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Publié par Saoudi Abdelaziz

 

 Ma photo   DR 

Le récit de l’écrivain Messaoud Benyoucef

Le 05 juillet 1962, la ville d’Oran s’apprêtait à célébrer la proclamation officielle de l’indépendance. Je sortis de chez moi vers onze heures, rue Saint-André, dans le haut du quartier de Saint-Antoine, attenant à la Ville-Nouvelle et, pour cela, déserté par ses habitants européens. Je m’apprêtais à « descendre » en ville -comme on disait, fort justement d’ailleurs car la ville européenne s’étend au pied du plateau sur lequel se niche Oran.

Jusqu’à ces derniers mois, nous vivions ma tante, mon cousin et moi dans un immeuble du Derb -le quartier juif- dans lequel ma tante était concierge. Un matin, de bonne heure, mon cousin, docker de son état, fut attaqué à l’arme blanche par quatre individus qui s’avérèrent être des riverains de notre rue. C’est ainsi que nous avions appris qu’il existait une OAS juive. Mon solide cousin survivra aux coups de couteau mais, le soir même, nous déménagions à Saint-Antoine dans un autre immeuble du même propriétaire. Nous étions la seule famille arabe de cette rue. L’immeuble jouxtait un cinéma (le Magic) qui ne passait que des films égyptiens ; les habitués de cette salle étant tous des Arabes, de jeunes riverains européens tentèrent d’y mettre le feu après avoir enfermé les spectateurs dans le cinéma, en fermant les issues. Le jeune employé arabe du cinéma (Mohamed Douma, dont la rue du cinéma porte aujourd’hui le nom) ouvrit les portes et donna l’alerte. Il fut abattu sur place, d’une balle dans la tête par les jeunes ultras du quartier. Nous partîmes le jour même en catastrophe pour le haut du quartier, vers la rue Saint-André où ma tante trouva une pièce à louer.

Le 05 juillet. Avant d’emprunter le boulevard Mascara, je jetai un regard sur le commissariat de police du 4ème arrondissement, sis place de la Liberté. J’eus une pensée pour son chef, le commissaire Jurandon, récemment assassiné par l’OAS. Nous, je veux dire la population arabe de la Ville-Nouvelle et de Saint-Antoine-le-haut, l’avions protégé comme nous l’avons pu. La nuit, nous organisions la surveillance du commissariat depuis les terrasses qui entouraient la place. À la moindre alerte, nous nous tenions prêts à bombarder de pierres et de bouteilles les voitures des commandos OAS qui tentaient, presque chaque nuit, d’investir le commissariat et de tuer Jurandon. Nous les avons ainsi mis en déroute plusieurs fois. Le jour, il n’y avait rien à craindre pour le commissaire qui était chez lui en Ville-Nouvelle ; tout le monde connaissait l’homme européen qui ne sortait jamais sans sa pipe, signe de reconnaissance : un frère qu’il fallait protéger. Jurandon ne commit qu’une faute de vigilance et elle lui fut fatale : il se rendit dans le quartier européen mitoyen de Saint-Antoine, Boulanger-Magnan, pour y retirer un courrier au bureau de poste. C’est le receveur qui l’avait appelé au téléphone. Jurandon devait avoir une confiance totale en cet homme puisqu’il ne soupçonna pas le traquenard : les tueurs de l’OAS l’attendaient là. Ce fut un jour noir pour nous, un jour de deuil.

Les deux dernières années de la guerre avaient été particulièrement terribles pour la Ville-Nouvelle que les Européens appelaient le Village-Nègre. Il ne s’agissait nullement d’habitations de torchis ou d’un bidonville, moins encore d’une médina traditionnelle mais bien de maisons en ciment et en moellons, avec des rues spacieuses et des places bien tenues, des commerces et des cafés en nombre, bref un ensemble urbain qui ne détonnait aucunement avec son environnement architectural immédiat. Mais les Européens ne voulaient rien savoir : c’était un quartier pour les Arabes, donc un village nègre. C’est le général Clauzel qui avait ordonné la construction de cette « ville » afin qu’elle serve de refuge aux tribus arabes qui refusaient de suivre l’émir Abdelkader dans son combat contre l’envahisseur français. La Ville-Nouvelle fut érigée hors les murs d’Oran, juste sous les remparts des casernes militaires qui la ceinturaient. J’eus une pensée en forme de sourire ironique. Le général Clauzel avait droit à une rue portant son nom en Ville-Nouvelle. C’était bien le moins. Sauf que les Arabes l’appelaient la « vilaine rue », non pas à cause de l’officier dont la plupart des gens ignoraient tout mais à cause des lupanars qui avaient élu domicile dans cette artère. Sic transit gloria Clauzeli.

