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Publié par Saoudi Abdelaziz

Reportage : Panne sèche à Bni Drar 

DR

 

 

Par Mohammed Boudarham, 30 octobre 2013

 

 

L’Oriental vit au rythme d’une crise de carburant sans précédent. Depuis quelques mois, l’Algérie a décidé de donner un sérieux tour de vis pour éradiquer le commerce de contrebande. Pour plusieurs localités de cette région, c’est l’asphyxie.

 

En cette veille d’Aïd El Kébir, l’entrée de Bni Drar, petite localité commerçante située à 18 km d’Oujda, est bordée de chaque côté par des enclos où s’entassent des moutons exposés à la vente. Le comité d’accueil est également assuré par une dizaine de jeunes qui hèlent les nouveaux arrivants en tournant le pouce vers le bas, manière de leur proposer de faire le plein d’essence. Un code pratiqué depuis des décennies dans cette bourgade qui doit sa prospérité à la contrebande de carburant algérien. Dans cette sorte de station-service à ciel ouvert, les trottoirs sont recouverts de bidons remplis et surmontés d’entonnoirs taillés dans des bouteilles d’eau minérale. Mais à Bni Drar, le carburant de nos voisins n’est pas le seul à voler la vedette aux produits locaux. Sur les étals des vendeurs de cigarettes au détail, les blondes viennent aussi de l’autre côté de la frontière. Et chez les épiciers, huile, sucre et farine arrivent tout droit de “Dzayer”. “Nous, au moins, nous ne pesons pas trop sur la Caisse de compensation et Abdelilah Benkirane n’a pas encore à se plaindre de nous !”, ironise un jeune habitant. Mais plus pour longtemps, semble-t-il.  

 

 

C’est la dèche !

 

Les quelques bidons exposés des deux côtés de la route principale ne sont que la partie visible du trafic de carburant. Il faut s’aventurer dans les rues parallèles et cabossées pour avoir une idée de ce que représente ce commerce. Un homme, la cinquantaine, se tient devant la porte d’un garage plein à craquer de jerricans de 30 litres. Il refuse de nous parler sous prétexte qu’il n’est qu’un simple employé. Les autres sont tout aussi méfiants. Comme cette femme, la quarantaine, assise devant la porte de son domicile transformé en dépôt. “Les gens sont de plus en plus préoccupés depuis que les autorités algériennes ont durci le contrôle à la frontière et n’aiment pas trop parler de leur business, surtout à la presse”, explique Hamid, 40 ans, dont 20 passés à écouler du carburant de contrebande. Lui n’hésite pas à nous ouvrir son petit dépôt, un local pour lequel il a payé un pas de porte et verse un loyer modique de 100 dirhams par mois. Assis sur un morceau de carton, une tasse de café devant lui, il passe ses journées à attendre des clients qui se font de plus en plus rares. “Avant, je me faisais facilement entre 300 et 600 dirhams par jour. Aujourd’hui, je galère pour gagner 50 dirhams”, se lamente notre homme, qui ne gagne plus que 5 à 10 dirhams sur chaque bidon vendu. C’est qu’entre-temps, les prix ont augmenté : en 2012, Hamid vendait le litre d’essence entre 4 et 8 dirhams et le litre de gasoil entre 3,5 et 5 dirhams. Aujourd’hui, il faut compter plus de 10 dirhams pour le litre d’essence et 8 pour le gasoil. “Ce sont des prix qui avoisinent ceux pratiqués dans les stations-service. Les gens préfèrent s’y rendre directement”, déplore Hamid en jetant un regard triste à une dizaine de jerricans placés devant lui, sous le soleil étouffant de ce mois d’octobre. Fait assez insolite, une première station-service vient d’ouvrir à l’entrée de Bni Drar.

