergé à la faveur des mouvements de contestation dans le monde et ont supplanté parfois ceux qui crapahutent depuis des décennies en goûtant de la répression contre les régimes autoritaires. Et, bien entendu, ces profils ont très souvent une approche politiquement naïve qui consiste à gommer totalement les lourdes données de la géopolitique. Les militants politiques et associatifs qui ont fait le terrain
et parfois les prisons se sont «socialisés» avec des fondamentaux de la géopolitique qu'ils intègrent dans leur combat contre les régimes autoritaires. Tout comme ils ne s'attendent pas à ce que le régime les regarde autrement que par les œillères policières, ils s
ont totalement rétifs à l'idée d'être élus «membres de la société civile» par les services de l'ambassade d'un pays si lourdement pesant en termes de géopolitique.

Mais, c'est un fait : un grand pays a le droit d'avoir sa propre idée de la société civile. Et sa marge d'action et d'appréciation ne peut être que très large dans des pays où les pouvoirs ont une phobie absolue de l'organisation autonome de la société. Des pays où l'on met constamment en garde contre les «ingérences étrangères», sans permettre aux sociétés de s'organiser, de s'exprimer librement et de forger des citoyens politisés et aguerris.

 

K. Selim, 27 février 2012. Le Quotidien d’Oran

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