Avec l’extension d’Oran, la Ville-Nouvelle se trouva prise dans le tissu urbain, entourée de casernes et de quartiers européens, coupée des quartiers arabes, tous relégués en périphérie. Le professeur Claude Liauzu a pu écrire que la ville d’Oran était un exemple de ségrégation raciale de l’espace urbain : la mixité des populations n’y existait pratiquement pas [2]. De fait, Oran était une ville européenne, architecturalement et démographiquement : les Européens, en majorité d’origine espagnole, y étaient plus nombreux que les Arabes. À ces spécificités, Oran en ajoutera une autre : l’engagement d’une partie des habitants juifs dans l’OAS ; ils en formeront un détachement connu sous le nom de Hagana. (C. Liauzu la nomme Hagana Mongen) [3]. La Hagana aura à son actif, entre autres hauts faits de gloire, l’attaque de la prison civile (35 détenus tués) et celle des hôpitaux [4] durant laquelle des malades arabes étaient achevés d’une balle dans la tête sur leur lit.

Dès l’automne 61, la Ville-Nouvelle, quotidiennement mitraillée par les snipers de l’OAS du quartier voisin dit Le plateau Saint-Michel, pilonnée au mortier, vécut l’enfer. Complètement encerclée, la Ville-Nouvelle allait supporter un véritable siège. Souvent, le tabac manquait ; l’approvisionnement en produits alimentaires courants était aléatoire. Le summum de la cruauté et de l’horreur fut atteint un après-midi du mois de ramadan (28 février 1962). Ce fut une première dans cette guerre : deux voitures piégées avec des obus de 105 mm explosèrent en pleine esplanade centrale (Tahtaha) où il y avait toujours foule. Un carnage. Corps déchiquetés à un point tel qu’il était impossible de tous les dénombrer. Les cadavres que l’on put reconstituer étaient au nombre de 75. La technique étant celle employée par les groupes terroristes sionistes qui agissaient en Palestine, à l’époque du mandat britannique, on l’attribua à la Hagana. La population criait vengeance ; les gens du FLN et l’armée française eurent beaucoup de mal à empêcher la foule de se lancer à l’assaut du Plateau Saint-Michel d’où les tueurs de l’OAS nous canardaient quotidiennement.

Si j’étais passé dix minutes plus tôt par l’esplanade -qui se trouvait sur mon itinéraire habituel-, la vie du petit instituteur remplaçant que j’étais se serait arrêtée là, à dix-huit ans. Je venais, en effet, d’achever mes études secondaires et il me fallait travailler pour aider ma tante. Ayant appris que l’académie recrutait des intérimaires pour l’enseignement élémentaire, je me portai candidat. Je reçus très vite une réponse sous forme d’affectation sur un poste d’instituteur intérimaire "en remplacement de M. Schmitt, pour l’année scolaire 1961-62". Une image habite depuis lors ma mémoire : les lambeaux de chair humaine accrochés aux fils électriques tels de gros oiseaux perchés là.

Le 05 juillet. Je dévalai le boulevard de Mascara et pris le boulevard Joffre en pensant à la belle journée que j’avais passée le 3 juillet. Cet après-midi-là, avec mon ami Mimoun -un fou de cinéma-, nous sommes « descendus » dans la ville européenne. Nous avons « fait » toute la rue d’Arzew -les Champs Elysées d’Oran, toutes proportions gardées !- et nous nous sommes arrêtés au cinéma « Lynx » -le plus grand écran de la ville, disait la réclame- qui passait un film avec Elvis Presley (je crois que c’était Girls ! Girls ! Girls !). Les deux jeunes ouvreuses semblaient perplexes, sinon inquiètes : deux Arabes en ville européenne ! Nous leur avons souri, elles nous ont souri et souhaité bon spectacle. Je crois que nous n’étions pas plus de cinq spectateurs.

Le soir, la Ville-Nouvelle avait organisé un concert de musique sur la place Sidi-Blal. Ce fut un moment de très grande émotion quand l’enfant chéri du quartier, le musicien-chanteur Blaoui Houari, entonna une chanson inédite à la mémoire de cet autre fils de la Ville-Nouvelle, Ahmed Zabana, premier guillotiné de cette guerre, dont l’exécution, le 19 juin 1956, sous le proconsulat de Robert Lacoste, le M(S)inistre Résident (et néanmoins militant SFIO guillotineur) sera aux origines de la bataille d’Alger.

Le 05 juillet. À la bifurcation du cinéma Le Paris, je pris le boulevard du 2ème Régiment de Zouaves -le 2ème Zouaves- au lieu de continuer à descendre le boulevard Joffre en direction de la Place d’Armes où se tenait un meeting. De jeunes scouts remontaient le boulevard Joffre en chantant. Je traversai le rond-point Karguentah, longeai la Maison du Colon et arrivai à la place Jeanne d’Arc où un meeting devait selon toute vraisemblance se tenir. En effet, la place grouillait de femmes voilées de blanc et d’enfants revêtus d’habits de fête. Les petits scouts arrivaient.