 

 

On ferme les robinets

 

Le problème n’est pas nouveau dans la localité, où 200 personnes s’adonnent au commerce de carburant, selon un responsable local. En janvier dernier, la marchandise a commencé à se faire rare à cause de la fermeture, pour travaux, de deux grandes raffineries algériennes. Du coup, les prix du carburant ont presque doublé. Mais c’est au mois de juillet que la crise a véritablement éclaté. Des contingents de l’armée et des douanes algériennes sont déployés sur la frontière pour lutter contre les “Hellaba” (littéralement, ceux qui traient), soit les contrebandiers du côté de l’Algérie. Des tranchées sont creusées au niveau des points de passage, essentiellement à Chraga et Guerbouz, situés à un jet de pierre de Bni Drar. Les prêcheurs du vendredi, dans les mosquées algériennes, ont la consigne de fustiger la contrebande de l’or noir qui fait perdre plus d’un milliard de dollars à l’économie algérienne, selon des statistiques officielles. Pire encore, un projet de loi, en cours d’adoption au parlement algérien, assimile la contrebande de carburant à une certaine forme de terrorisme et prévoit de lourdes peines. En attendant, une mesure draconienne est déjà entrée en vigueur : exit le bon vieux temps où l’on pouvait charger son véhicule d’autant de bidons de carburant que l’on voulait. Désormais, un rationnement à la pompe a été mis en place : 23 litres maximum d’essence pour les véhicules légers et 145 litres de gasoil pour les camions. En un mot, comme en mille, c’est la région de l’Oriental qui trinque. “L’Algérie a le droit de surveiller ses frontières, mais le timing prouve son intention de déstabiliser l’Oriental et le Maroc”, affirme Omar Hejira, député-maire d’Oujda. Pour l’élu istiqlalien, la décision, intervenue en plein été, au moment du retour des MRE et des déplacements massifs dans la région, n’est pas “innocente”.

 

 

Le malheur des uns…

 

Pour le moment, Bni Drar survit. Les “moukatilate”, ces véhicules “mécaniquement modifiés” dédiés au trafic, se font rares sur les artères de la bourgade. En ce début d’après-midi, elles emplissent les espaces de stationnement de l’artère principale. Leurs chauffeurs, ou les “hrayfiya” (professionnels) comme on les appelle ici, se prélassent dans les cafés en attendant une commande.

Du côté d’Oujda, c’est tout le contraire. Les stations-service, qui tournaient à bas régime jusqu’en août dernier, connaissent un regain d’affluence. Les automobilistes, dont 5 à 10% seulement s’approvisionnaient à la pompe il y a quelques mois, reprennent cette habitude. “Vu qu’il n’y a pas vraiment de différence de prix, je préfère faire le plein à la station-service, c’est plus sûr”, relève cette mère de famille rencontrée à la station-service d’une grande surface de la ville. Certaines stations-service débitent tellement qu’elles se retrouvent à sec de carburant. “Les gens sont venus en masse pour faire le plein à l’approche des vacances de l’Aïd”, explique ce pompiste. Mais à en croire les responsables locaux, on ne peut pas encore parler de manque en carburant. Surtout que, selon plusieurs sources sur place, les distributeurs nationaux ont multiplié par trois leurs livraisons dans la région.

“Le marché est alimenté de manière régulière. Il nous faut juste faire un effort pour réadapter l’infrastructure à la demande”, déclare Jamal El Mokhtari, directeur régional de l’Energie et des mines. Par infrastructure, comprenez d’abord les stations-service. De cinquante au début des années 1980, leur nombre a chuté à une dizaine actuellement. “Il est temps d’entamer la réflexion concernant ce volet et la mairie est prête à apporter son aide pour ouvrir plus de stations-service”, affirme Omar Hejira. Mais il faudra aussi penser à des alternatives pour garantir des sources de revenus aux milliers de personnes qui ont toujours gagné leur vie en faisant commerce du carburant de contrebande. “Nos estimations sont de 5000 personnes dans toute la région. Autant dire 5000 familles”, explique ce responsable local. “Je ne sais pas ce que je vais devenir. Nous n’avons ni barrages pour fournir de l’eau pour l’agriculture, ni usines”, se lamente un jeune contrebandier de Bni Drar.   Il craint de rester sur le bord de la route en panne sèche. 

Source: Telquel-online

 

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