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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 

"La peur, un mécanisme politique vieux comme le monde. "Maintenir les hommes dans la peur, c'est les maintenir sous un grand pouvoir", écrivait Machiavel."

 

Guerric Poncet

 

Par Guerric Poncet, 6 août 2013. Le Point.fr

 

 

 

DÉCRYPTAGE. Les récentes alertes mondiales sur l'imminence d'attentats terroristes massifs sont un cas d'école de l'utilisation de la peur en politique

 

Les révélations sur Prism, le programme de surveillance et d'espionnage généralisé des Etats-Unis, ont dérangé les huiles de Washington. Et pour cause : leur nation qui prône la démocratie et la liberté dans le monde s'essuie ouvertement les pieds sur le droit international et sur les libertés publiques. Et Barack Obama, Prix Nobel de la paix 2009, l'assume parfaitement. De quoi être un peu moins crédible dans les réunions du Conseil des droits de l'homme aux Nations unies... Pour redonner son panache à la bannière étoilée, il fallait trouver une solution, et vite.

On ne peut s'empêcher d'imaginer la réunion des décideurs américains, à la façon des Guignols de l'info : plusieurs "Monsieur Sylvestre" réunis dans une pièce surchauffée du Capitole ou de la Maison-Blanche. Et comme dans ce sketch, "la plus grande idée qu'on ait jamais eue, c'est la trouille". La peur, un mécanisme politique vieux comme le monde. "Maintenir les hommes dans la peur, c'est les maintenir sous un grand pouvoir", écrivait Machiavel. "Il n'y a plus qu'à le dire aux journalistes pour qu'ils fassent la promo, comme d'hab", moquent encore les Guignols dans leur sketch. C'est facile, mais on n'en est pas si loin. Revenons à notre réunion dans la salle surchauffée : c'est décidé, la Maison-Blanche laisse fuiter des informations au New York Times, qui les relaie. Promis, juré, craché, le chef d'al-Qaida a ordonné à un lieutenant de perpétrer un attentat géant début août.

 

 

 

"La peur est ce qui affaiblit le plus le jugement"

 

L'opération est une réussite. Force est de constater qu'à défaut d'avoir subi un attentat terroriste ces derniers jours, la Maison-Blanche a réussi à terroriser elle-même ses citoyens et ceux du monde entier. Et à glisser, en off, que ces informations vitales ont été recueillies grâce à Prism. Mais c'est bien sûr ! Quelle meilleure justification à l'existence de ce programme que sa capacité à déjouer une série d'attentats ? La publicité faite autour des fermetures d'ambassades est sans précédent du côté des États, qui ne communiquent que très rarement sur les mesures de sécurité qu'ils prennent dans leur réseau diplomatique. Elle l'est aussi du côté de la presse, qui a fait ces derniers jours abondamment honneur aux conclusions du cardinal de Retz : "De toutes les passions, la peur est celle qui affaiblit le plus le jugement."

Les citoyens, eux, acceptent plus ou moins la situation, car ils s'y habituent. Et décidément, tout a déjà été dit sur la peur, puisque là encore c'est une citation qui résume la situation : "Il existe une connivence tacite entre ceux qui font peur et ceux qui ont peur", écrivait Victor Hugo. N'allons toutefois pas trop vite en besogne. Les alertes des derniers jours étaient des soupçons. Un peu vagues. En fait, même si le monde occidental a suivi Barack Obama dans sa psychose, François Hollande et Angela Merkel en tête, personne n'a eu accès aux informations. Mais, promis, elles sont fiables ! Les plus précises et effrayantes depuis le 11 septembre 2001, promet-on à Washington. On se souviendra ici du grand jeu d'acteur du secrétaire d'État américain Colin Powell à l'ONU, lorsqu'il avait affirmé que Saddam Hussein avait des armes de destruction massive, et qu'il fallait croire son pays sur parole. C'était un bon gros mensonge, proféré dans le seul but d'obtenir une résolution pour légitimer la seconde guerre du Golfe.

 

 

Nos cadeaux aux terroristes

 

En attendant, le terrorisme a atteint son objectif : terroriser une société pour la forcer à changer. Car le but premier du terroriste n'est pas de faire des morts : c'est plutôt de terroriser les vivants. Et si l'on fait le décompte des libertés publiques détruites ou réduites au nom de la lutte contre le terrorisme, on a le vertige. Le plus symbolique, c'est bien sûr l'aéroport : rangés comme des moutons dans des files d'attente interminables, les braves voyageurs se déshabillent partiellement, puis totalement par des scanners high-tech qui montrent leurs formes génitales aux contrôleurs. Et ça ne dérange (presque) personne. Mais ce n'est que symbolique. Beaucoup plus graves sont les évolutions législatives des grandes démocraties, qui intègrent désormais toutes des exceptions au secret des correspondances, pourtant indispensable à la liberté d'opinion et d'expression. Durement acquis après les excès de Richelieu en France, ce principe qui régit notre Code des postes et télécommunications ne s'applique plus sur Internet : les agences de renseignements occidentales sont, tacitement (Europe) ou officiellement (États-Unis), autorisées à fouiller où bon leur semble.

Dans le monde physique, nous avons inventé Vigipirate. Sa mesure la plus visible est la mise en place de patrouilles militaires dans les lieux fréquentés (gares, aéroports, etc.). Au début, on s'émouvait de voir des mitraillettes dans la rue, surtout qu'on ne comprenait pas comment elles arrêteraient le souffle d'une bombe, mais c'est vite passé. La population s'est habituée à vivre dans cet état permanent de trouille, qui semble tout de même rarement justifié. Depuis 1996 et la mise en place de la version modernisée de Vigipirate, prévue pour durer quelques mois, aucun gouvernement de droite ou de gauche n'a osé lever cet état d'exception à la Constitution française. Une belle illustration du consensus qui règne sur l'Hexagone en matière de politique de sécurité, pour ceux qui douteraient encore que Manuel Valls est dans la continuité du sarkozysme.

 

 

"J'ai rien à cacher", ça va changer

 

Toutefois, une grande partie de la population n'a pas conscience de ces changements, ou se dit qu'elle "n'a rien à cacher". Le vrai retour de bâton aura lieu quand les démocraties voudront appliquer les principes virtuels au monde réel, et non plus l'inverse. C'est-à-dire lorsqu'on ouvrira systématiquement tous les courriers postaux pour dénicher, peut-être, une lettre parmi des millions, qui évoquerait un éventuel attentat. Ou lorsqu'on fermera des autoroutes parce que, parfois, les terroristes les empruntent. Le problème est que ce jour-là, ce sera trop tard.

"La peur est un instrument [...] créé et façonné par des responsables (ou des activistes) qui espèrent en tirer un bénéfice politique, soit parce qu'elle peut les aider à atteindre un objectif politique déterminé, soit parce qu'elle reflète ou donne du poids à leurs croyances morales ou politiques, quand ce n'est pas pour ces deux raisons réunies." Corey Robin, La peur, histoire d'une idée politique (donné une année comme ouvrage de référence pour le concours d'entrée en Institut d'études politiques).

 

Le Point.fr

 

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