La place Jeanne d’Arc est un square adossé à la basilique du Sacré-Coeur, une cathédrale de style romano-byzantin, érigée au début du XX° siècle. La basilique ouvre, par de larges escaliers, sur un parvis où trône la statue équestre dorée d’une Jeanne d’Arc prête à en découdre, sans doute. La place est bordée, au nord, par le boulevard du 2ème Zouaves ; à l’ouest, par la rue Jeanne d’Arc qui borde les bâtiments et les jardins de l’évêché ; à l’est, par la rue des Lois, parallèle à la première, où stationnent les autocars Amoros, son seul titre de gloire. L’évêché et son jardin sont écrasés par l’imposante Maison du Colon qui surplombe la place Jeanne d’Arc. C’est un bâtiment présomptueux, tournant le dos au square, avec des frises imitant les mosaïques romaines et dévolues à la gloire des colons romains et européens, saisis dans une continuité qui voulait tout dire.

Je décidai d’observer une halte. Je me tenais face à la basilique, au bord de la place, donnant le dos au 2ème Zouaves et baignant dans une sorte d’état séraphique, accueillant au monde et à la vie : j’avais vécu tout le siège de la Ville-Nouvelle ; j’avais échappé cent fois à la mort ; je me disais à cet instant précis que j’étais un miraculé ; ce qui, chez nous, se dit autrement : j’avais eu la baraka.

Il était à peu près midi. Les premières détonations, je les situai du côté du boulevard Joffre. La place devint subitement silencieuse. Tout le monde dressa l’oreille. Alors, se produisit la deuxième vague de détonations, terriblement proches, au point qu’elles semblaient éclater dans mes oreilles. La panique foudroyante transforma le square en tohu-bohu : nombreux étaient ceux qui s’étaient jetés à terre, la majorité fuyait, remontant les deux rues parallèles ; cris, hurlements de femmes et d’enfants ; souliers et voiles abandonnés. À la première rafale, je m’étais élancé en avant ; une femme voilée tomba, me percuta, me fit perdre l’équilibre. Avait-elle été touchée ? J’essuyai mon visage car quelque chose de chaud l’avait éclaboussé. Peut-être est-ce cela qui me sauva ? Le fait est que je repris immédiatement mes esprits et me réfugiai derrière un arbre où s’était déjà planqué un ATO (policier auxiliaire) qui tirait avec son pistolet en direction de la Maison du Colon. Le policier hurlait : « Ne reste pas près de moi ! » J’ai regardé autour de moi : les fenêtres des appartements du 2ème Zouaves et celles de la rue des Lois étaient fermées. Les tirs ne pouvaient provenir que de la Maison du Colon, me dis-je. Alors, je pris mon élan et traversai d’un bond la rue Jeanne d’Arc ; là, protégé par le mur de l’évêché, je me mis à courir comme un dératé : rue Jeanne d’Arc, square Garbé, rue Beauprêtre, boulevard et place Sébastopol, enfin. J’étais arrivé à la porte d’entrée de la Ville-Nouvelle ; je ralentis l’allure pour reprendre mon souffle. Je vis un groupe de quatre jeunes gens arriver derrière moi en courant, fuyant la place Jeanne d’Arc, et un homme âgé, un Européen bedonnant, qui descendait le boulevard Sébastopol. Il ne semblait ni inquiet ni pressé de se mettre à l’abri alors que la fusillade continuait en contrebas. Le groupe lui asséna quelques coups de poing qui le mirent à terre et poursuivit sa course. Au moment où l’homme se relevait péniblement, une voiture qui descendait le boulevard Fulton à tombeau ouvert, visiblement prise de panique, le percuta de plein fouet. La voiture ne s’arrêta pas.

Sur l’esplanade centrale de la Ville-Nouvelle - Tahtaha-, je vis un attroupement : un jeune couple d’Européens au milieu d’un cercle formé de jeunes excités, menaçants, l’insulte à la bouche. Un homme que je connaissais bien, un ancien de la CGT et du parti communiste expulsé de mon village natal et interdit de séjour depuis, faisait face, seul, au groupe vociférant. Calmement : « Soyez raisonnables ! Ces gens étaient parmi nous ; ils ne peuvent pas avoir fait de mal. » Tout autour, des vieux approuvaient silencieusement. Mais personne n’osait prendre la parole. Le couple fut amené par les jeunes, on ne sait où.

Au début de l’après-midi, un détachement de l’ALN -dont les unités étaient cantonnées à Pont-Albin, à quelques cinq km à l’ouest de la ville-, descendait la rue de Tlemcen, qui borde Saint-Antoine. Les djounouds rasaient les murs, marchant à distance les uns des autres. À hauteur du cinéma Rex, il y eut des coups de feu qui semblaient provenir du côté du Derb, le quartier juif. Les détonations continuèrent un moment, se déplacèrent vers le centre-ville puis cessèrent. Il était à peu près quatorze heures. Le calme était revenu sur la ville.

Vers seize heures, j’allai aux nouvelles au café de mon autre cousin, place Sidi-Blal. Là, avaient l’habitude de se retrouver de vieux militants politiques, gens d’expérience, instruits et pondérés. Selon eux, les tirs de la place Jeanne d’Arc provenaient de la Maison du Colon ainsi que de la cathédrale et étaient le fait de commandos OAS irrédentistes. Si les tirs provenant de la Maison du Colon étaient une certitude pour moi, j’avoue que je trouvai extravagant de penser que la cathédrale ait pu cacher des tireurs. J’attribuai ces exagérations au fait que l’évêque d’Oran, Mgr Lacaste, -autre spécificité de la ville-, témoignait d’un tropisme pro-OAS notoire, à rebours de la hiérarchie de l’Église d’Algérie qui eut une position nettement plus honorable.

Des nouvelles parvenaient de l’hôpital, très proche de là ; on parlait, à la fin de la journée, de dizaines de morts arabes. (Il faudra attendre le lendemain et les jours qui suivirent pour avoir des détails sur les victimes. L’Écho d’Oran et l’Écho du soir, les deux quotidiens de Pierre Laffont, publieront les listes des morts et des blessés : 75 Arabes tués, dont 19 femmes et 10 enfants, et 25 Européens. Il s’agissait des victimes recensées à la morgue de l’hôpital.) En réalité, les victimes européennes furent plus nombreuses.

Vers dix-sept heures, parvint la nouvelle qui nous laissa pantois : il y aurait eu un véritable massacre d’Européens au quartier du Petit-Lac. Situé à l’extrême sud-est de la ville, près de la route qui mène à l’aéroport ainsi qu’au port, face au bidonville de Sanchidrian, le Petit-Lac jouxtait une décharge municipale. Là, ainsi que sur toute l’enfilade de quartiers arabes (Lamur-Victor-Hugo-Petit-Lac), régnaient les « marsiens » du groupe de ’Attou. J’enseignais durant cette année dans une école située à la limite du quartier arabe de Lamur et à celle du quartier européen de Saint-Hubert. Je peux témoigner de la réalité de la peur qu’inspiraient à la population de ces quartiers, ces jeunes chefaillons qui défouraillaient pour un oui ou pour un non, et dont certains d’entre eux étaient mus à l’évidence par des ressorts autres que patriotiques. La rumeur attribuait à la bande à ’Attou les massacres qui se seraient produits au Petit-Lac. On disait qu’ils sillonnaient la ville, enlevaient des Européens et les menaient au Petit-Lac pour les y massacrer. On dit également qu’ils dressèrent des barrages sur la route du port et y capturèrent des Européens qu’ils exécutèrent.

Que les hommes de ’Attou aient opéré des raids dans le centre-ville, est hautement probable. Mais pourquoi auraient-ils emmené leurs victimes jusqu’au Petit-Lac, très loin de là, pour les y exécuter ? Cela n’a pas de sens. Qu’est-ce qui les aurait empêchés de les tuer sur place ? À moins de supposer que les hommes de ’Attou fussent en possession de listes nominatives d’activistes de l’OAS et qu’ils aient procédé à leur arrestation puis les aient emmenés au Petit-Lac, leur quartier général. Je sais, par exemple, que dans mon école, un collègue européen fournissait des noms d’activistes OAS à l’une de nos collègues arabes, Rahmouna de son prénom -nous étions quatre Arabes sur un effectif de 24 enseignants- qui était en cheville avec le réseau de ’Attou, car elle habitait Victor-Hugo.

S’agissant maintenant des barrages sur la route de l’aéroport (et du port), il faut rappeler que quelque temps auparavant, des commandos OAS déguisés en militaires du contingent, avaient investi le bidonville de Sanchidrian (très proche du Petit-Lac). Les habitants accueillirent les « soldats » sans méfiance car l’armée française était devenue une alliée objective dans la lutte contre l’OAS. Les commandos séparèrent les hommes du reste des habitants et les fusillèrent devant leurs femmes et leurs enfants. Des dizaines de morts. Que des habitants de Sanchidrian et du Petit-Lac aient dressé des barrages sur la route de l’aéroport, enlevé des Européens et les aient tués ou emmenés au QG de ’Attou est tout-à-fait plausible.

À combien se dénombrent les victimes européennes ? Des chiffres hyperboliques ont été avancés : plusieurs milliers, dit-on. D’un point de vue simplement matériel, c’est strictement impossible : les djounouds du capitaine Bakhti Nemiche ont investi le Petit-Lac vers dix-sept heures. Dans le même moment, les militaires français se déployaient dans la ville sur ordre du général Katz, en accord avec le capitaine Bakhti Nemiche. En cinq heures de temps (de midi à dix-sept heures), une bande de quelques dizaines de personnes aurait donc pu exterminer cinq mille personnes (comme cela a été avancé) ? Soyons sérieux. La tragédie de cette journée de fête qui s’est muée en tuerie est assez éprouvante dans son horreur pour qu’il soit nécessaire d’en rajouter et d’attiser encore et toujours les haines, en faisant fi de la simple vérité des faits. Aujourd’hui, cinquante ans après ces tragiques événements, et après que de nombreuses bouches se sont ouvertes, il est raisonnable de situer le chiffre des Européens tués et ensevelis au Petit-Lac autour de 150.

Dans tous les reportages et récits que j’aurai l’occasion de lire sur ce drame, personne ne revient sur le chiffre des victimes arabes mais tout le monde est obnubilé par le seul chiffre des victimes européennes. Pourtant c’est le très influent Écho d’Oran, l’un des plus puissants porte-voix de la colonisation, le plus fort tirage d’Algérie comme disait sa réclame, qui l’a établi : 75 morts arabes. Des femmes, des enfants, des hommes, sortis la joie au cœur pour fêter la fin du calvaire de la ville, tués. Qui donc les a assassinés ? À cette question, particulièrement gênante, la réponse est systématiquement celle-ci : les Arabes ont été victimes de règlements de comptes, de l’anarchie régnant entre groupes armés incontrôlés. Mais les femmes ? Les enfants endimanchés ? Qui sont tous morts dans la ville européenne qui plus est ? Pourquoi ces groupes armés seraient-ils descendus régler des comptes en pleine ville européenne ? Il y a une égale mesure de cynisme, de malhonnêteté intellectuelle et de racisme dans ce type de réponse. En vérité, il n’y avait ni anarchie ni règlement de comptes entre des fidaïs. La ZAO -zone autonome d’Oran- était, quoi qu’on en ait dit ici ou là dans des raccourcis et des clichés suspects, relativement bien tenue et ses deux chefs, Abdelbaki Bachir-Bouyadjra et Abdelhamid Benguesmia-Chadli, jouissaient du respect général, quoique la vérité de cet état de fait soit à rechercher dans l’extraordinaire sens de la discipline et des responsabilités dont fit preuve le bon peuple. (Un jour, le lieutenant de l’escorte de gendarmes mobiles qui accompagnait les enseignants européens de notre école et avec lequel j’avais sympathisé, m’a dit que si les Français d’ici n’avaient pas réussi à s’entendre avec des gens comme nous, tant pis pour eux. Ce fut un très bel hommage rendu au peuple d’Oran.)

D’autre part, une curieuse assertion est constamment martelée par cette même littérature : « les commandos de l’OAS avaient quitté la ville avant le 1er juillet ». Cette affirmation fonctionne comme une vérité d’évidence qui n’aurait plus à fournir ses titres de créance. Ce faisant, elle empêche -c’est sa fonction cachée- de se poser une simple question de bon sens : qui aurait pu vérifier que les tueurs de l’OAS avaient quitté la ville ? Encore aurait-il fallu les connaître, les dénombrer et avoir présidé à leur départ. Voici un témoignage personnel qui suffit à mettre à mal cette « vérité d’évidence ».

En août 1963, j’entrepris un périple touristique en France, en Espagne et au Maroc. À Alicante, nous fîmes, mon compagnon de voyage et moi, une virée dans une boîte de nuit dont l’enseigne nous avait attirés car c’était la même que celle d’une homologue célèbre d’Oran (située sous le Café-Riche et proriété, d’ailleurs, de l’un des chefs de l’OAS locale, El Grigui, le Grec, Athanase Georgopoulos), le « Whisky à gogo ». Nous nous apprêtions à prendre l’escalier de la cave en devisant quand un homme, jeune, qui se tenait près du guichet, nous apostropha. « Vous êtes Français ? -Algériens. -D’où vous êtes ? - d’Oran. - Originaires d’Oran même ? - Moi, je suis originaire de Rio-Salado et lui (mon copain) d’Aïn-Témouchent. -Tape cinq ! Moi je suis de ’Aïn-El-Arba (un village à 60 km d’Oran et à 24 km du mien, dans la riche plaine de la Mlata). » La conversation se poursuivit et on en vint à parler du... 05 juillet 1962. « J’ai été arrêté par les gens du FLN et amené au Petit-Lac. Je crois qu’ils étaient bien renseignés sur moi, j’étais dans les commandos de l’OAS. Puis sont arrivés les gens de l’ALN. Un des soldats qui me fixait avec insistance est venu vers moi : "Tu me reconnais pas ?" C’était un ancien ouvrier de notre ferme. Il m’a fait libérer immédiatement. Sinon, j’allais passer à la casserole. Bon... C’est l’heure où les copains de l’OAS vont venir ; on est tous condamnés et recherchés, on peut pas rentrer en France... Ils vont boire et ils vont devenir dangereux pour les Arabes... Avant-hier soir, ils ont tué deux Marocains qui passaient par là... Finissez vos verres et dépêchez-vous de partir. »

C’est lui qui a payé à boire et il nous a remboursé l’entrée. La baraka était encore avec moi ce soir-là et elle avait pris les traits d’un ex-ouvrier agricole qui a sauvé la vie au fils de son ex-patron. Ce dernier a remboursé sa dette en sauvant deux jeunes Arabes. Sinon, j’aurais fini ma courte existence -20 ans- dans une boîte de nuit d’Alicante.

Trente ans plus tard, je lus l’ouvrage du général Katz, commandant la place d’Oran à l’époque des faits. Je fus stupéfait d’y lire que les tirs sur la place Jeanne d’Arc provenaient de la Maison du Colon et de la cathédrale. Ce qui corroborait les paroles des vieux du café de la place Sidi-Blal prononcées le soir de ce Cinq juillet de sinistre mémoire et que je ne voulais pas croire. Le général y accuse d’ailleurs l’évêque d’Oran d’avoir à plusieurs reprises caché des commandos de l’OAS traqués par les gendarmes mobiles. 

Le 05 juillet à la nuit tombée, je suis sûr que tout les Oranais -ou peu s’en fallait- partageaient mon sentiment mitigé : la honte pour les massacres commis sur des Européens ; la colère contre ceux qui avaient réussi à transformer un jour de fête en jour de deuil et qui ne pouvaient être que ceux que révulsait le spectacle qu’offrait Oran du 1er au 5 juillet : des Arabes se promenant paisiblement en ville européenne ; des Européens se promenant en Ville-Nouvelle et y faisant leur marché.

C’était cela l’enjeu réel de cette journée : empêcher la cohabitation des Arabes et des Européens car si cela devait se produire, à quoi auraient servi ces mois de folie sanguinaire ? Le lendemain, je quittai la ville pour aller offrir mes services aux élèves d’un douar reculé.

Source: le blog de Messaoud Benyoucef : braniya.blogspot

 

"Je m’appelle Claire Benkimoun. J’ai 84 ans". 

Témoignage recueillis le 5 juillet 2012

J’habitais à Oran, au 23 boulevard Joffre [aujourd’hui boulevard Maata Mohamed El Habib. Il constituait la limite orientale du quartier juif], près de la Place d’Armes [place du 1er Novembre 1954] et de la mairie. J’étais à Oran le 5 juillet 1962 et je peux témoigner sur des faits qui se sont produits dans mon quartier et sous mes yeux.

Nous sommes une famille qui habitait Oran depuis de très nombreuses années avant la conquête de l’Algérie par la France. Je possède des papiers indiquant que le grand-père de mon mari avait demandé la nationalité française sous Napoléon III.

Au cours de la guerre d’Algérie, le frère aîné de mon mari, Simon Benkimoun, a été assassiné le 8 décembre 1961 par un tueur de l’OAS, qui n’a pas pu être identifié. Nous avons su par certaines personnes que quelqu’un qui habitait le quartier soupçonnait mon mari d’aider le FLN avec son frère Simon, alors que mon mari ne s’est jamais mêlé de politique de quelque côté que ce soit.

La situation était devenue plus difficile, avec de plus en plus d’attentats, d’assassinats... Nous avons vu tuer sous nos yeux aussi bien des musulmans que des Français, qui marchaient dans la rue. J’ai pensé qu’il était plus prudent que mes enfants soient à l’abri en métropole. Mes parents les ont emmenés à Paris le 8 février 1962. Je suis donc restée à Oran avec mon mari, qui était fonctionnaire aux impôts.

À partir de mars 1962, la plupart des résidents de l’immeuble où nous habitions, comme dans tout le quartier, avaient quitté Oran. Dans notre immeuble, sur onze logements, ne restaient plus que le gardien, un locataire et nous. Malgré les attentats, la vie semblait plus calme. Nous sortions avec des cousins encore présents à Oran, nous allions à la plage et nous n’avons jamais été inquiétés.

Le 1er juillet 1962 a été organisé un référendum sur l’indépendance de l’Algérie. Nous avons été voter rue Léoben [rue Houari Lakhdar]. Les bureaux de vote étaient situés dans les bains maures [hammam], l’un pour les hommes, l’autre pour les femmes. L’indépendance a été proclamée le 3 juillet.

Le 5 juillet, mon mari était allé travailler comme d’habitude. Vers 10 heures, j’ai entendu du bruit dans la rue. Je suis allée au balcon et j’ai vu un défilé de personnes qui fêtaient l’indépendance, qui chantaient, qui dansaient. Il y avait des enfants, des femmes. C’était la fête. J’avais l’impression d’être au carnaval de Rio.

Sur le balcon de l’immeuble mitoyen se tenait le fils d’une cousine, Paul Benichou. Nous plaisantions et je lui ai dit : "Paulo, en France, ils doivent se demander ce qui se passe et nous nous sommes tranquilles au balcon à regarder le défilé..." C’est là que j’ai regretté de ne pas avoir une pellicule dans la caméra pour filmer la manifestation et pouvoir la montrer.

Mon mari est rentré plus tôt que d’habitude et m’a dit : "Cet après-midi, nous avons congé." Il était passé à la poste centrale où nous avions une boîte postale car le courrier n’était plus distribué.

Nous avons continué à voir le défilé ensemble. Tout le boulevard Joffre était noir de monde. Ce boulevard conduisait directement à la Place d’Armes [où un rassemblement avait lieu pour hisser le drapeau de la nouvelle Algérie sur la mairie]. C’était l’itinéraire naturel venant de la partie musulmane de la ville qui était appelée le "Village nègre" [aujourd’hui " Ville nouvelle ", c’était le quartier d’Oran à majorité musulmane, situé au sud de la ville].

Léon Tabet, un de nos cousins qui vivait avec sa mère qui avait 98 ans, est passé nous voir, car leur courrier arrivait à notre boîte postale. Nous étions en train de parler lorsque nous avons entendu des coups de feu. Nous avons vite fermé les persiennes de la pièce où nous nous trouvions et c’est à travers elles que nous avons suivi ce qui se passait dans la rue.

C’était la débandade. Les femmes qui criaient, les hommes qui couraient, on tirait les enfants par la main. Il y en a même qui ont abandonné leurs chaussures. Les coups de feu sont partis des terrasses des immeubles avoisinants. Les immeubles du quartier n’avaient pas de toit mais des grandes terrasses, où il y avait des lavoirs.

Mon mari m’a dit : "Je vais aller chercher la radio dans la chambre pour écouter s’ils donnent des informations sur ce qui se passe." Cette pièce donnait elle aussi sur le boulevard. Au moment où il ressortait de la chambre, il y a eu une rafale de mitraillette qui a été tirée sur lui et il a eu juste le temps de s’abriter dans le couloir. Après coup, nous nous sommes rendu compte qu’il y avait au moins quatre ou cinq impacts de balles sur toute la hauteur de la fenêtre. Les vitres et la crémone était cassée. Une balle est allée se ficher en bas dans le lit. Une autre est allée dans une autre chambre de l’autre côté du couloir. Une autre a ricoché sur le mur et a frappé l’armoire. C’étaient des trajectoires qui ne pouvaient provenir de tirs à partir de la rue, mais uniquement du toit de l’immeuble en face du nôtre. Toutes les personnes qui ont vu les impacts de balle nous ont confirmé ce point. Mon mari avait fait la seconde guerre mondiale et avait des connaissances sur les armes.

À travers les persiennes, nous avons vu une voiture cernée par la foule, qui a fait descendre l’homme qui la conduisait. Il était accompagné d’un enfant qui est resté dans la voiture. A ce moment un policier ou soldat de l’ALN [Armée de libération nationale] est arrivé en courant. Il a sorti son pistolet et a tenu en joue les manifestants. Il a fait remonter le monsieur dans sa voiture qui a pu repartir.

Notre gardien et sa femme, dont l’appartement donnait de l’autre côté, sur une petite rue parallèle au boulevard, nous ont proposé de nous mettre à l’abri chez eux. Notre gardien, qui était un Espagnol antifranquiste émigré en Algérie et membre du Parti socialiste, possédait un laissez-passer du FLN et un autre de l’OAS... Il nous a dit qu’avec lui, nous serions en sécurité. C’est lui qui nous a raconté que le gardien de l’immeuble d’en face, membre de l’OAS, lui avait demandé des renseignements sur mon mari et qu’il le suivait pendant un moment quand mon mari allait à son travail. Notre gardien lui a dit : "Cet homme ne se mêle pas de politique. Je réponds de lui." Nous n’avions pas de certitude, mais le tir qui visait mon mari est parti du toit de l’immeuble dont ce membre de l’OAS était le gardien...

Notre cousin Léon nous avait quittés pour rentrer chez lui et retrouver sa mère. Il était descendu dès les premiers coups de feu. Le soir, en se parlant avec des voisins d’un balcon à l’autre, j’ai été prévenue qu’il n’était pas rentré à son domicile. Le lendemain, il n’avait toujours pas donné signe de vie. La ville était partagée en deux secteurs, l’un où nous habitions qui était sous l’autorité de la police du FLN et l’autre à majorité européenne placé sous la protection des gardes mobiles français. Il paraît qu’il n’y avait plus qu’une centaine de policiers du FLN pour assurer la sécurité dans notre quartier.

Mon mari a continué d’aller travailler régulièrement. Les trois membres de notre famille qui vivaient dans l’autre secteur de la ville, n’ont pas voulu que je reste seule dans notre logement et nous sommes allés les rejoindre dès le 6 juillet dans leur appartement, car leur quartier semblait plus sûr. Tous les matins, cependant, mon mari m’accompagnait jusqu’à notre appartement du boulevard Joffre où je préparais notre futur déménagement.

Le lendemain de la disparition de notre cousin, nous nous sommes rendus, avec les autres membres de notre famille, au commissariat central pour essayer d’avoir des informations. Nous avons été très correctement reçus. D’ailleurs le commissaire que nous avons vu était déjà dans la police avant l’indépendance. Mais, il n’y avait aucune nouvelle de notre cousin Léon.

Nous nous sommes ensuite rendus au lycée Ardaillon, qui était occupé par l’ALN. Là, on nous a indiqué qu’on ferait des recherches. Nous avons appelé les hôpitaux sans plus de succès. Nous avons appris que des personnes avaient été assassinées notamment boulevard Gallieni [boulevard de la Soummam], mais je n’avais rien vu de là où nous étions.

Nous avons su qu’un monsieur avait été tué dans un immeuble derrière chez nous. D’après ce qu’on nous a dit, il avait chez lui une tenue militaire et des gens ont pensé que c’était un militaire français alors qu’en fait c’était un homme déjà âgé qui avait son uniforme de la territoriale [les Unités territoriales étaient composées de réservistes français].

Petit à petit, nous avons eu des détails et avons appris qu’il y avait eu des gens tués, enlevés... Même si parfois, les rumeurs étaient fantaisistes. Ainsi, un rabbin était censé avoir été décapité et ses assaillants avoir joué au football avec sa tête sur la place d’Armes ! Ma mère l’a ensuite vu à Paris, tranquillement assis au Brébant, le café des Grands Boulevards où se retrouvaient les Oranais...

Nous sommes restés avec l’idée que notre cousin avait été enlevé et tué. Un samedi après-midi, un mois après le 5 juillet, alors que nous faisions la sieste, nous avons entendu un coup de sonnette tonitruant. J’ai voulu aller ouvrir mais, par précaution, le cousin chez qui nous étions n’a pas voulu que j’y aille. Il a ouvert la porte et nous avons découvert Léon Tabet, l’air triomphant, malgré sa chemise et son pantalon douteux. Il nous a raconté ce qui lui était arrivé.

Juste en sortant de notre immeuble, il a été pris à parti par des manifestants qui l’ont battu. Un policier algérien est arrivé. Il l’a dégagé et a vu qu’il était blessé. Il l’a fait conduire à un dispensaire que des religieuses tenaient au Village nègre. Il y est resté quelques jours. C’est pour cela que nos démarches auprès de l’hôpital dans les jours qui ont suivi le 5 juillet étaient restées vaines. Les religieuses se sont rendu compte que son état nécessitait des soins plus importants. Elles l’ont donc fait transporter à l’hôpital. Mais, à ce moment-là nous avions arrêté nos recherches.

À l’hôpital, les médecins ont constaté que Léon avait une fracture du bras et de la clavicule. Il a été opéré par un chirurgien algérien et il est resté hospitalisé pendant un mois jusqu’au moment où on lui a dit qu’il devait quitter l’hôpital. Il est donc parti comme il était, en pyjama. Un parent avait accompagné sa mère en métropole vers le 20 juillet. Il ne l’a donc pas trouvée en rentrant à leur domicile.

Il est allé dans l’immeuble où j’habitais, mais n’a trouvé personne. Il s’est rendu dans l’immeuble d’à côté où habitait ma grand-mère, qui était déjà partie mais où il connaissait des locataires. Là, une dame lui a appris que nous étions chez notre cousine. Elle lui a donné de l’argent pour qu’il aille chez le coiffeur, car il avait une barbe d’un mois, et lui a également donné une chemise et un pantalon, ceux avec lesquels nous l’avons retrouvé. Il a rencontré un ami de notre famille qui l’a accompagné jusqu’à nous.

Nous avons contacté le consulat français qui avait été tout récemment créé. Comme nous devions partir, nous ne voulions pas le laisser seul. Le consulat français l’a pris en charge et l’a rapatrié en métropole où il a été installé dans une maison de retraite de l’armée.

Avec la population musulmane, nos rapports étaient très corrects. Ma femme de ménage, qui était musulmane, avait cessé de venir car à deux ou trois reprises, elle avait été suivie par des petits jeunes du quartier qu’on voyait armés de grands couteaux. Elle est revenue, une fois l’indépendance proclamée. Cinquante ans après, j’ai enfin eu l’occasion de la revoir, car elle est venue à Paris et m’a rendu visite.

De même, j’ai continué à aller chez un marchand de légumes musulman. Je n’ai pas rencontré d’animosité. Dans mon quartier, le 5 juillet, j’ai vu des gens qui étaient venus pour fêter l’indépendance. Je suppose que s’ils avaient eu l’intention de venir pour tirer sur des gens, ils n’auraient pas emmené des enfants et des femmes. Pendant au moins deux heures, les manifestants ont défilé dans le calme et sans agressivité. Ils ne regardaient même pas les balcons. Je sais qu’il y avait un autre défilé au boulevard du 2e Zouave [boulevard Hamou Boutlélis] qui aboutissait à l’ancienne rue d’Arzew, qu’on appelait rue du Général Leclerc [rue Larbi Ben Mhidi], où commençait le quartier "français". Je ne sais pas ce qui s’y est passé. (souligné par moi, MB)

Après l’indépendance, un collègue musulman de mon mari lui a proposé de rester en Algérie en lui indiquant qu’il pourrait avoir un poste important dans son service. Mon mari n’a pas donné suite. Il n’était pas question de rester alors que nos enfants étaient en métropole.

Beaucoup de collègues non musulmans de mon mari étaient partis en métropole et n’avaient pas repris leur poste. Mon mari était en congés d’été à partir du 15 août et nous avions prévu d’aller à Paris. C’est ce que nous avons fait, le 11 août 1962. Quand, une fois à Paris, nous avons raconté ce dont nous avions été les témoins, certaines personnes nous croyaient, d’autres avaient l’air de trouver que nous étions favorables au FLN. Nous avons pourtant uniquement décrit ce que nous avions vu."

Propos recueillis par Paul Benkimoun.

Source : Le Monde.fr

 

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